Je la connaissais bien d’Antonio Pietrangeli : rêve brisé

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Douze années seulement séparent Je la connaissais bien (1965) d’Antonio Pietrangeli de Du soleil dans les yeux (1953) et pourtant on a l’impression que durant cet intervalle le cinéma a connu une révolution esthétique et morale. Car bien que les deux films tracent le portrait d’une jolie provinciale montée à Rome, Pietrangeli a recours à des moyens narratifs fort différents pour raconter ses deux histoires.

Tout d’abord, changement majeur, il est passé d’une narration classique à une narration fragmentée. Dans Du soleil dans les yeux, un cinéaste-narrateur omniscient agençait les évènements de manière linéaire et continue : chaque partie de l’histoire faisait sens, introduisait la partie suivante selon une relation de cause à effet ; on comprenait qui était Celestina, quelles étaient ses joies et ses peines. Dans Je la connaissais bien, les mésaventures d’Adriana Astarelli (Stefania Sandrelli), naïve apprentie actrice, sont au contraire relatées sous une forme éclatée. Sa vie est comme décomposée en images kaléidoscopiques s’enchainant de manière rapide et discontinue selon une configuration toujours identique : Adriana est invariablement bernée par tel photographe ou tel impresario qui prétend la lancer dans le milieu du cinéma. Pietrangeli alterne les séquences montrant les essais cinématographiques avortés d’Adriana et celles où elle s’oublie dans les bras d’amants de passage qu’elle choisit librement. Sa sensualité qui attire tous les regards (et ceux du cinéaste dont la caméra dévore des yeux sa belle actrice) est à la fois ce qui lui entre-ouvre les portes du cinéma et ce qui les maintient fermées devant elle : elle est objet et non actrice. Mais c’est surtout sa candeur qui lui vaut bien des déboires. Elle se heurte à la dureté du milieu artistique qui sous couvert de divertissements, de dolce vita pour happy few, exploite les actrices et les acteurs trop faibles pour résister aux feux de la rampe. Il y a les objets de convoitise et d’érotisation comme Adriana, et les objets de rire et de moquerie comme cet acteur fatigué incarné par Ugo Tognazzi, qui dans une terrible séquence de fête est humilié par un réalisateur cruel lui demandant de danser sur une table au risque d’une attaque cardiaque. Alors que l’acteur s’épuise en mimiques de chien savant, le public féroce éclate de rire dans une ambiance de jeux du cirque. Ceux qui s’en sortent, ce sont les cyniques et les sans-illusions, les Cianfanna (Nino Manfredi), les Eve de Mankiewicz de l’autre côté de Atlantique, et surtout ceux qui ont la peau dure et un appétit suffisant pour avaler toutes les couleuvres.

Adriana a-t-elle conscience de cela ? Durant le film, les évènements semblent couler sur elle comme une onde sur une pierre polie ; mais en réalité, les humiliations blessent profondément cette femme bafouée. Et si sa candeur et sa gentillesse sont prises pour de la bêtise par les cyniques, c’est que par manque d’empathie et d’imagination, ils sont incapables de concevoir qu’une candide a souvent pleinement conscience des choses mais intériorise sa souffrance, par pudeur peut-être. Ainsi, dans ce film, à rebours de son titre trompeur et tristement ironique, personne ne connait Adriana. Elle est effroyablement seule, y compris quand elle rend visite à ses parents paysans avec lesquels elle n’a plus aucun point commun. Cette solitude (annoncée par le premier plan où elle dort seule sur une plage sale) la distingue de Celestina qui dans Du Soleil dans les yeux pouvait compter sur ses amies et collègues et tourner ses yeux vers le futur. Dans Je la connaissais bien, film rétrospectif tourné vers le passé, il n’y a plus de place pour une quelconque solidarité de classe ou de milieu. Adriana y demeure une belle inconnue dont les pensées nous sont cachées. De sa vie, nous n’avons vu que des morceaux de temps écourtés, que l’écume de ses jours amers, et rien de sa nature profonde et du travail souterrain qui la conduit à son geste final. D’ailleurs, le film abonde en jump cuts et en séquences volontairement avortées, laissant deviner des trous béants dans la narration.

Pietrangeli accompagne ici un mouvement de fond : dans les années 1960, le récit cinématographique classique est remis en cause par les coups de butoir conjugués de la littérature, du structuralisme et de La Nouvelle Vague. Dans cette « ère du soupçon » (selon le mot de Nathalie Sarraute), la narration classique est regardée avec défiance par nombre de cinéastes (Fellini, Antonioni, Godard, Bergman, etc.). Certains n’entendent montrer que des « faits vrais » se succédant sans relation de cause à effet, laissant au spectateur le soin de porter un jugement sur les personnages, comme si les images rendant compte de manière transparente de la vie psychologique des personnages avaient fait leur temps. D’autres ne prennent plus la peine de cacher l’artifice du récit en multipliant par exemple les regards caméra (ainsi Pietrangeli ici). On sait la limite de cette posture (un récit reste toujours ordonné par un auteur), mais c’est bien sous l’égide de ce cinéma restructuré et conscient de ses effets que se place Je la connaissais bien, que précède Vivre sa vie (1962) de Godard (autre portrait de femme) et qui sort la même année que Pierrot Le Fou (1965).

Malgré tout, le regard de Pietrangeli sur son héroïne n’a pas changé d’une décennie à l’autre : il est resté doux et compréhensif et reste loin du regard plus distant ou plus intellectuel de certains films d’Antonioni et Bergman. Nous ne connaitrons jamais Adriana, nous ne saurons jamais qui elle était, mais peut-être que lui, Pietrangeli, avait connu dans sa carrière des starlettes sensuelles aux yeux noisettes qui cachaient leur mélancolie et leur désarroi derrière des rires en cascade. Stefania Sandrelli, dans un de ses rôles emblématiques, est ici au sommet de son étrange et fragile beauté

Strum

PS : Le film a été repris récemment en France en version restaurée.

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2 commentaires pour Je la connaissais bien d’Antonio Pietrangeli : rêve brisé

  1. Merci Strum pour cette belle critique qui réveille ma curiosité. On avait échangé sur Du soleil dans les yeux qui ne m’avait pas laissé de grands souvenirs à cause d’une réalisation et d’une narration trop rangées. S’il ne change pas de sujet, Antonio Pietrangeli semble, façon Nouvelle Vague française, bousculer sa narration dans Je la connaissais bien. Voilà qui est prometteur. Absent de l’affiche des cinémas que je fréquente, je vais donc patiemment attendre la sortie VOD/DVD.

  2. Strum dit :

    Hello et merci. En effet, je pense que le film devrait te plaire, toi qui est amateur de Godard. Tu devrais y trouver ce qui te paraissait manquer à Du soleil dans les yeux et je te le conseille volontiers.

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