Le Grondement de la montagne de Mikio Naruse : fin de vie et nouveau départ

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Il y a dans les livres de Yasunari Kawabata une sorte de langueur, produit d’un style précis mais décrivant des sentiments seulement ébauchés, comme arrêtés dans leur élan. Cette langueur donne au lecteur l’impression d’avoir longtemps voyagé alors même que ses récits sont généralement courts. Le Grondement de la montagne fait partie de ses livres un peu plus longs où la langueur se transforme en angoisse, l’angoisse de Shingo, un vieil homme qui se demande si l’heure de sa mort a déjà sonné (le « grondement de la montagne », c’est le bruit que fait la mort en se rapprochant) et qui se retourne sur sa vie pour la contempler à son crépuscule. Ce qu’il y voit ravive son angoisse car il est marié à une femme qu’il n’aime pas et ses enfants l’ont déçu. Son seul rayon de soleil est sa belle-fille Kikuko, un ange que son fils Shûichi délaisse pour sa maitresse.

C’est ce livre qu’adapte Mikio Naruse en 1954, l’année même de sa parution (ce qui a dû nécessiter, d’une manière ou d’une autre, une collaboration avec l’écrivain avant la parution), avec Sō Yamamura dans le rôle de Shingo et Setsuko Hara dans celui de Kikuko. De façon caractéristique, il focalise son récit sur le personnage de Kikuko, car comme Mizoguchi (mais sans le lyrisme et les plans séquences de ce dernier), Naruse filmait le destin difficile des femmes dans la société japonaise. Le roman suivait le flux de conscience de Shingo de manière impressionniste et c’est à travers ses pensées que les autres personnages nous apparaissaient, comme des silhouettes objets de sa méditation. Naruse rejette ce caractère méditatif, n’évoquant même pas le « grondement de la montagne » du titre, ce bruit de fin de vie qu’entendait Shingo au fond de lui-même et qui donnait un caractère mélancolique à tout le livre. Le cinéaste part certes du regard de Shingo, mais raconte plus frontalement, grâce au découpage de sa mise en scène et au principe du champ-contrechamp, la vie de Kikuko, cette belle-fille à qui son mari Shûichi (Ken Uehara) réclame, selon les jours, « un bain !« , « un mouchoir !« , « mes cigarettes ! » en guise de bonjour, comme s’il s’adressait à une servante. Par de nombreux plans de son visage, Naruse fait de Kikuko le coeur du film, celle dont on guette les réactions, se demandant quand sonnera l’heure de sa révolte, de même que le rire en cascade de la merveilleuse Setsuko Hara en devient le son familier. Par l’usage d’un masque de théâtre nô que Shingo achète, et qui ressemble à s’y méprendre à Kikuko (plusieurs raccords relient masque et visage à dessein), Naruse fait aussi de son visage le coeur du monde pour Shingo, le visage qu’il voit dans ses pensées et qui en définitive le rattache au monde. Ce masque qui rit est pareil au visage de Kikuko car elle aussi, pour sauver les apparences, masque sa profonde détresse par un sourire perpétuel.

Comme dans le livre de Kawabata, Shingo se retrouve face à un dilemme : se montrer tendre avec Kikuko pour compenser l’indifférence de son mari, c’est alléger ses peines, mais c’est aussi, dans le même temps, détacher la jeune fille de ce mari égoïste. Naruse fait de Shûichi un homme détestable, alcoolique et violent avec sa maitresse, le privant même de l’amertume et de la lucidité hargneuse que lui conférait Kawabata, qui le rendaient plus intéressant. Tous deux, écrivain et cinéaste, arrivent pourtant à la même conclusion : Kukiko doit être libre de choisir, libre de rester par amour pour son beau-père (car bien que caché, il y a ici un amour qui a éclos) ou partir pour quitter ce mari impossible. Mais ils y parviennent avec des intentions et des perspectives différentes. Kawabata (chez qui l’on trouve parfois des vieillards dormant auprès de très jeunes « belles endormies« ) n’exclut pas une possible relation (suggérée avec amertume et dérision par Shûichi lui-même) entre la jeune fille et son beau-père mais c’est la mélancolie qui prédomine (tout reste en suspens), quand Naruse dénoue les liens qui enserraient Kikuko dans une très belle scène de promenade dans un parc où Shingo et Kikuko marchent pareils à deux anciens amants. La perspective qui se dessine alors devant Kikuko, et devant le spectateur, au-delà du dernier platane d’une allée d’arbres, est celle d’une vie nouvelle, celle d’un nouveau départ vers lequel s’avance la jeune fille, dont les larmes ont enfin séché. Dans ce rôle de femme soumise qui se force à sourire pour cacher sa tristesse, Setsuko Hara est une fois de plus éblouissante, tandis que Sō Yamamura et Ken Uehara sont de très convaincants Shingo et Shûichi.

Strum

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4 commentaires pour Le Grondement de la montagne de Mikio Naruse : fin de vie et nouveau départ

  1. 100tinelle dit :

    Je crois que Setsuko Hara est toujours éblouissante 😉
    J’aimerais mieux connaître le cinéma de Naruse (je n’ai vu jusqu’à présent que Le repas, qui était très bien), tout comme j’aimerais mieux connaître Kawabata (Pays de neige – je ne me suis jamais autant sentie en exil que dans ce roman, impossible d’y entrer – et Nuée d’oiseaux blancs – excellent mais inachevé -). La Japon mériterait que je m’y attarde une petite année, je vais y réfléchir pour le futur 😉

    • Strum dit :

      Oui, j’aime beaucoup Setsuko Hara, elle a quelque chose d’assez unique, une espèce de candeur et de réserve, dont on voit bien qu’elles dissimulent sa tristesse. Je connais moi aussi moins bien Naruse que, par exemple, Kurosawa, Mizoguchi et Ozu mais il faut dire que ses films sont moins disponibles. Kawabata, c’est très beau, mais pas si facile à lire en effet ; il y a cette langueur mélancolique dont je parlais. Pays de neige, j’ai trouvé cela magnifique, mais il faut rentrer dedans. Une année japonaise, mais quelle bonne idée ! 🙂

  2. V. s. dit :

    Bonsoir Strum. Ton beau billet me donne envie de revoir des films de Naruse – j’en ai vu une dizaine lors d’un cycle sur Arte il y a une dizaine d’années – ses magnifiques rôles de femme et ses magnifiques actrices, Setsuko Hara et Hideko Takamine, que j’aime beaucoup aussi. Patrick.

    • Strum dit :

      Bonjour Patrick. Je n’en ai pas vu autant que toi. Du quatuor Ozu-Mizoguchi-Kurosawa-Naruse, Naruse est celui que je connais le moins d’assez loin. Mais ce Grondement de la montagne est une très belle réussite. Sinon, autant j’aime beaucoup Setsuko Hara, autant j’aime moins Hideko Takamine, avec ses grands yeux écartés qui lui font comme un masque de tristesse.

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