Kids Return de Takeshi Kitano : chronique de la jeunesse

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Kids Return (1996) de Takeshi Kitano est la chronique des tribulations de lycéens en rupture de ban. On y suit deux inséparables amis, Shinji et Masaru, d’insouciants voyous qui rackettent leurs camarades en se donnant des airs de dandy, manière de dissimuler leur vague à l’âme. Ils font le désespoir de professeurs qui n’essaient même plus de les remettre dans le droit chemin. Kitano use au départ d’un ton léger et potache qui fait ressortir l’aspect comique de leurs frasques ; il regarde avec indulgence leur comportement de petites frappes désoeuvrées échappant à toute sanction selon un principe propre au slapstick. La musique pleine de tendresse de Joe Hisaishi confère à l’ensemble une séduction particulière mais fugitive, comme si Shinji et Masaru vivaient le dernier été de leur jeunesse.

Le récit bifurque lorsque Shinji et Masaru, et leurs camarades, entrent dans la vie active faute d’année universitaire. Masaru, le plus poseur et vaniteux du duo, se lance dans une carrière de Yakuza ; ses rackets en étaient les prémisses. Ce nouveau milieu convient mal à son caractère de chien fou et Kitano en montre d’emblée la fausseté et la froideur, qui repose en réalité sur des rapports hiérarchiques plus inflexibles encore qu’au lycée. Shinji, le plus tendre, qui suivait jusque-là Masaru comme son ombre, revêt un peu par hasard le costume d’espoir d’une salle de boxe. Il se révèle boxeur doué mais trop influençable pour réussir dans cette voie où volent les coups bas. Kitano élargit le spectre du film en montrant aussi les tentatives de leurs camarades de classe. L’un d’eux, l’introverti Hiroshi, transi d’amour pour sa femme, excède les heures réglementaires au volant de son taxi pour faire vivre son jeune ménage. Il le paiera chèrement. Masaru, Shinji et Hiroshi sont tous les trois confrontés à la même contradiction : pour réussir, ils sont sommés de contourner ces règles que le lycée leur demandait de respecter à tout prix, dilemme qui les laisse désarmés.

Seul réussit un duo comique formé sur les bancs du lycée, qui fait appel à une double ressource : d’une part, l’humour, capable de mesurer par le rire la distance entre théorie et pratique, entre la règle inculquée au lycée et son contournement ultérieur (chez les Yakusa, durant les combats de boxe, chez les taxis du film). D’autre part, l’amitié, qui préserve l’existence d’un lien pur entre les amis, certes idéalisée, mais qui continue de les relier à ces rêves d’adolescents qui sont la promesse d’un nouveau départ. Voilà qui révèle la dimension autobiographique du film : c’est le duo comique Two Beats, formé avec son meilleur ami, qui lança la carrière de Kitano. Il semble explorer ici, par l’imagination, les voies qui s’offraient à lui ou à ses camarades de lycée, chaque personnage du film représentant une voie possible. D’où ce choix, sans doute, de ne se donner aucun rôle dans le film.

Ce regard rétrospectif et nostalgique, ce « retour » vers le passé du réalisateur, se retrouve dans la construction du récit qui prend la forme d’un long flashback fait de souvenirs épars et introduit par les retrouvailles de Masaru et Shinji au début du film. La musique de Joe Hisaishi en souligne le caractère mélancolique. Kitano filme et monte cette ôde à l’amitié à sa manière, c’est-à-dire en négligeant les transitions narratives entre les séquences (il y a très peu de plans intermédiaires et on ne voit souvent ni le début ni la chute des scènes), en se privant d’un tronc narratif commun (on reste toujours dans le domaine de la chronique où se succèdent des épisodes) et en passant d’une scène à l’autre avec cette qualité fugace retrouvé ici : la vivacité et l’assurance (réelle ou simulée) de la jeunesse.

Strum

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2 commentaires pour Kids Return de Takeshi Kitano : chronique de la jeunesse

  1. ELias_ dit :

    Lors de cette période glorieuse de découverte du cinéma de Kitano (seconde moitié des 90’s), je crois que je faisais de ce titre-ci mon préféré. Même génie dans la mise en scène faite d’ellipses fulgurantes, avec comme valeur ajoutée cette sincérité poignante nourrie par son inspiration autobiographique. Même les thèmes d’Hisaishi font partie de ses plus réussis.

    E.

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    • Strum dit :

      Kids Return est poignant en effet, Dur de choisir entre les films de cette période. Hana Bi est celui qui m’avait fait la plus forte impression, mais je ne l’ai pas revu depuis sa sortie.

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