Le Diabolique docteur Mabuse de Fritz Lang : ces mille yeux qui nous regardent

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1960. Le Procès de Francfort n’a pas encore eu lieu, mais Fritz Bauer travaille activement à l’arrestation des anciens criminels de guerre nazis. Eichmann n’a pas encore été jugé à Jerusalem, mais un commando du Mossad l’arrête en Argentine. Siegfried Lenz n’a pas encore écrit La Leçon d’allemand, mais Le Tambour de Grass a déjà été publié. C’est à ce moment charnière où l’Allemagne fait enfin face à ce passé qu’elle veut refouler que Fritz Lang signe Le Diabolique docteur Mabuse (1960), dernier volet de sa trilogie sur l’esprit de l’époque. C’est son troisième film allemand depuis son retour d’Amérique et le dernier de sa riche carrière.

Lang reprend certains éléments des épisodes précédents : un Commissaire tenace (Kras, joué par Gert Fröbe), un meurtre dans une voiture et un centre névralgique mystérieux, l’hôtel Luxor qui remplace l’asile du Testament du docteur Mabuse. Cet hôtel, affirme un étrange courtier en assurance-vie, est « né sous une mauvaise étoile » : les nazis l’ont bâti pour y espionner des diplomates. On se figure alors que cet édifice muni d’une cave secrète (figure langienne par excellence) est une possible métaphore de l’Allemagne et que Lang va exhumer ses traumatismes de guerre refoulés. Cornelius, ce devin aux yeux aveugles, ne s’inscrit-il pas également dans la lignée fantastique des films précédents ? Pourtant, la piste est fausse, ou du moins incomplète car l’allégorie n’est pas celle que l’on croit. Lang entend moins s’occuper du passé que de parler du présent en annonçant l’avenir.

Quelque chose a changé. Plus encore que dans Le Testament du docteur Mabuse, Lang s’est dépouillé de tout artifice dans la composition des plans comme s’il s’affranchissait du mondes des apparences. Ses images sont aplaties et blanchies, neutres et dévitalisées, à horizontale, et les séquences de dialogue sont filmées le plus simplement du monde dans des décors nus, sans qu’aucun symbolisme ne vienne entraver la marche prosaïque de l’image. La modernité n’est plus à la transcendance, mais à l’efficacité, à la mesure du petit format télévisuel des années 1960. Seul vestige de l’époque expressionniste, comme un clin d’oeil au passé, l’ombre pâle de Kras qui apparait furtivement sur un mur au début. Dans Le Diabolique docteur Mabuse, le génie du crime n’est plus le flamboyant protée de Docteur Mabuse, Le Joueur non plus que l’hypnotiseur télépathe du Testament du docteur Mabuse. Il ne puise plus aux sources du fantastique pour assouvir son désir de domination. Il possède un nouvel instrument, fiable et froid : la technologie, et une nouvelle carte du monde maintenant dématérialisée : le réseau. Les mille yeux (titre original) de ce Mabuse nouveau genre et sécularisé sont télévisés, ce qui lui donne un côté ringard, comme un vulgaire méchant de James Bond avant l’heure. Nul besoin pour lui de s’incarner cette fois dans une nouvelle créature diabolique dotée des yeux fous de Rudolf Klein-Rogge. Lang s’en amuse : un de ses tours de passe-passe est de nous faire croire que Mabuse est à nouveau satan en personne au détour d’un plan où l’on voit la chaussure déformée d’un boiteux, représentation métonymique traditionnelle du diable. A cet égard, le titre français est un contre-sens.

Le Commissaire Kras n’est pas beaucoup mieux loti. Il n’a pas la force de ses prédécesseurs, Von Weck et Lohmann. Seul être entier dans ce bal duplice, il appartient à l’ancien monde, celui qui croyait encore à la transcendance, à la magie, et se laisse berner comme un enfant par le faux devin. Il ne devra son salut qu’à Interpol, plus au fait des nouveaux moyens technologiques. A l’aune de cette entreprise de démystification progressive des anciennes croyances et des figures liées de Mabuse et de son adversaire policier, Le Diabolique docteur Mabuse décrit le passage entre l’ancien monde magique ou transcendant et le nouveau monde technologique. D’ailleurs, comme dans le premier tome de L’Homme sans qualités de Musil qui racontait entre autres l’avènement du monde moderne, l’un des héros de ce dernier Mabuse est un capitaliste, Travers (Peter Van Eyck) à qui l’argent ouvre toutes les portes.

Mabuse a donc changé de forme et de nature, et le monde en même temps que lui. Il n’est plus une volonté de puissance qui veut dominer les hommes. Il s’est adapté à la société ouverte qui a vaincu le totalitarisme. La satire qu’en tire Lang fait sourire quand il fustige le cynisme des medias (voir son portrait acerbe des journalistes) et la nouvelle société de l’image. Mais Lang révèle aussi, avant Foucault, ce paradoxe : la société ouverte peut être une société de surveillance. Caméras de surveillance, glace sans tain, écrans, le film multiplie ces représentations des agents du réseau qui nous surveille. En 1933, Mabuse avait laissé un testament. Lang laisse ici le sien qui influencera les cinéastes voyeuristes (De Palma en premier lieu) et qui surtout préfigure notre avenir. Car vous qui me lisez, moi qui vous écris, mille yeux nous regardent sur le réseau en ce moment même et enregistrent nos actions. Comme si quelque chose de l’esprit de Mabuse, symptôme autant qu’augure de l’époque, s’était dissous dans les semi-conducteurs et les nano-technologies. De ses mille yeux, il continue de nous observer à travers les écrans de nos ordinateurs et de nos smartphones.

Strum

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8 commentaires pour Le Diabolique docteur Mabuse de Fritz Lang : ces mille yeux qui nous regardent

  1. Elias_ dit :

    On peut mettre ça sur le compte de l’âge vénérable du réalisateur, d’un manque de moyens ou de combativité avec les producteurs, toujours est-il que j’ai eu du mal à apprécier la pauvreté visuelle de ce film eurospy peu exigeant dans ses ressorts ou dans la caractérisation de ses personnages. Ça ne fera pas partie des grands-films-testaments que certains cinéastes ont pu laisser en fin de carrière

    E.

    • Strum dit :

      A mon avis, c’est plus dans la lignée du style sobre de ses derniers films policiers américains, avec un cran de plus, qu’une résultante de son âge. Mais c’est vrai qu’il y a un dénuement visuel frappant dans le film, comme si Lang ne s’embarrassait plus de fioritures. Et les personnages sont effectivement hâtivement taillés. Ce n’en reste pas moins un dernier film passionnant par ce qu’il dit de notre époque, prolongeant en cela de manière fidèle la lignée des films sur Mabuse.

  2. Elias_ dit :

    Il faut dire que je n’ai jamais été très client de ses Mabuse, mais sans doute faudrait-il que j’y retourne.

    E.

    • Strum dit :

      Tu as vu le premier (Docteur Mabuse, Le Joueur) ? Il est phénoménal. Une invention du serial policier sous nos yeux avec les moyens de l’expressionnisme. L’ensemble de la trilogie forme un commentaire impressionant par sa lucidité sur les différentes époques qu’aura connus Lang.

  3. J.R. dit :

    Je précise que je n’ai pas vu cet opus; que le premier est l’un de mes films préférés de son auteur avec le fameux diptyque indien, « M » vient juste après. Je lis, ici : « Il s’est adapté à la société ouverte qui a vaincu le totalitarisme ». Je crois que ce terme de « société ouverte », est un emprunt à Karl Popper, passé à la postérité pour son principe scientifique de « réfutabilité ». Hors l »ouverture n’est pas un mantra, comme tout excès par rapport au bien et au juste, il peut être, ou non, condamnable. Je m’avance un peu, mais les métamorphoses de Mabuse, devaient interroger les avant-gardes. Le cinéma d’après-guerre qui a dénoncé les artifices de la forme classique : je pense aux cavaliers de apocalypse que sont les Antiononi, Godard, Chris Maker et Resnay… qui ont cru, à leur façon, éradiquer le mal – qui sait renaître de ses cendres. Car il y a eut peut-être eu une pire création qu’internet après guerre : la destruction d’un langage commun. Comme toute destruction il y a Le moment jouissif de la destruction, suivit du moment dépressif du chaos… Le problème insoluble d’un Peckipach : c’est quoi après les cendres.

  4. Strum dit :

    Vaste débat que tu introduits là ! 🙂 Oui, la notion de société ouverte est une référence à Popper (où la société ouverte est surtout une société tolérante qui accepte la discussion au contraire des sociétés autoritaires) et à notre modèle de démocratie représentative. Je suis évidemment un partisan de cette société ouverte. Mais comme toi, je suis un adepte disons de la pensée du milieu et je me méfie par nature des excès de tout système, excès qui trouvent leur origine dans l’homme lui-même.

    Sinon, je sais que tu n’aimes pas les avant-gardes, mais je ne suis pas sûr que Mabuse y ait à voir grand chose. 😉 Et je ne mettrais pas dans le même panier Antonioni (qui m’ennuie la plupart du temps) et des cinéastes comme Resnais et Marker pour qui j’ai de la sympathie. Le structuralisme a eu ses excès on est d’accord, mais il n’a été qu’un symptome et s’il y a une chose qu’il n’a pas réussi à détruire, c’est le cinéma qui continue sa route aujourd’hui avec grosso modo les mêmes moyens narratifs et visuels. Et d’ailleurs, ce n’est pas l’avant-garde qui le « menace » aujourd’hui à mon avis, c’est plutôt l’esprit de série des franchises de blockbusters.

    PS : Le premier Mabuse est aussi mon préféré. Et j’adore aussi M.

    • J.R. dit :

      Je rassure les lecteurs, je suis aussi pour des principes fondamentaux : « il y a des choses qui ne font pas ». Le respect de l’autre est non-négociable, à commencer par la libre pensée, d’ailleurs Mabuse aliéne les autres. Laissons les hommes libres, espérons qu’ils fassent les bons choix… Sinon « chacun sa peau comme dans un naufrage » (c’est de Marcel Duchamps, on s’en doute). Eh oui, j’aime les avant-gardes… Au début!

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