Tokyo Sonata de Kiyoshi Kurosawa : brise et tempête

tokyo sonata

Au début de Tokyo Sonata (2008) de Kiyoshi Kurosawa, le vent s’introduit dans la maison d’une famille japonaise par une fenêtre laissée ouverte. Une rafale emporte un journal, tourne les pages d’un magazine, agite les rideaux. Une femme se précipite pour fermer la fenêtre puis, se ravisant, l’ouvre à nouveau et contemple fixement l’orage comme si elle désirait échapper à l’immobilité de tombeau de son foyer ou appelait de ses voeux un vent libérateur. Cette séquence annonce la bourrasque qui va s’abattre sur la famille Sasaki, manquant la disperser aux quatre vents.

Le film s’organise selon la forme classique d’une sonate de piano, en trois mouvements : l’exposition, le développement, la ré-exposition qui conclut la sonate. La tempête souffle d’abord sur Ryûhei Sasaki (Teruyuki Kagawa, le tueur psychopathe de Creepy), directeur administrateur licencié sans préavis. Commence alors pour lui un chemin de croix. Incapable d’avouer la nouvelle à sa femme, il devient une sorte de fantôme social, quittant le domicile le matin en prétendant prendre le chemin du bureau, errant le jour, attaché-caisse à la main, sur une grande place avec d’autres chômeurs. Sa vie est devenue simulacre. Kiyoshi Kurosawa le cadre en plans larges, d’assez loin, non comme un individu pourvu de droits, mais comme un objet laissé pour compte dans le froid paysage urbain, saisissantes images métaphoriques de l’interminable crise économique japonaise. Il n’y a pas de place pour les chômeurs dans cette société tokyoïte où la perte d’un emploi est perçue comme une irréversible humiliation, une chute dans un gouffre sans fond où s’allongent des fantômes, comme si l’emploi déterminait l’individu.

Un simulacre, c’est également ce qu’est devenue l’autorité qu’exerce Ryûhei sur sa famille, maigre vestige de son statut de pater familias, auquel il s’accroche à défaut d’un travail. Ses fils Kenji et Takshi ne l’écoutent pas ; il ne suscite plus chez eux qu’une détestation muette, mêlée de crainte chez le plus jeune. Plus il se sent impuissant, plus il devient brutal, fermant les fenêtres du foyer, ne voyant pas que ce n’est que le début de la tempête. Le simulacre survient-il après la perte de son emploi ou le précède-t-il, fêlure qui se préparait dans l’ombre ? Peut-être que sa femme Megumi (la belle Kyōko Koizumi) le sait qui tient la famille à bout de bras, notamment à travers les repas qu’elle prépare, dernier rituel familial qui les rassemble ; femme au foyer se sacrifiant à leur service, elle est leur garant et leur liant à tous. La tempête continue son oeuvre avec le départ de Takshi, engagé volontaire dans l’armée américaine.

A la bourrasque s’oppose une petite brise qui vient d’une autre direction, du côté de Kenji, le plus jeune enfant. Son talent pianistique les sauvera, convoquant d’on ne sait quel endroit cette petite brise dont la famille avait besoin et qui amènera la « ré-exposition » du dernier mouvement. Kiyoshi Kurosawa le suggère avec délicatesse dans la très belle scène d’audition finale où l’enfant joue le Clair de Lune de Debussy, rendant à la famille Sasaki sa fierté ; au fond du plan, les voilages d’une fenêtre ondulent doucement : c’est la brise amenée par le fils qui souffle maintenant sur la famille. Ryûhei aura appris qu’une humiliation ne signifie pas la fin de la vie et que son fils peut lui enseigner une leçon d’espoir à lui père japonais ; Megumi aura humé les relents d’une illusoire liberté sur une plage abandonnée le temps d’une échappée avec un serrurier devenu voleur.

Dans ce film, où les enfants se rebellent contre l’ordre établi, où la crise économique prend des vies, où les personnages sont écartelés entre le désir de « repartir à zéro » et celui de vivre les yeux fermés, tout survient en même temps. On pourrait reprocher à Kurosawa la commodité d’écriture qu’il s’autorise en filmant longuement en parallèle la fugue du fils, la nuit d’humiliation du père dans les ordures et la fuite simultanées de la mère. Le nadir atteint, la cellule familiale se reconstitue sans mots dire le matin venu autour du rituel du petit-déjeuner, fantômes revenus de cet autre monde possible, vaincus par la force de l’habitude. L’acception vient sans la leçon de vie sereine du magnifique Yi Yi d’Edward Yang où la tentation de « repartir à zéro » existait également mais où la mise en scène procédait d’un récit méditatif ressemblant à la vie même. C’est qu’ici Kurosawa laisse dans l’ombre une part du récit, ne donne pas de tentative d’explication globale à la désintégration de la famille Sasaki. Il nous laisse imaginer comment la fêlure s’est mystérieusement refermée, aussi mystérieusement sans doute qu’elle s’était ouverte. Il confère à l’élément naturel de l’air un rôle mystérieux, presque selon la tradition shintoïste. Et quand la douce brise qui a vaincu la tempête souffle dans les rideaux de la salle d’audition, le film acquiert une grâce soudaine.

Strum

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2 commentaires pour Tokyo Sonata de Kiyoshi Kurosawa : brise et tempête

  1. 100tinelle dit :

    J’ai l’impression que je te l’ai « trop vendu » ce film-là, du coup tu en ressors un peu déçu, et c’est normal 🙂

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