Le Roi de Coeur de Philippe de Broca : parenthèse (dés)enchantée en temps de guerre

Micheline Presle, Alan Bates et Franoise Christophe, Le Roi de coeur.

On trouve dans Le Roi de Coeur (1966) de Philippe de Broca une fantaisie irrésistible qui mêle poésie et tristesse sans que l’on puisse discerner l’une de l’autre. C’est l’histoire en forme de conte d’un village du nord de la France déserté par sa population, que les aliénés de l’asile municipal investissent le temps d’une journée d’octobre 1917. Parenthèse enchantée au cours de la mélée absurde de la Première Guerre Mondiale. Pendant ce temps, en seulement trois jours (du 23 au 25 octobre 1917), la bataille de la Malmaison faisait près de 70.000 morts, sans compter les blessés. Est-ce là le travail de gens « sensés » ? Des fous n’auraient peut-être pas réussi à faucher aussi méthodiquement que les stratèges militaires une génération de jeunes gens sur les champs de bataille. Alors De Broca inverse l’ordre du monde et confie les clés de son village à ces fous innocents. Aux alentours, deux régiments (un anglais et un allemand) se disputent les lieux, commandés par deux colonels aussi imbus d’eux-mêmes que stupides, aussi incompétents que dangereux, qui mériteraient d’être enfermés pour de bon.

Entre les militaires « sensés » et les fous, De Broca fait son choix : il fait des fous de doux rêveurs sortis d’un conte, pantins longtemps endormis qui s’animent soudain telle l’Olympia d’Hoffmann. Les scènes où les fous s’habillent, revêtent des costumes de personnages de Cour, sont sans doute les plus belles du film. La musique de Georges Delerue, ce génie de la comptine mélancolique, les caresse d’une ineffable tristesse, comme si le monde pleurait doucement face à la guerre en regardant les fous mimer une danse absurde. Et puis, la distribution est extraordinaire : on voit Micheline Presle se maquiller, son oeil vert pétillant dans une glace, Pierre Brasseur devenir général rougeoyant, image vivante d’un livre d’enfant, Jean-Claude Brialy, le plus hoffmannien de tous, prendre les manières d’un Duc digne et un peu décadent (le « Duc de Trèfle« ), Michel Serrault composer avant l’heure son futur personnage de La Cage aux folles, Julien Guiomar revêtir une mitre d’évèque avec la délectation d’un homme mûr exauçant un voeu d’enfant. Chacun semble savoir cette journée courte (les fous ne sont pas dupes ; le temps leur est compté), tous entendent en profiter.

Plumpick (Alan Bates), un soldat colombophile anglais envoyé au village pour le déminer, et est pris pour le Roi de Coeur par les fous. Ils le couronnent contre son gré au cours d’une splendide cérémonie dans une vieille église, souvenir peut-être de ces cérémonies de la « fête des fous » au moyen-âge, parodies liturgiques qui commençaient dans les églises avant de tourner, souvent, fêtes paillardes. Les fous paradent ensuite dans les rues grises de Senlis (où le film fut tourné) et les couleurs chatoyantes de leurs costumes jurent avec la solennité muette des pierres. Quant aux soldats allemands et anglais, leurs apparitions sont aussi ridicules que celles de soldats de plombs, sauf qu’ils portent sur eux des armes mortelles et sont prêts à s’entretuer sur ordre de leurs sinistres chefs. Le Roi de Coeur est donc un film de trompe-la-mort. Car la mort est partout en embuscade derrière cette fantaisie, un peu comme dans Cartouche (1962) du même de Broca où les aventures de Belmondo étaient serties entre deux scènes où planait la mort au début et à la fin du récit. Comme le dit explicitement Guiomar dans l’homélie qui accompagne le couronnement du Roi de Coeur, il faut s’amuser dès que l’on peut dans ce monde où la mort n’est jamais loin. C’est le point de vue de de Broca lui-même qui avait avait fait son service militaire en Algérie, au service cinématographique des armées, et en était revenu le coeur lourd d’images de guerre et de souvenirs qu’il voulait enfouir dans un cinéma de la joie.

La parenthèse enchantée sera pour les fous de courte durée car le récit est cousu d’un fil désenchanté qui la condamne à être éphémère. Mieux vaut vivre dans les films comme De Broca, ou chez les fous comme Plumpick surtout si c’est pour y retrouver l’adorable Coquelicot (Geneviève Bujold), que dans un monde où l’on se fait la guerre. La folie comme révélatrice de l’inconséquence du monde : Erasme et son Eloge de la Folie ne sont pas loin. Tout cela, Le Roi de Coeur parvient à le faire ressentir et comprendre avec légèreté et dérision (ainsi ce court moment où De Broca joue un soldat allemand énervé et moustachu auquel le Colonel répond : « Plus tard Adolf !« ) ce qui le rapproche des contes philosophiques du XVIIIè siècle (ceux de Voltaire et Diderot), auxquels de Broca et son scénariste attitré Daniel Boulanger adjoignent ici la fantaisie désenchantée des contes hoffmanniens. Un merveilleux film qui fut mal aimé à sa sortie, un de ces films dont l’inspiration dépasse l’entendement d’une époque et qui ne sont estimés à leur juste valeur que plus tard, trop tard pour un De Broca affecté par cet échec commercial et qui ne réalisa jamais plus de film aussi poétique.

Strum

PS : Le Roi de Coeur fait actuellement l’objet d’une reprise en version restaurée à Paris et Senlis, qui rend à la photographie de Pierre Lhomme ses belles couleurs.

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16 commentaires pour Le Roi de Coeur de Philippe de Broca : parenthèse (dés)enchantée en temps de guerre

  1. Hyarion dit :

    Un film méconnu en France même, mais qui est parait-il considéré comme « un classique du cinéma français » aux États-Unis. Merci pour cet article.

    Cordialement,

    Hyarion.

    • Strum dit :

      Merci pour ton message Hyarion, effectivement King of Hearts est plus connu chez nos (ex 🙂 ) amis américains que chez nous. Espérons que la ressortie du film (au cinéma et probablement en DVD suite à sa restauration) soit l’occasion d’une réévaluation de ce film qui mériterait d’être considéré comme un classique du cinéma français.

      • Hyarion dit :

        Oui, en effet, ce film mériterait d’être aussi connu en France que de l’autre côté de l’Atlantique.

        P.S.: à mon avis, les Américains qui aiment des films de cinéma comme celui-ci sont toujours nos amis. 😉 🙂

        • Strum dit :

          Bien sûr, tous les américains ne sont pas devenus trumpiens et nous comptons sur eux pour trouver un moyen de destituer Trump le plus vite possible – d’ailleurs, les procès pour excès de pouvoir se multiplient contre lui. 😉

  2. Bonsoir Strum,
    Avec Le Roi De Coeur, vous abordez un cinéaste que j’aime particulièrement mais surtout aussi un scénariste et romancier, Daniel Boulanger, que j’ai eu la joie de rencontrer il y a déjà quelques années. Dans sa maison de Senlis,nous avons longuement parlé de cinéma. Je ne dirais rien sur l’argument de départ et sur la personnalité de Maurice Bessy, personnage sur lequel Boulanger m’a appris certaines choses. Je suis l ‘auteur d’un blog, déjà ancien, sur Daniel Boulanger que je ne trouve plus sur Internet, Orange ayant du le supprimer. Je vous livre ici ce que j’avais écrit au sujet du film Le Roi de Coeur, tout en adhérant complètement à votre chronique.
    « Oeuvre personnelle et méconnue, « Le Roi de Coeur « est un des meilleurs films de Philippe de Broca ( et un des meilleurs scénario de Boulanger) bien qu’il ait été en France un échec commercial cuisant et ait été boudé par la critique.
    Curieusement , « Le Roi de Coeur » est un film culte en Angleterre et surtout en Amérique où il devient un pilier des salles d’Art et d’Essai (le film a même donné lieu à un « musical » King of Heart à Broadway), pays sans doute plus sensible aux idées « anti-militaristes » et à l’esprit de dérision du film. L’époque est d’ailleurs aux films anti-militaristes. Richard Lester réalise en 1967 « How I Won the War » avec John Lennon comme acteur principal, et Hollywood produira bientôt une série de films dénonçant l’absurdité de la guerre. Citons pour mémoire « Johnny got his gun (1970) de Dalton Trumbo, « M.A.S.H » (70) de Robert Altman ou « Catch 22″ (70) de Mike Nichols.
    Toutefois, au-delà des modes et de l’air du temps, »Le Roi de Coeur », comédie douce-amère, a charmé un public ( d’étudiant hippies dixit de Broca) par son ironie et son humour, ainsi que par son atmosphère irréelle et poétique. Il y a comme cela des films au charme indéfinissable auxquels on ne résiste pas. « Le Roi de Coeur « est de ceux là.
    « Le Roi de Coeur » s’appuie sur les souvenirs militaires de de Broca pendant la guerre d’Algérie et d’un fait-divers relatant la mort de cinquante malades mentaux français durant la première guerre mondiale après que leur hôpital ait été bombardé. Ayant revêtu les uniformes de soldats allemands, les malades se promenant dans la campagne sont abattus par erreur par les soldats américains.
    De ce fait-divers, de Broca et Daniel Boulanger, scénariste et dialoguiste du film, ont bâti une intrigue qui joue habilement du contraste entre les fous et les militaires, mettant en lumière l’absurdité de la guerre et la folie des hommes et posent la question du réel, de l’apparence, de la folie, du théâtre et de l’acteur.
    Sans dénier la part de de Broca, qui s’est profondément investi dans ce film dans lequel il y a mis des thèmes, des personnages et des obsessions personnelles, il importe de dégager ce qui dans « le Roi de Coeur »appartient surtout à la thématique de Daniel Boulanger.
    1- Le jeu entre le rêve et la réalité, la question des apparences, de l’artifice, du vrai et du faux, les « fous » qui endossent des personnalités qui ne sont pas les leurs (la Double personnalité) sont au cœur de l’univers romanesque de Daniel Boulanger.
    2-Le phalanstère : l’asile, où les fous retournent de plein gré à la fin du film, est bien l’illustration du monde clos, refermé sur lui-même, cher à l’auteur du Gouverneur Polygame. Les fous qui jouent aux cartes, construisant des châteaux, sans souci du monde et de la réalité illustrent à merveille l’imaginaire clos sur lui-même dont sont coutumiers les héros de Boulanger.
    3- L’apologie du rêve, préférable à la réalité, la toute-puissance de l’imaginaire (le voyage immobile) se trouvent magnifiquement illustrés par la dernière phrase du film » les vrais voyages se font par la fenêtre ». qui rejoint l’importance des fenêtres, lieux de lecture et de naissance du songe, miroir du rêve pour l’écrivain »

    • Strum dit :

      Bonsoir Jean-Sylvain, merci beaucoup pour ces informations de première main sur Daniel Boulanger que je n’ai jamais lu. Quel livre conseillez-vous de lui ? Le Gouverneur Polygame ? Merci aussi d’avoir publié votre texte intéressant sur le film (je suis heureux de vous en avoir donné l’occasion) qui le recontextualise utilement et rend à Boulanger ce qui apparemment lui appartient, même si De Broca a aussi fait sien ces thèmes puisqu’on les retrouve dans plusieurs de ses films.

  3. Merci de votre réponse et de votre accueil pour ce texte un peu long et j’en suis désolé. Sur les rapports cinéastes-scénaristes, il y aurait beaucoup à dire…et en ce qui concerne la relation heureuse et fructueuse, quasi fusionnelle De Broca-Boulanger, il y a clairement chez De Broca deux périodes : Avec et Sans Daniel Boulanger. La différence dans la qualité des films est de taille et on pourrait en discuter longuement…quant au Roi de coeur, pour finir avec une anecdote, Daniel Boulanger, quand nous évoquions le film, m’avait lancé, ému, comme dans un cri du coeur.. »Le Roi de Coeur, mais c’est moi de A à Z… »
    Pour découvrir l’écrivain Daniel Boulanger, si vous aimez les nouvelles Les Noces du Merle, fouette cocher !, Le Chant du Coq, ou Mémoire de La ville. Pour les romans, la Dame de Coeur, Jules Bouc, le gouverneur Polygame, Mes coquins ou Ursacq sont une bonne entrée en matière.

    • Strum dit :

      De rien Jean-Sylvain, merci à vous. Toujours intéressants ces rapports cinéastes-scénaristes en effet. Votre texte n’était en rien trop long, il complétait au contraire de manière heureuse ma critique et la partie « commentaires » de ce blog est faite pour cela. J’aime les nouvelles et je tâcherai de lire Les Noces du Merle pour commencer.

  4. modrone dit :

    Merci à toi, et à Jean-Sylvain qui a bien raison d’insister sur la collaboration De Broca-Boulanger, souvent délicieuse. Le comble étant que je n’ai jamais vu Le Roi de Coeur, film tourné dans ma ville natale, une bien jolie ville en l’occurrence où habita effectivement Daniel Boulanger. A l’époque du tournage j’avais 16 ans mais n’étais pas encore tombé dans la marmite cinéma. Mais les tournages étaient nombreux à Senlis, cape et épée notamment. Bel article une fois de plus.
    P.S. J’avais bien aimé Boulanger acteur (muet me semble-t-il, ou presque) chez Truffau dans La mariée était en noir.

    • Strum dit :

      Merci Edualc. Effectivement, Boulanger a joué pour Truffaut et je me demande s’il n’a pas également collaboré avec lui sur quelques scénarios, il faudrait que je vérifie dans la biographie de Toubiana/Baecque. Oui, pas mal de films ont été tournés à Senlis, et aussi à Compiègne, au chateau de Pierrefonds un peu plus au nord mais toujours dans l’Oise.

      PS : Je découvre que le film est aussi ressorti à Senlis même où les amateurs pourront donc le voir cette semaine.

  5. Bonjour Modrone, Senlis est une bien jolie ville propice au cinéma en effet.
    Boulanger a un petit rôle, mais savoureux, dans le « Le Roi de Coeur » où il incarne le colonel prussien Helmut Von Krack.
    C’est surtout dans « Tirez sur le pianiste  » de que Daniel Boulanger fait une composition inoubliable dans le rôle de Ernest, un des bandits à la recherche de Charles Aznavour. Il a une scène d’anthologie en voiture, aprés le kidnapping de Fido, le neveu de Charles Aznavour et forme avec Claude Mansard un couple de malfrats fantaisistes dont les apparitions sont un des charmes du film.
    Boulanger retrouvera Truffaut en 1967 pour « la Mariée était en Noir », film dans lequel il incarne le personnage du truand ferrailleur Delvaux et en 1970 pour « Domicile Conjugal » dans lequel il joue un ténor toujours pressé (et muet de surcroit) voisin de palier de Jean-Pierre Léaud et Claude Jade

    • Strum dit :

      L’échange entre Boulanger-Von Track et De Broca-Hitler dans le film est d’ailleurs très amusant. Boulanger est en effet très bien dans Tirez sur le pianiste. Je ne me souviens pas de son rôle dans La mariée était en noir (mais les seuls dont je me souvienne dans ce film que j’avais trouvé plutôt raté c’est Charles Denner et Michael Lonsdale).

  6. bonsoir Strum, Je ne l’ai pas revu depuis longtemps mais Boulanger est le dernier à se faire tuer à la fin du film alors qu’il est en prison. Jeanne Moreau se laisse arrêter par la police et mettre en prison pour justement éliminer Delvaux en empoisonnant sa soupe, qu’elle distribue à la prison.

  7. Ping : Cartouche de Philippe de Broca : aventures et Memento Mori | Newstrum – Notes sur le cinéma

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