Neruda de Pablo Larrain : film circulaire

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Dans Les Ruines Circulaires (1940), Jorge Luis Borges imagine un homme, un artiste, qui réalise au moment de mourir que lui-même est apparence et qu’un autre est en train de le rêver. C’est cette idée du rêve circulaire, issue du réalisme magique de la littérature sud-américaine, qu’emprunte Pablo Larrain dans Neruda (2016) pour raconter un épisode historique de la vie du poète chilien Pablo Neruda (Luis Gnecco), lorsque sénateur communiste il dût vivre dans la clandestinité puis fuir en Argentine en traversant les Andes à cheval en raison de l’interdiction du Parti Communiste chilien en 1948. Neruda évoqua lui-même cet épisode dans son discours de remise du Prix Nobel en 1971.

De même que Neruda inventa sa vie en poète, lui donna par l’écriture l’éclat de la légende, Larrain choisit de raconter en créateur cet épisode de la vie du poète. Ce faisant, il rappelle la dimension créatrice de l’Histoire, qui est toujours récit ré-imaginé à partir de plusieurs témoignages. Ici, l’invention de Larrain se concentre en particulier sur le personnage du poursuivant de Neruda, le policier Oscar Peluchonneau (Gael Garcia Bernal), mi-personnage de fiction en quête d’auteur « sorti de la page blanche« , qui parait créé par Neruda lui-même, mi-Nemesis représentant l’Etat qui n’offre pas d’autre choix à Neruda que la fuite.

En rendant à l’Histoire sa dimension créatrice, Larrain place la reconstitution historique de son film sous l’égide de la poésie, se permettant toutes les libertés formelles, ne cachant aucune de ses influences. Dans ce film, tous les lieux paraissent rêvés, et rien n’est d’ailleurs reconstitué de manière continue. Pour filmer les moments historiques du film, Larrain a recours à des jump cuts selon un montage qui doit beaucoup à Godard, influence revendiquée par le cinéaste : on a d’un côté les dialogues ou la voix off, qui sont continus, de l’autre un montage discontinu qui découpe le plan avec des angles de prise de vue différents, voire des lieux différents. On pense aussi plus d’une fois aux mouvements de caméra du cinéaste chilien Raoul Ruiz. Quand Peluchonneau et ses sbires sont là, c’est l’influence du Jean-Pierre Melville de L’Armée des Ombres (1969) et Le Cercle Rouge (1970) qui se fait ressentir, aussi inattendue soit-elle. Voyez la manière dont Peluchonneau et consorts sont filmés dans l’habitacle de leur voiture : les éclairage, les prises de vues, les attitudes figées des acteurs qui donnent une impression de monde absurde, tout cela fait penser au Melville de la fin des années 1960. Quant au jeu fréquent avec la lumière et les contre-jours, il achève de donner à l’image du film un caractère brouillé et irréel, où la lumière, avant-garde de la poésie, déborde de partout. Il n’y a donc pas que le récit qui soit circulaire ici, mais aussi le style, qui puise ses influences à diverses sources et époques.

Cette instabililité du plan, cette impossibilité de le situer historiquement par l’image, sont autant de manières d’affirmer que la reconstitution historique véritable est impossible, que la mémoire ment, et que dès lors est davantage digne de confiance la recréation de l’Histoire par la poésie : elle, au moins, affirme son caractère créateur. Poésie qui n’est du reste pas innocente pour autant car bien que le film nous donne à entendre des extraits de certains beaux poèmes de Neruda procèdant de l’anaphore (répétition des débuts de vers), le Neruda de 1948, tout poète qu’il fut, était aussi un fervent staliniste. Voilà qui fait de la figure du Poète un ogre insatiable, ogre sensuel qui subjugue les femmes par ses vers, ogre égocentrique qui intime au monde et aux êtres de converger vers son auguste figure, ogre créateur qui entend créer jusqu’à ses poursuivants, choisissant par les indices laissés les moments où Peluchonneau pourra se rapprocher de lui. Si cette approche créatrice du récit historique séduit sur un plan théorique, la richesse et la variété des influences que l’on aperçoit à l’écran ont leur revers : le style du film n’est pas uni, il est comme Neruda : insaisissable, fait de bric et de broc, fuyant devant notre regard. Et de fait, ce n’est ni Neruda, ni ce style de bric et de broc, qui finissent par susciter notre émotion, c’est curieusement ce pauvre Peluchonneau (l’interprétation inquiète de Garcia Bernal y est pour beaucoup), ce policier à moitié ridicule qui ne connait pas ses parents (et pour cause, c’est Neruda son créateur), rêvé par Neruda, et qui rêve Neruda en retour dans un final westernien. Etrange paradoxe, où la créature s’émancipe du créateur, dont on ne sait s’il est tout à fait recherché par le film ou s’il est le résultat non voulu de sa flottante poésie, mais paradoxe séduisant en même temps car typique, on y revient, de Jorge Luis Borges. La voix off est ici intelligemment utilisée (elle est la voix du créateur rêvant l’autre personnage) mais on sera plus réservé sur le recours très fréquent à la musique.

Strum

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19 commentaires pour Neruda de Pablo Larrain : film circulaire

  1. modrone dit :

    Tu as peut-être lu que j’avais beaucoup aimé ce film, très apprécié lors de notre sénce du lundi. Moins cinéphile au sens propre que toi j’avoue que je n’avais pas pensé à Melville.

    • Strum dit :

      Oui, je m’en souviens, tu fais partie de ceux qui m’ont donné envie de voir le film. Ce film, c’est un vrai patchwork d’influences. J’ai bien aimé le personnage de Peluchonneau. Pour Melville, ce sont les plans des personnages dans les voitures qui sont frappants.

  2. ornelune dit :

    Elle est dommage cette réserve à la fin de ton article.

    Je trouve que c’est un film sur lequel il n’est pas évident d’écrire et ce que tu en dis nourrit bien mes pensées à son propos.

    Je ne connais rien de Neruda écrivain. Mais l’évocation que tu fais des Ruines circulaires me donnent très envie de lire Borges !

    Le travail sur le montage dans Neruda est brillant surtout quand on sait qu’il a beaucoup retiré de ce qu’il a filmé. Les comparaisons que tu fais avec Melville méritent aussi de l’attention. Moi le film m’a passionné pour toute cette imbrication de l’imaginaire et de la réalité, une fuite à plusieurs visages, une dérobade multiple en quelque sorte (politique, poétique, amoureuse ou sexuelle… cinématographique même avec cette traversée des genres -tu parles bien de polar et de western-) ; ça me fait beaucoup penser à du Resnais.

    Superbe film !

    • Strum dit :

      Merci Benjamin, c’est effectivement un film très riche. Peut-être qu’il y a un peu de Resnais dans l’esprit ludique du film en effet. Sinon, Borges, c’est exceptionnel. Ce qu’il faut lire de lui, c’est d’abord Fictions, puis l’Aleph, deux recueils de nouvelles. J’ajoute que Les ruines circulaires est en fait une des moins bonnes nouvelles de Fictions (c’est très court et élusif). En revanche, des nouvelles comme La loterie à Babylone, La Bibliothèque de Babel, Pierre Ménard auteur du Don Quichotte ou Funès dans Fictions, ou L’Immortel ou l’Aleph dans l’Aleph, ça tient du génie.

      • ornelune dit :

        Merci pour ces conseils de lecture !

        Pour Resnais, non pas le côté ludique, mais plutôt les labyrinthes de l’esprit souvent rencontrés dans ses films.

  3. 100tinelle dit :

    Contente que le film t’ait plu Strum. Je rigole toute seule car je t’avais dit que la voix off m’énervait le plus souvent, or je ne me souvenais même plus de la voix off de ce film, comme quoi elle est passée comme une lettre à la poste, comme quoi ça fonctionne aussi parfois 🙂

    Je n’avais pas fait la comparaison avec Melville, mais oui, il a de ça, tu as bien vu ! J’ai bien aimé le personnage de Peluchonneau également, et il faut bien avouer que Gael Garcia Bernal le joue à merveille. Ah ce regard sur la fin, les yeux levés au ciel alors qu’il est allongé sur la neige, c’est quelque chose quand même !

  4. princecranoir dit :

    Melville ? Pourquoi pas en effet, même si l’ombre du Film Noir nord-amércain (par-dessus laquelle s’ajoutent les cavales épiques du western) qui plane sur « Neruda » s’étend bien au-delà des œuvres conceptuelles de ce grand réalisateur français. Godard et Ruiz assurément sont plus à leur place au côté de Larrain. Et comment n’ai-je pas su percevoir l’esprit borgesien indubitable qui circulaire dans les corridors elliptiques de cette chasse à l’ogre. Merci pour cet éclaircissement et bravo pour la chronique !

  5. Ton rapprochement de Neruda avec le cinéma de Jean-Pierre Melville ne me convainc pas spécialement, mais pourquoi pas. Je pense avant tout que Pablo Larrain a surtout souhaité coller à l’époque du film, c’est-à-dire la fin des années 40 et aux polars de l’après guerre. Sur la forme ça me paraît flagrant.
    Melville avait un cinéma très américain qui, à mon sens, ne colle pas l’un des thèmes abordés dans le film : la fuite de Neruda est provoquée par la chasse aux communistes importée du grand frère américain. Je m’attends plus à des influences américaines chez Pablo Larrain du côté de Jackie que je n’ai pas encore vu sortant d’une semaine de festival.

    • Strum dit :

      Pour le rapprochement avec Melville, c’est un rapprochement uniquement formel (je ne parlais pas du fond – c’est presque toujours la forme qui m’intéresse en premier lieu) dans les scènes où les personnages (notamment Peluchonneau) sont cadrés de l’extérieur dans les voitures comme je le dis dans ma critique. Ces scènes sont cadrées et éclairées comme chez Melville : ce n’est pas l’éclairage des films américains des années 1940, mais un éclairage d’une artificialité assumée qui donne un côté décalé, hors du temps, aux scènes, comme chez Melville. C’est aussi une manière d’affirmer sans doute qu’il est impossible de réellement reconstituer l’Histoire et qu’elle est aussi récit où entre une part d’invention

  6. tinalakiller dit :

    J’ai raté ce film au cinéma mais je ferai tout pour le rattraper. J’ai pas mal étudié du Neruda et Borges (vu que tu évoques ce dernier), forcément ça me donne envie de le découvrir !

  7. Bonsoir Strum.Film sur les tablettes et raté au dernier moment. Suis allé voir Gimme Danger, le doc de Jim Jarmush, à la place.
    Avez-vous vu Harmonium de Koji Fukada ?

  8. Oui, j’ai beaucoup aimé.C’est un trés beau film, avec un récit trés ouvert, qui ne donne pas de réponses sur les personnages, ni de certitudes. Le film est traversé de rimes visuelles pertinentes et a de brèves scènes oniriques qui ajoutent à son charme.

  9. K dit :

    Merci pour cette belle chronique. Un film que j’ai énormément apprécié et qui méritera je pense d’être revu.
    Et puis Borges, forcément.
    🙂

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