Les Proies de Sofia Coppola : survol et joliesse factice

les proies

Les Proies (2017) de Sofia Coppola commence comme un conte de fées. Une petite fille cueille des champignons au long d’une immense allée d’arbres noyée dans la brume. En fait de loup, elle rencontre un soldat nordiste blessé, le caporal John McBurney (Colin Farrell) qu’elle emmène au pensionnat de jeunes filles de Martha Farnsworth (Nicole Kidman), vaste demeure de Virginie préservée des salissures de la Guerre de Sécession qui fait rage au dehors. Cette dernière restera hors champ ; on n’en verra outre McBurney que quelques soldats confédérés de passage, on n’en entendra que des déflagrations surgissant de-ci de-là dans la bande-son.

L’arrivée de McBurney met en émoi le gynécée et les sept femmes et enfants qui le composent se disputent ses faveurs dans une atmosphère cotonneuse et ouatée. En apparence, Martha continue de régenter le pensionnat, en réalité, McBurney devient le centre des attentions. Par sa présence, qui rappelle l’existence du dehors, qui propose un remède à la frustration sexuelle inhérente à une telle vie en communauté, il introduit un facteur de division et de compétition. Bientôt, McBurney doit faire face aux désirs concurrents de Martha, femme mûre et altière, Edwina (Kirsten Dunst), quarantaine discrète et espoirs réprimés, et Alicia (Elle Fanning), vingtaine insouciante ; chacune représente pour McBurney la promesse d’une vie différente. Il faudra un coup du sort pour qu’une coalition féminine se reforme face au loup entrée dans la bergerie et que le sens du récit s’en trouve chamboulé, le loup blessé devenant proie.

Sofia Coppola filme cette histoire, déjà mise en scène par Don Siegel avec Clint Eastwood, en déplaçant son centre de gravité du côté des femmes, Colin Farrell servant de faire-valoir mal défini. Elle en exclut la question raciale, qui était indirectement abordée dans le roman de Thomas Cullinan adapté et le film de Siegel, ce qui renforce l’impression que le pensionnat est un monde hors du temps et de l’espace. Elle est équitable avec les personnages, chacun ayant ses raisons. Mais elle conduit son récit de manière maladroite, notamment lors des séquences se déroulant après l’arrivée de McBurney, chaque femme entrant dans la chambre de l’homme à tour de rôle selon un ordre arbitraire.

Cette absence de rigueur narrative, qui prive le film de la tension ou du suspense qu’une telle situation commandait, trouve son pendant dans la mise en scène. La photographie vaporeuse du film le recouvre d’une espèce de voile indolent qui met le spectateur à distance ; elle est peu adaptée à un récit qui renverse le mouvement du conte en rendant le loup inoffensif. Quant à son esthétique générale, elle relève davantage d’une joliesse factice, à grand renfort de frou-frou et de dentelles, que d’une beauté vraie, comme le montrent les plans du grand jardin systématiquement envahis de brume et d’effets de lumière artificiels. Ces limites qui rendent un peu plate la première partie du film sont celles qui donnent une impression de précipitation à la seconde. Même les personnages féminins apparaissent survolés, insuffisamment creusés (celui de Elle Fanning est totalement sacrifié, mais on ne saura rien non plus du passé de Martha et Edwina) ; un comble pour une histoire que Sofia Coppola entendait, selon ses propres mots, raconter du point de vue des femmes.

Strum

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14 commentaires pour Les Proies de Sofia Coppola : survol et joliesse factice

  1. Martin dit :

    Hello Strum.
    Hum… j’hésite toujours, mais je crains que cette chronique assez fraîche achève de doucher mes espoirs d’un remake intéressant…

    Tu avais aimé la version Siegel / Eastwood ?

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  2. 100tinelle dit :

    Bonjour Strum,

    J’avoue être souvent passée à côté des films de Sofia Coppola, qui m’ennuie le plus souvent. Je n’ai d’ailleurs jamais très bien compris l’engouement qu’elle suscite, mais c’est très personnel et c’est un autre sujet. Je n’irai pas voir ce film au cinéma, mais peut-être éventuellement sur le petit écran un jour au l’autre. J’avais par contre aimé la version de Siegel, vue il y a malheureusement trop longtemps. Mais comme j’étais à cette époque très amoureuse de Clint Eastwood, je ne sais pas si je dois vraiment me fier à mes souvenirs 😉

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    • Strum dit :

      Bonjour Sentinelle (et bon retour si tu es partie). Je pense que Sofia Coppola a bénéficié d’un effet de mode pas toujours à la mesure de l’intérêt réel de ses films même si j’aime bien Lost in translation. Quant aux proies de Siegel, ce dernier est un bien meilleur metteur en scène que S. Coppola mais mes lointains souvenirs sont flous – il faut dire que pour ma part, je n’ai jamais eu beaucoup d’intérêt pour l’acteur Eastwood. 😉

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      • 100tinelle dit :

        Merci Strum, mais je ne suis partie que quelques jours, mon absence sur la blogosphère est due à d’autres raisons. Puis l’envie d’écrire n’est plus présente en ce moment, cela risque donc de s’éterniser un peu 😉

        Pour en revenir à Sofia Coppola, Lost in translation reste également mon préféré à ce jour, mais il faudrait que je le renvoie, car j’en garde plus une sensation positive que de souvenirs bien précis. La présence de Bill Murray a certainement joué aussi…

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  3. Yuko dit :

    Quand je lis ta critique, j’ai quelques craintes… Elles viennent confirmer une certaine tendance du cinéma de Sofia Coppola ces dernières années et c’est bien dommage. Elle a créé de si jolies oeuvres…

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  4. Strum dit :

    Tu y trouveras peut-être plus ton compte que moi. Je ne suis pas très amateur de son style. Mais c’est vrai que c’est décevant par rapport au potentiel de l’histoire.

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  5. Carole Thomas dit :

    Bonjour. J’ai voulu me faire une idée, hier j’ai regardé les deux films. Comparer permet de mieux comprendre pourquoi le film de Sofia Coppola est raté…
    En fait, elle a supprimé tous les détails qui donnent chez Don Siegel de la cohérence, de la vraisemblance au récit. Il y a comme un refus du réel, de la présence et de la chair des personnages (c’est un comble pour un sujet pareil). Le contexte historique est gommé (chez Don Siegel la guerre de Sécession est bien présente en arrière plan notamment grâce à la présence de l’esclave noire qui donne au film une tension supplémentaire et rappelle les enjeux de cette guerre). Le refus du réel aussi dans la scène où les deux soldats sudistes entrent dans la maison. Filmée de loin par Coppola, cette scène est filmée par Don Siegel en gros plans sur les deux soldats (regards lubriques et rictus inquiétants : le danger est bien présent pour ces femmes isolées) ce qui lui donne une valeur de pivot central entre les deux parties du film : l’attrait et le charme de la présence du soldat nordiste et le déchainement de violence qui va suivre.
    Quel est cet effet de mode dont vous parlez qui fait que l’on donne à ce film sans mis en scène le prix de la mise en scène ? … Cela ne cesse de me perturber.

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    • Strum dit :

      Bonjour et merci pour la comparaison avec le Siegel. Le cinéma de Sofia Coppola est en effet un cinéma du survol. Rien n’est creusé, ce qui est une solution d’évitement pour contourner l’obstacle de la représentation du réel. Ce cinéma de sensations flottantes parle donc mieux du spleen des personnages (dans Lost in translation du moins) que des situations mises en scène. Pour ce qui est des modes, je pense qu’il y a des modes critiques, comme il y a des modes dans d’autres domaines. Et les médias raffolent des « people » qui sont présupposés faire vendre et dont Sofia Coppola fait partie. Comme elle même s’intéresse à la mode, j’imagine que cela permet aux critiques favorables de tenir une espèce de discours « méta ». Enfin, reste le problème des prix délivrés à Cannes. Depuis quelque temps, il y a de plus en plus de « people » et d’acteurs/actrices dans les jurys alors qu’on y trouvait avant nombre de techniciens du cinéma ou de représentants d’autres arts. Cela joue sans doute dans le choix parfois curieux des prix délivrés. Je pense qu’il faut relativiser ce genre de prix. Cannes c’est un marché du film utile, mais c’est aussi une caisse de résonance parfois factice avec beaucoup de joliesse médiatique (ce fameux glamour), sans compter que la concentration du festival dans le temps empêche tout recul critique sur les films vus.

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  6. tinalakiller dit :

    Je suis en train de lire le livre, je pense que mon avis sera plus clair quand je l’aurais terminé, on verra bien s’il évolue dans quelques jours.
    Honnêtement (quitte à me sentir seule contre tous) j’ai préféré la version de Coppola à celle de Siegel qui ne me parait pas si développé non plus et le casting, quitte à faire criser des gens, pas vraiment bon (j’aime Eastwood, hein, on ne me tue pas, mais je trouve que Farrell correspond vraiment plus au rôle, et le reste du casting de Coppola aussi d’ailleurs). Le film de Coppola se défend même s’il a ses défauts, c’est certain. En lisant le roman (une bonne moitié, je devrais le terminer cette semaine), même si l’auteur du roman était scénariste me semble-t-il pour la version de Siegel, j’imaginais quelque chose de plus proche de ce que propose Coppola (peut-être parce qu’elle reprend plus le point de vue présent dans le livre – et mine de rien, je trouve que ça change même si les bases narratives sont évidemment similaires chez Siegel), même si c’est certain qu’il y a un petit côté inabouti.
    Je précise que je ne suis pas du tout fan de Coppola fille et je suis la première étonnée à avoir aimé son film.

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    • Strum dit :

      C’est toujours intéressant de lire un livre adapté et de réaliser le travail de transposition qui a été fait. Mais dans le cas du film de Coppola, ce qui me parait d’abord inabouti, c’est le résultat, à savoir la mise en scène et la conduite du récit (le découpage). Pour le reste, je ne crois pas non plus qu’Eastwood soit un grand acteur.

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