Roma de Federico Fellini : les strates d’une ville et d’une vie

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Dans Le Malaise dans la culture (1930), Freud compare Rome à l’inconscient. Les deux se composent de strates, d’époques, qui se surperposent les unes aux autres, et qui bien que cachées au regard sont toujours présentes en leur sein, sous les pieds des romains ou sous la conscience du présent.

Dans Roma (1972), Fellini fait le portrait de Rome en mêlant des images relevant du registre documentaire à des souvenirs de jeunesse, ceux de son arrivée dans la Ville Eternelle en 1932. Roma oscille ainsi entre le reportage sur la Rome de 1972, les images d’un passé révolu (la Rome d’avant-guerre, les music-halls et les bordels pendant la Seconde Guerre Mondiale), des scènes du tournage du film lui-même (où Fellini apparait), et des séquences de rêveries felliniennes où le cinéaste met en scène ses fantasmes (ces femmes aux formes généreuses) et ses provocations (le défilé de mode ecclésiastique). C’est un film sans personnages, ou plutôt dôté d’un personnage unique : Rome elle-même, moderne et ancienne à la fois. On déambule dans ce film comme un voyageur du cinéma passant d’une époque à une autre, et du cinéma à la réalité, et le temps d’une scène on a l’impression de rencontrer soi-même Anna Magnani. Un voyageur nocturne, car souvent Fellini filme Rome la nuit (très belles images de la ville le soir)

De ce film à la construction libre, et aux associations d’idées aussi mystérieuses que la mémoire, on retiendra en particulier l’extraordinaire scène de découverte d’anciennes fresques romaines lors du percement d’une galerie souterraine du métro romain. Préservées par l’air antique d’une caverne, les fresques apparaissent un instant dans leur glorieuse beauté, puis disparaissent soudain sous l’afflux de l’air de la surface. Cette rencontre entre présent et passé tourne à l’avantage du premier, car le présent ne tolère pas longtemps l’irruption du passé, pourtant c’est sur ce dernier qu’il s’écrit. Il y a quelque chose de magique dans cet instant où les fresques s’effritent devant nos yeux, comme contaminées par l’air moderne de la Rome d’aujourd’hui. Fellini filme cette séquence à la façon d’un reportage, d’une intrusion de la réalité dans une Rome rêvée. Peut-être nous dit-il ici que le passé romain (et partant ses propres souvenirs d’enfance) ne peut survivre autrement que capturé par l’art (ici une pellicule de film, là les temples romains et les églises baroques qui parsèment la ville). Mais bien que lui-même jungien plutôt que freudien, il illustre également pour nous ce que Freud écrivait dans Le Malaise dans la culture : Rome, comme chaque individu, recèle en elle des souvenirs cachées, des strates de vie, qui n’ont pas disparu, mais qui se terrent dans quelque caverne ornée d’images indélébiles. Voir, éclairer ces images d’une manière crue au risque de les ternir, ou choisir de ne pas les voir crûment, de ne les voir que sous la forme de fantasmes, de les laisser enrichir du fond de leur caverne le geste de l’artiste, telle est la question que pose sans doute Fellini.

Imaginons comment aurait fait un metteur en scène de moindre stature pour évoquer la dimension historique de Rome, navire voguant sur diverses époques : il nous aurait montré une succession de plans du forum romain ou des églises baroques de la ville, à la manière d’un reportage. De ces images nous n’aurions rien retenus, car aucune représentation picturale d’une ville italienne ne peut faire comprendre ce que ressent le voyageur qui la parcourt : le sentiment que le cours du temps s’est arrêté mais aussi celui de la nostalgie du passé. Fellini a su intuitivement qu’il fallait donc recourir dans Roma à la métaphore, à un arrangement cinématographique. Platon distinguait le génie de l’invention du génie de l’arrangement. La scène des fresques de Roma n’invente peut-être rien en termes d’idées, de thèmes, mais elle a pour elle le génie de l’arrangement (génie particulier permettant de reconnaitre les grands cinéastes), qui nous fait passer de la construction du métro à la nostalgie du passé : on est totalement pris au dépourvu en découvrant ces fresques, à mille lieues de prévoir la surprise que Fellini nous réserve. D’abord ému comme un enfant, on perçoit ensuite, émerveillé, le sens métaphorique de ce moment.

Une année plus tard, ce ne sont plus les expériences de jeune adulte de Fellini qui deviendraient la matière d’un film mais ses souvenirs d’enfance, dans Amarcord (1973). Pareille à un palimpseste, Roma avait fait resurgir des souvenirs encore plus profondément enfouis.

Strum

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2 commentaires pour Roma de Federico Fellini : les strates d’une ville et d’une vie

  1. modrone dit :

    Magistral portrait de ville avec âme. Le grand montreur a le coeur romain, de Saint Pierre à Via Veneto, du Trastevere à Cinecitta, Chef d’oeuvre d’un de mes maîtres es images. Amarcord touche peut-être un peu plus mais quel homme, quel auteur!

  2. Strum dit :

    Un portrait comme tu dis, de sa ville d’adoption et du maestro lui-même, dans ce style inimitable dont Fellini avait le secret. Amarcord est peut-être plus facile d’accès, mais rien que pour la scène des fresques dans le métro, ce Roma est à découvrir séance tenante.

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