Le Roman d’un tricheur de Sacha Guitry : les paradoxes du tricheur

roman d'un tricheur

Mémoires d’un tricheur fut l’unique roman (à la vérité une grosse nouvelle) de Sacha Guitry. Il en tira en 1936 un film au titre paradoxal : Le Roman d’un tricheur. C’est au moment où le roman devenait film qu’il revendiquait l’appelation de roman. Cela n’était pas seulement pour Guitry une manière de brouiller les pistes, mais aussi l’affirmation d’une méthode et d’un état d’esprit. La méthode : le recours aux paradoxes et aux renversements de sens, aux permutations de mots, qui sont une des clés de l’esprit français. L’état d’esprit : le refus de se laisser enfermer dans une case. Dramaturge, cinéaste, romancier, au fond, pour Guitry, c’était presque la même chose (d’ailleurs, le roman est adapté avec très peu de coupes), et il lui plaisait d’être là où on ne l’attendait pas, de mélanger les genres, pourvu qu’il gardât son ton.

Le Roman d’un tricheur est donc un mélange de genres. A première vue, c’est un roman mis en images, avec une voix off qui court presque tout le long du film et qui commente des images souvent muettes. Elle relate une histoire pleine d’esprit et de leçons paradoxales. Celle d’un enfant privé de champignons pour avoir volé, et qui perd du jour au lendemain toute sa famille, onze personnes empoisonnées par ces champignons qui étaient vénéneux. De là à en conclure qu’il a été sauvé par sa malhonnêté, il n’y a qu’un pas qu’il se refuse à franchir. D’ailleurs, cet orphelin veut à tout prix devenir honnête. S’il quitte ensuite un oncle et une tante sinistres en leur laissant les économies qui lui revenaient, c’est parce qu’il tient à ce qu’il y ait dans sa famille « plus voleur que lui« . L’enfant grandit, se retrouve croupier à Monte-Carlo, seul métier espère-t-il où l’on ne peut tricher pour soi-même. Mais son destin qui le veut tricheur est tenace, lui faisant rencontrer tour à tour un terroriste, une voleuse, une tricheuse. Plus il s’efforce d’être honnête, plus il a l’air de tricher, si bien qu’il est renvoyé de son emploi de croupier. Le voilà contraint de devenir tricheur…

Il y a dans ce film cette propension à parler de lui, inhérente au type de narration choisi (il parle pour les autres), que la critique reprocha longtemps à Guitry. Mais il y a aussi ce que la critique mit longtemps à voir : un goût de l’invention, une liberté narrative, qui permettent à Guitry de nous présenter toute l’équipe du film au début du récit (notamment les fidèles Marguerite Moreno et Pauline Carton) en déplaçant allègrement sa caméra sur le plateau, de faire tomber le quatrième mur quand il nous explique, yeux dans les yeux, comment tricher à une table de jeu, de filmer le visage de sa femme Jacqueline Delubac sous toutes les coutures dans une série de plans-portraits, ou de créer un plan séquence par le truchement d’une porte battante qui le voit sortir du cadre et y revenir plusieurs fois revêtu de différents déguisements. La scène la plus étonnante, peut-être, est celle où le jeune tricheur se mue soudain, par la vertu d’un plan de coupe, en Sacha Guitry (âgé de 20 ans de plus) tandis que s’accumulent sur la table les livres de Balzac lus pendant la première guerre mondiale. Pourquoi tricher de manière compliquée quand le montage peut tout permettre ? C’est qu’ici l’honnêteté ne paie pas.

On sait combien Truffaut aimait ce film, longtemps considéré comme le meilleur de Guitry, et l’on devine ce qui l’attira dans cette histoire d’un enfant qui s’éduque seul et survit si bien à la perte de sa famille que le drame devient argument de comédie. On s’amuse de cette légèreté, de ces traits d’esprit, dont un fait dire à Guitry qu’il n’aime que les riches qui dépensent et qu’il faudrait incriminer les « provisions sans chèque » à l’instar des chèques sans provision. Le découpage intercale habilement des plans du tricheur maintenant âgé et écrivant ses mémoires entre les vignettes narratives déroulant une vie à la force du poignet, un poignet battant des cartes sur une table de jeu. Mais le systématisme du procédé narratif en voix off qui a fait la réputation du film et lui confère son originalité est aussi ce qui épuise parfois ses charmes à la révision quand le don d’invention faiblit. Aussi, bien que Le Roman d’un tricheur reste aussi plaisant que brillant, peut-on lui préférer d’autres films de Guitry de l’époque, à la narration cinématographique un peu plus conventionnelle (quoique…), mais plus vif (Les Perles de la couronne), plus drôle (Désiré) ou plus émouvant (Mon père avait raison).

Strum

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11 commentaires pour Le Roman d’un tricheur de Sacha Guitry : les paradoxes du tricheur

  1. kawaikenji dit :

    un cinéma tellement poussiéreux qu’il devrait être oublié à jamais…

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  2. pascale265 dit :

    Je crois qu’il m’avait semblé plus agacant que seduisant mais en te lisant j’ai toujours envie de tout revoir.
    Et encore bravo de continuer de répondre aux provocations dignes du piaf bleu en 140 signes (240 aujourd’hui il me semble avoir entendu). N’as tu pas envie d’appliquer le conseil : l’oublier à tout jamais :-))) ?

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  3. V. s. dit :

    J’ai vu ce film. Le seul de Guitry que je coche. J’y étais allé à reculons mais j’avais beaucoup aimé. Épaté d’entrée par cette voix ( off ) et ces commentaires d’images pleins d’esprit. Et le ryrhme aussi.
    Votre billet sur « Mon père avait raison » donne aussi vraiment envie de le voir.
    A bientôt.

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  4. dasola dit :

    Bonjour Strum, vu il n’y a pas longtemps: une vraie découverte plaisante: c’est subtil, très bien écrit. Ce n’est pas poussiéreux du tout. Depuis j’ai lu le roman/nouvelle dans lequel on retrouve une grande partie du texte. Les deux sont bien. Bonne fin d’après-midi.

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    • Strum dit :

      Re-bonjour Dasola, oui, c’est très subtil et bien écrit. Puisque vous avez aimé celui-ci je vous conseille de voir les autres si vous ne les avez pas déjà vus, et en particulier ceux de la période d’avant-guerre (sa meilleure) où son talent ne se dément pas, bien au contraire. Je vous conseille notamment Mon père avait raison, Les perles de la couronne, Désiré et Quadrille.

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