Casablanca de Michael Curtiz : nous aurons toujours le cinéma

casablanca

Casablanca (1942) de Michael Curtiz est un des plus beaux exemples de la magie de l’âge d’or d’Hollywood, un film où la vertu cinématographique d’une narration tendue et maitrisée l’emporte sur toutes les invraisemblances, où la merveilleuse fluidité du découpage de Curtiz s’enroule comme un charme autour du spectateur qui en oublie le caractère statique des situations du film. C’est l’histoire d’hommes et de femmes pris au piège d’une souricière, retenus contre leur gré au Maroc, en zone libre mais sous l’autorité de Vichy, dernier obstacle se dressant sur le chemin de l’exil aux Etats-Unis en ce mois de décembre 1941. C’est là, à Casablanca, plus précisément au Rick’s Café Américain, que se retrouvent une kyrielle de personnages hauts en couleurs : Rick Blaine (Humphrey Bogart), qui dissimule son idéalisme en faisant assaut de cynisme ; Ugarte (Peter Lorre et son regard d’homme traqué), ce trafiquant que l’on pourrait croire minable s’il ne venait de voler à des agents nazis des laissez-passer signés par Weygan lui-même ; le préfet de police Louis Renault (génial Claude Rains) qui sert Vichy parce qu’il s’agit du pouvoir en place ; Ferrari (Sidney Greenstreet et son port de film noir), propriétaire d’un night-club concurrent et contrebandier ; Carl (le toujours excellent S.Z. Sakall), serveur hongrois qui parait sorti d’un Lubitsch ; Strasser, le major nazi (Conrad Veidt et son visage en lame de couteau, qui fit entre autres la gloire du cinéma fantastique allemand) ; Sam (Dooley Wilson) jouant As Time goes by ; on y voit même Marcel Dalio en croupier. Quelle fabuleuse galerie de portraits et quelle distribution !

C’est dans ce lieu clos du Rick’s café qu’entre un soir un couple : le résistant tchèque Victor Laszlo (Paul Henreidt) et sa femme Ilsa Lund (Ingrid Bergman), fantôme surgi du passé de Rick, qui le rendit fou d’amour. « Entre tous les cafés du monde« , il fallait qu’elle entrât dans le sien, improbable coïncidence qui révèle l’origine de mauvais théâtre de ce scénario (le film est adapté d’une pièce) qui place Ilsa entre un homme qu’elle aimait (Rick) et un homme qu’elle admire (son mari Laszlo), à mi-chemin de l’amour et du devoir. Mais ce n’est pas en termes raciniens qu’il faut comprendre ce dilemme entre amour et devoir, car c’est par des procédés feuilletonesques faits de rebondissements soudains que les scénaristes qui se sont succédés sur le film trouvèrent une résolution à l’intrigue. Longtemps d’ailleurs, et même pendant la moitié du tournage, le scénario étant réécrit au jour le jour (si l’on en croit les souvenirs de Bergman et le témoignage du scénariste Howard Koch), personne ne sut comment devait se terminer cette histoire, ni qui Ilsa aimait vraiment. Cet entre-deux, ce tournage sur la corde raide,  auraient dû être fatal au film. Mais à la raison, s’opposent la logique de l’art et le miracle du cinéma : Ingrid Bergman, peut-être parce qu’elle ne savait pas elle-même qui son personnage aimait le plus, est sublime dans le rôle d’Ilsa, fière et fragile, confiante et incertaine, déterminée et éperdue.

Il s’est trouvé certains critiques français pour trouver à ce film une certaine mièvrerie. Jacques Lourcelles, ce critique habituellement si fin, a évoqué « la sentimentalité de midinette » du film, se risquant à dire qu’il fallait chercher le vrai Curtis dans ses films d’aventures avec Errol Flynn. Assertion contestable, car c’est justement le style très fluide de Curtiz qui fait de Casablanca un chef-d’oeuvre, qui tire le feuilleton vers le romanesque ; parce qu’il s’applique ici à un récit sentimental et statique, non dénué de clichés, on perçoit mieux encore la vigueur et le dynamisme de son découpage par un jeu de contrepoint. Casablanca, c’est une histoire d’amour filmée avec un découpage de film d’aventures (la narration file à toute allure, sans jamais s’appesantir sur aucune scène), Curtis tirant partie de l’extraordinaire vivier de personnages secondaires du film pour substituer ces derniers aux scènes d’action des films d’aventures, relançant ainsi constamment par leur intermédiaire l’intérêt du film lors de plusieurs scènes dotées de dialogues mémorables. Casablanca est à l’image de Rick, son personnage principal ; les deux ont un coeur sentimental qui se niche derrière leur visage, derrière la surface des images : Rick est un bienfaiteur qui veut rester dans l’ombre ; Curtiz, un cinéaste qui se préoccupe moins de sentiments que de son style de cinéaste, laissant libre cours à son intuition de raconteur d’histoire et donnant la primauté aux cadrages (dénué de toute fioriture esthétique, le film est très bien cadré) et au découpage. Il accueille dans sa manière de très beaux gros plans du visage d’Ingrid Bergman, éclairé par un complexe jeu de lumière dans les scènes du film se déroulant en partie dans l’obscurité (ainsi, un mince faisceau de lumière était pointé sur les yeux des acteurs pour leur conférer davantage de luminosité, c’est à dire d’intensité – belle photographie d’intérieur d’Arthur Edeson). Ce sont ces gros plans et ceux du visage marqué de Bogart qui portent le film vers des sommets d’émotion, aussi brefs (toujours ce découpage rapide) qu’incandescents. Bergman et Bogart sont ici exceptionnels.

Oui, décidément, Casablanca, ce film censé se dérouler au Maroc presqu’au moment où il fut tourné, mais qui fut entièrement réalisé en studio à Hollyood, est un des plus beaux exemples de la magie du cinéma classique. Rick et Ilsa « auront  toujours Paris« . Nous, nous aurons toujours le cinéma. « Play it, Sam. Play As Time Goes by. »

Strum

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12 commentaires pour Casablanca de Michael Curtiz : nous aurons toujours le cinéma

  1. Trés beau commentaire sur un film intemporel. Merci.

  2. Martin dit :

    Oui, merci. Très belle chronique pour l’un de mes sommets de cinéma.
    Soudain, elle me laisse croire que je pourrai le revoir d’un oeil encore nouveau.

    Play it, Sam. Play it forever.
    Le genre de classiques dont j’espère ne jamais me lasser.

    • Strum dit :

      Merci Martin. « Play it, Sam », c’est en effet ce qu’Ilsa dit dans le film alors que la postérité a curieusement retenu un « Play it again, Sam » qui n’existe pas dans le film.

  3. modrone dit :

    Play it always, Strum. Play it forever. Je dois tant à ce film. Play it again. 😀

  4. J.R. dit :

    J’ai un faible pour les transparences qui défilent sans raccord, alors que les acteurs sont filmés dans une voiture en continue.Heureusement que nous aurons toujours le cinéma… classique!

    • Strum dit :

      Moi aussi, j’aime bien ces transparences dont un Hitchcock était si friand – ici, c’est surtout les avions qui décollent qui apparaissent en transparences.

  5. princecranoir dit :

    Un film dont on pense qu’il fait l’unanimité et dont tu soulignes de ta plume délicate l’éclat éternel, mais qui n’a pas que des admirateurs. J’avais en mémoire en effet cet article d’un Jacques Lourcelles ronchon qui refusait de se pâmer comme tout le monde face aux yeux mouillants d’Ingrid Bergman. Ceci dit, les prises de becs entre le Tasmanien turbulent et le Hongrois irascible ont produit d’autres chefs d’œuvre.

    • Strum dit :

      Ah oui, les Curtiz-Flynn, c’est le haut du pavé du film d’aventures, j’en suis assez inconditionnel. Sinon, l’avantage avec Lourcelles, c’est que même lorsqu’il est ronchon ou de mauvaise foi (cela lui arrive), il écrit bien.

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