Mon père avait raison de Sacha Guitry : « rien n’est grave »

mon pere avait raison

Contrairement à une idée reçue qui le voudrait piètre réalisateur, Sacha Guitry tira parti, avant-guerre, de l’agilité narrative qui fait échapper le cinéma à la logique de situation du théâtre. Des films comme Le Roman d’un Tricheur (1936) ou Les Perles de la couronne (1937) filent à vive allure, ballet de séquences emmené par la voix off grave et mélodieuse de Guitry. Cette voix off n’a pas seulement une vocation informative, elle n’est pas seulement l’occasion d’entendre des jeux de mots spirituels gravés dans un beau français, elle n’est pas non plus l’aveu d’impuissance d’un dramaturge ne sachant que faire du cinéma. Elle est d’abord un hors champ sonore (outil propre au cinéma), pouvant par exemple nous guider dans les coulisses de la fabrication d’un film (les génériques de Guitry témoignent d’une invention cinématographique constante).

Entre 1935 et 1938, prodigue de son talent et séduit par les possibilités du cinéma (grâce à Jacqueline Delubac, qui l’en avait convaincu), il réalisa onze films. Mon père avait raison (1936) est un joyau de cette période bénie, un film qui possède bien des vertus, un film d’une belle âme. C’est une adaptation d’une pièce de Guitry de 1919, qui a scellé sa réconciliation avec son père Lucien, après une brouille de 13 ans. Cette lettre au père est pleine de gratitude et d’amour. Guitry adapte la pièce d’origine presque sans aucun changement. Dans Faisons un rêve, la même année, cette transposition telle quelle du théâtre au cinéma est peu convaincante et le film fait du surplace. Pas ici, où tout coule, tout s’enchaine simplement et élégamment, le hors champ cinématographique jouant le même rôle qu’au théâtre. Le découpage n’a certes pas la rapidité des comédies américaines de l’époque, mais la fluidité des dialogues révèle le caractère cinématographique avant l’heure de l’écriture déliée de Guitry et la structure de la pièce convient fort bien à l’écran. Du reste, quelques inserts au début du film (le fils pensant à son père et le voyant dans son bureau) démontrent qu’il avait instinctivement compris le caractère mémoriel de l’image.

La postérité de Guitry repose aujourd’hui sur certains aphorismes relatifs au mariage qui lui ont valu une réputation de misogyne. Mais il vaut mieux que cela. Il était beaucoup plus fin et profond que Feydeau et que le théâtre de boulevard en général. On est subjugué par la beauté des mots que les pères adressent aux fils dans ce film. On y trouve, dissimulée sous des dehors légers, une philosophie de l’existence reçue en legs par les fils. C’est l’histoire d’un homme sérieux et droit (Charles joué par Sacha Guitry) au mitan de son existence. Il s’interroge sur son couple qui va mal. Son vieux père Adolphe (Gaston Dubosc) qui mène au soir de sa vie une vie sociale et amoureuse trépidante lui donne quelques conseils plus ou moins amoraux : « On doit une confiance sans limite à la vie« , « je croirai à l’honnêteté quand les autres commenceront », « le mensonge est une joie« , « je ne veux rien faire pour ne pas faire de mal« . L’homme sérieux regarde attendri son vieux père : il écoute sans entendre ce qu’il prend pour des excentricités. Peu après, sa femme lui annonce au téléphone qu’elle le quitte. Désemparé, il reporte alors tout son amour sur Maurice, son jeune fils de 12 ans, qu’il va éduquer seul pendant vingt années dont nous ne verrons rien : ellipse d’une belle audace. Vingt ans ont passé : Adolphe est mort, Charles porte maintenant les cheveux blancs et Maurice a conçu du départ de sa mère un ressentiment tenace vis-à-vis des femmes qu’il croit toutes infidèles. C’est au moment où sa femme Germaine tente de revenir au foyer (scène spirituelle et élégante : la femme se dit vertueuse car elle fut fidèle à l’amant pendant vingt ans), au moment aussi où son fils tombe amoureux de la merveilleuse Jacqueline Delubac (la moitié de Guitry, à la ville comme en âge, je lui emprunte ce trait d’humour qui est aussi un trait d’amour), que Charles réalise ceci : son père avait raison, il faut profiter de la vie.

Mais avant de se lancer à corps perdu dans une existence de vieux beau insouciant du « qu’en dira-t-on » (car il sera beaucoup jugé et condamné en pensées et d’ailleurs ses domestiques le croient devenu fou), il léguera cette morale à son fils, qui accuse sa fiancée de mensonge : il faut avoir confiance en la vie et en les femmes car les hommes mentent davantage encore mais ne le savent pas. Et puis le mensonge, c’est aussi la vie. Jacqueline Delubac, filmée amoureusement par Guitry, est le seul personnage de ce film qui bénéfice de gros plans. A une époque où tant de films mettent en scène des femmes venimeuses brisant les hommes ou les groupes d’amis (de Gueule d’Amour à Panique (quoique celui-ci soit déjà de 1946) en passant par La Belle Equipe), Guitry se révèle l’un des moins misogynes des cinéastes français d’avant guerre car lui les aimait. « Rien n’est grave« . Charles a « souffert pour pouvoir être heureux aujourd’hui« . Cet éloge de la futilité rend heureux et s’adresse à tous ceux qui croient « qu’un homme normal doit être malheureux et un homme heureux doit être anormal« .

Strum

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12 commentaires pour Mon père avait raison de Sacha Guitry : « rien n’est grave »

  1. dasola dit :

    Bonsoir Strum, très bel éloge à Guitry. J’ai revu récemment Le roman d’un tricheur: un bonheur. Concernant Feydeau, je préfère Labiche. Bonne soirée.

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  2. Bonsoir Strum. Poursuivez votre exploration (?) de la filmographie de Sacha Guitry dans les années 30 (en 1936, il signe quatre films !)et vous y trouverez des merveilles (Quadrille, Désiré, Donne-moi tes yeux, faisons un rêve… ) qui valent bien Lubitsch ou Cukor.

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    • Strum dit :

      Bonsoir Jean-Sylvain, j’ai vu et beaucoup aimé plusieurs films de Guitry des années 1930 (Désiré, Les Perles de la couronne, Le roman d’un tricheur, Quadrille, Ils étaient neuf célibataires). Pas vu Donne-moi tes yeux, du coup vous me donnez envie. En revanche, je n’aime pas beaucoup Faisons un rêve. Je viens de le revoir et le film m’a paru trop statique, trop prisonnier de sa structure théâtrale en actes distincts (et le prologue ajouté n’ajoute en fait rien). J’en ferai peut-être une petite chronique prochainement, même chose pour Désiré. On verra (tant de films à voir et à chroniquer, si peu de temps). Guitry vaut bien Cukor en effet. Mais Lubitsch est insurpassable à mes yeux.

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  3. Bonsoir Strum. je ne sais pas comment vous faîtes pour voir autant de films et rédiger autant de chroniques.. Bravo !
    Pour Guitry, je les ai vus à la file lors de cycles… j’ai les dvd mais ne les ai pas tous revus. Désiré reste pour moi un des sommets de la filmo du « cher maître » et digne des meilleures comédies américaines des années 30 et 40. Et tout comme Lubitsch, Guitry est lui aussi inimitable.

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    • Strum dit :

      Merci Jean-Sylvain. Les Guitry, je les ai vus il y a longtemps. Récemment, je n’ai revu que Mon père avait raison et Faisons un rêve. Désiré, je l’ai vu deux fois, il y a un moment aussi, mais je m’en souviens assez bien – c’est très bien effectivement, le Guitry le plus proche des screwballs américaines – la scène du diner notamment. Sinon, vous avez raison, Guitry est inimitable aussi dans son genre.

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  4. Remy dit :

    « Le seul personnage de ce film qui bénéficie de gros plans »: oui, c’est exactement ça et ça résume bien La fonction décorative des femmes chez Guitry.

    De jolis objets derrière lesquels Les hommes courent mais pas plus.

    Combien de mots d’esprit, de tirades brillantes leur sont-elles octroyées ? Vraiment très peu au regard des dialogues étourdissants de brio de Guitry et de son père.

    Et si tu compares avec les grands cinéastes de son époque, La différence est abyssale.

    Dans la règle du jeu, le personnage féminin est l’égal des hommes à tout point de vue, aussi intelligente et complexe qu’eux; chez Pagnol, elle est une force d’amour et de compréhension infinis qui rend d’auteur plus odieux l’egoisme des hommes (et Fanny est un personnage de La trilogie comme Marius); ne parlons pas d’Ophuls qui semble se désintéresser des personnages masculins souvent bien falots au regard de leurs compagnes ( même Les prostituées, le Temps d’une journée à la campagne se trouvent touchées par une grâce qui semblent inaccessible aux hommes)

    Vraiment difficile de nier la misogynie de Guitry à mon sens et ça deviendra plus frappant encore avec Les années (La poison ….)

    Cela dit, le film est magnifique, c’est indéniable mais justement La faiblesse du personnage féminin le dessert un peu (de mémoire, film vu il y a très longtemps)

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  5. Strum dit :

    Bonsoir Rémy, je ne partage pas l’analyse que tu fais du Guitry d’avant guerre. Tu auras remarqué que j’ai pris soin de placer mon texte dans un cadre temporel : les film de Guitry de 1935 à 1938 (ceux de la période Delubac, qui est son (court) âge d’or). Citez La Poison, film tardif de 51 (un film évidemment très misogyne on est d’accord…) est donc hors sujet. Hors sujet aussi les films d’Ophuls d’après-guerre dont je n’ai pas parlé. Je n’ai pas comparé Guitry à Ophuls. Ni à Renoir, ni à Pagnol. J’ai comparé le Guitry de 1935 à 1938, qui est amoureux de Jacqueline Delubac et qui la filme amoureusement durant cette période (car dans les gros plans de Mon père avait raison, il la filme d’amour, nullement comme un joli objet – je trouve que c’est un beau personnage, cette femme fine qui voit d’abord le père avant de partir avec le fils), en lui faisant jouer des personnages de femme qui sont tout sauf sottes (dans Désirée, Faisons un rêve, Quadrille, et même Mon père avait raison) à certains films de cette époque qui sont beaucoup plus misogynes que les films de Guitry avec Delubac. Et ces films j’en ai cités trois : La Belle Equipe, Gueule d’Amour et Panique. La Belle Equipe et Gueule d’amour sont des films beaucoup plus misogynes que les Guitry avec Delubac et j’en ai tiré la conclusion que Guitry à cette époque n’était pas aussi misogyne qu’on le dit comparativement à certains autres. Bon, je me suis laissé emporté par mon élan en citant ensuite Panique qui est un film de 1946, hors la fenêtre temporelle que je m’étais fixé au départ, ce qui nuit peut-être un peu à la cohérence de mon texte, mais tu vois l’idée. 🙂

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  6. Remy dit :

    Oublions Ophuls mais Renoir et Pagnol sont vraiment contemporains de Mon père avait raison, et Les personnages féminins tellement plus riches, donc j’ai un peu de mal avec l’idée d’un Guitry en avance sur son époque sur ce point précis.

    J’aurais pu ajouter le Abel Gance de Paradis Perdu, même époque aussi je crois

    Mais oui, c’est une question de ressenti

    Sinon je ne crois pas que Panique soit un film mysogine, c’est un film misanthrope ou toute l’humanité, hommes compris, est à vomir, mais c’est un autre débat ( un vrai film mysogine de Duvivier, outre la Belle équipe, c’est le Temps des assassins: dans ces films, Des hommes admirables sont détruits par des femmes perverses, mère ou maitresse)

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    • Strum dit :

      Je n’ai pas écrit que Guitry était « en avance sur son époque ». J’ai essayé de dire que ses films d’avant guerre méritent mieux que ce qu’on en dit parfois et que comparativement à la plupart des films de cette époque (dans mon esprit, cela n’incluait pas Renoir ni Pagnol, quoique j’ai vu les films de ce dernier il y a trop longtemps maintenant pour en parler), les films de Guitry de cette période ne sont pas misogynes et portent un intérêt particulier aux femmes – l’objectif des personnages masculins est de les séduire, ils ne vivent que par elles et pour elles, et elles sont souvent aussi fines voire plus fines qu’eux (Delubac est plus fine que son mari dans Faisons un rêve, plus fine que Désiré dans Désiré, et plus fine que son fiancé dans Mon père avait raison). Un misogyne, c’est quelqu’un qui n’aime pas les femmes, les méprise. Guitry les aimait manifestement, en tout cas avant-guerre. Paradis Perdu c’est 1941, on est déjà dans la guerre, et la femme y a peu l’initiative finalement. Panique, film terrible (je l’ai chroniqué ici aussi), c’est d’abord un film misanthrope c’est vrai, mais c’est aussi misogyne (pas autant que Le Temps des assassins certes).

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