La Ballade du Soldat de Grigori Tchoukhraï : éloge de la fidélité

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Dans Quand passent les cigognes (1957), Mikhaïl Kalatozov faisait le portrait d’une femme qui attendait son fiancée pendant la Seconde Guerre Mondiale et qui, sous la contrainte, s’avérait infidèle. Dans La Ballade du Soldat (1959), Grigori Tchoukhraï fait au contraire l’éloge de la fidélité, une fidélité d’un genre différent, celle d’un soldat soviétique pour sa mère, qu’il choisit d’aller embrasser le temps d’une permission au lieu de recevoir la décoration qui lui était promise.

Ce soldat s’appelle Aliocha (Vladimir Ivashov) ; il est bon et généreux, comme l’Aliocha Karamazov de Dostoïevski. Le film le pare de toutes les vertus, le sens du devoir (face aux chars du début), la générosité (il est prêt à remplir toutes les commissions que lui confient ses camarades), la pureté et la rectitude (il croit sur parole Choura (Janna Prokhore), jeune fille qu’il rencontre dans un train, quand elle lui affirme voyager pour rejoindre son fiancé à l’hôpital) et surtout cette vertu suprême de l’homme selon Tchoukhraï : la fidélité. Car Aliocha est fidèle à sa mère qui ne vit que pour le voir revenir et le film le montre braver tous les dangers pour la revoir ne fût-ce que quelques minutes. Cette mère, c’est non seulement cette paysanne accablée qui marche au fond du cadre vêtue d’un châle noir dans le beau plan d’ouverture, mais aussi la mère patrie. Un film sur la fidélité, La Ballade du Soldat l’est d’ailleurs à plus d’un titre puisqu’il est né de la fidélité de Tchoukhraï, soldat à Stalingrad, à la mémoire de ses camarades soldats tombés sous le feu ennemi. La voix off introductive ne dit pas autre chose, qui nous avertit que nous allons entendre l’histoire d’un soldat russe enterré quelque part, « qui était notre ami« . De ce soldat russe, Tchoukhraï  fait un éloge sans tâche. Qu’il s’agisse d’Aliocha et des officiers qu’il rencontre (général, adjudant, lieutenant), tous les militaires (à l’exception d’un garde un peu filou) composent des figures idéales, qui se révèlent grandes par leurs qualités  humaines. C’est de ce genre de récit que naissent aussi bien les souvenirs heureux que les icônes et les statues de marbre.

On ne retrouve donc pas ici la colère sourde contre la guerre qui parcourait Quand passent les cigognes et lui donnait son lyrisme exalté et exaltant. On y trouve plutôt une sorte d’acceptation résignée de la guerre, dont chacun se demande simplement quand elle finira, et Tchoukhraï ne s’y oppose pas frontalement comme Kalatozov sinon pour dire que la guerre a pris la vie d’hommes qui promettaient beaucoup. C’est toutefois en s’écartant des champs de bataille (après le prologue), en relatant un récit qui se déroule à l’arrière du front sur les bas-côté de la grande Histoire qui se fait ailleurs, hors champ, qu’il montre les vertus de son héros : ce ne sont pas des vertus guerrières, mais celles d’un homme qui aurait pu « bâtir des maisons et faire fleurir des fleurs« . En passant, Tchoukhraï rend hommage à ce peuple vaillant qui résiste à l’arrière dans des conditions parfois difficiles. Le meilleur du film tient dans un aparté du récit principal (au point de devenir bientôt lui-même récit principal), narrant la rencontre entre Aliocha et Choura, cet amour naissant entre deux jeunes gens (le soldat au visage encore enfantin et la jeune fille aux traits purs) qui semblent faire l’école buissonnière. Tchoukhraï convoque pour décrire l’éclosion de leur amour une très belle image : on y voit le visage d’Aliocha soudain enveloppé par les cheveux volant au vent de Choura qui semblent appeler un baiser qui ne viendra pas (c’est souvent dans ces gros plans de visage que le cinéma russe est le plus beau, selon une école qui remonte à Eisenstein). La fidélité dûe à cet amour naissant ne peut vaincre l’autre fidélité, plus vieille, aux assises plus profondes, celle qu’Aliocha doit à sa mère, qui est une fidélité du devoir. La fin est très émouvante, sublimée par la belle musique néo-romantique de Mikhaïl Ziv.

Tchoukhraï fait parti des cinéastes du « dégel« , cette période correspondant aux années où Khrouchtchev était au pouvoir en URSS (1955-1964) durant laquelle furent à nouveau autorisés les points de vue individuels dans les oeuvres d’art après le totalitarisme stalinien (dès 1964, la glace se reforma – la période stalinienne avait laissé trop de secrets lourds à porter et de massacres inavouables  – pour ne se rouvrir qu’à la faveur de la Perestroïka de Gorbatchev). Au moment de l’obtention de son visa cinématographique, La Ballade du Soldat eut maille à partir avec quelques tristes sirs qui trouvèrent notamment à redire devant cette scène où l’on voit un adjudant donner généreusement les deux uniques savons d’un bataillon à Aliocha (mais alors, le bataillon est-il condamné à devenir sale ? On a envie d’en rire, mais sans doute que Tchoukhraï avait plutôt envie d’en pleurer). Le film ne sortit donc que dans un circuit parallèle en URSS avant de rencontrer plus tard un succès aussi retentissant qu’inattendu. Qu’un tel film, qui donne une image aussi fière et (certainement) idéalisée des soldats soviétiques, ait pu rencontrer des difficultés avec la censure, voilà qui donne une idée du caractère relatif du dégel soviétique du temps de Khrouchtchev.

Strum

PS : Lors de son exploitation en France, La Ballade du Soldat fut vu par près de 2.000.000 de spectateurs. Autre temps, autre moeurs.

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8 commentaires pour La Ballade du Soldat de Grigori Tchoukhraï : éloge de la fidélité

  1. Ce film est sur ma liste ‘des films à voir’ depuis quelques années, mais j’ai sans cesse remis à plus tard sa vision tant j’ai le pressentiment que je ne m’y retrouverai pas, à tort sans doute. Mais en lisant ton compte-rendu, j’ai du mal à cerner si tu l’as apprécié plus que cela. J’ai le sentiment que je m’y retrouverai mieux avec Quand passe les cigognes. Mais je verrai probablement les deux films cette année 🙂

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    • Strum dit :

      Je te conseille de toute façon les deux films qui ne dépareilleront pas ton année russe. 🙂 Quand passent les cigognes est extraordinaire et assez unique en son genre, La Ballade du Soldat est très bien, même si c’est plus classique. J’ai peut-être été un peu gêné parfois par l’idéalisation du soldat russe ou plutôt de l’homme derrière le soldat russe (d’où la réserve que tu as perçue dans mon texte), mais il y a de très beaux moments. Après, c’est une question de sensibilité, certains (pas moi) pourraient trouver que Quand passent les cigognes donne trop loin dans le baroque visuel et la virtuosité et préférer le cinéma plus posé de La Ballade du Soldat (qui n’exclut pas d’ailleurs, certains éclairs baroques)

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  2. modrone dit :

    Je l’ai vu il ya un siècle et j’aimerais le revoir. Je crois qu’il y a un coffret DVD, non? J’ignorais les 2 000 000 de spectateurs et je t’avoue que j’ai du mal à le croire. Ca laisse rêveur. Merci pour la ballade.

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    • Strum dit :

      Oui, il y a un coffret DVD qui est sorti récemment et c’est par cet intermédiaire que je l’ai vu. En effet, cela laisse rêveur ces 2.000.000 d’entrées, aujourd’hui seuls les blockbusters américains font ces chiffres là parmi les films étrangers, alors un film russe, tu penses… Je le redis : O tempora, o mores.

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    • Bonjour Modrone,
      Ce film est disponible depuis le 6 novembre en coffret DVD/Blu-ray chez Potemkine accompagné du Quarante et unième et Ciel pur, deux autres longs métrages majeurs de Grigori Tchoukhraï.

      Bonjour Strum,
      A mon sens, les problèmes rencontrés par ce film avec la censure sont liés au fait que, en creux, Tchoukhraï met en scène un pays en plein désordre derrière la ligne de front. Durant son périple, Aliocha ne cessera de croiser la route d’individus en exil et pour certains en perdition. Et puis, il y a les tromperies des personnes loin du front envers leur proche livrant bataille… Enfin, il y a les proches fidèles des soldats mais sans nouvelle de leur fils, frère ou père au front… Tout ceci est enveloppé dans un bel emballage, mais il ne faut pas de bercer de douces illusions, derrière l’emballage, la critique est féroce.

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  3. Strum dit :

    Hello CineVeritas, Je n’ai pas vu de « critique féroce » et je ne suis pas sûr que l’objectif de Tchoukhraï était critique – même s’il montre les difficultés de l’arrière pour d’ailleurs faire l’éloge du courage du peuple russe qui résiste, on est loin de la réalité de la guerre en URSS telle que l’a montrée plus tard par exemple un Vassili Grossman et le film idéalise sans doute un peu les soldats de l’Armée rouge. Mais effectivement, c’est probablement le principe même du film (montrer l’arrière et ses difficultés plutôt que la guerre) que contestaient Mosfilm au départ (même s’ils acceptèrent de faire le film sans retoucher le scénario) et que contesta ensuite le parti communiste en essayant de limiter sa sortie.

    PS : as-tu vu les deux autres films du coffret Tchoukhraï ? Le Quarante et unième me tente bien.

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    • J’ai vu les deux autres films du coffret Tchoukhraï. Je suis passé à côté de Ciel pur, donc pas d’avis définitif pour ce film auquel je donnerai une seconde chance.
      Le quarante et unième est moins abouti que La ballade du soldat. Mais ce premier long métrage de Tchoukhraï est, certes imparfait mais aussi intéressant car on sent que le cinéaste cherche sa voie, teste. D’abord film de guerre civile russe puis film passionnel poussé jusqu’au délir. Le films’avère finalement assez étrange, insaisissable. A classer dans les curiosités pas désagréables à regarder.

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