Un temps pour vivre, un temps pour mourir de Hou Hsiao Hsien : une enfance à Taïwan

un temps pour vivre

Dans Un temps pour vivre, un temps pour mourir (1985), Hou Hsiao Hsien convoque les souvenirs d’une enfance passée dans une petite ville de la campagne taïwanaise. Bien qu’autobiographique, son film n’a pas pour objet de ressusciter le temps perdu au moyen d’une méthode analytique (à la manière d’un Proust) ou de démêler le vrai du faux au moyen d’une enquête (à la manière d’un Pérec). Il s’agit plutôt de restituer les lieux du souvenir. La mémoire est ici faite de lieux, pour l’essentiel une grande place, la rue de la maison natale, et cette maison elle-même.

Les très beaux plans larges du film embrassent la matière du souvenir en la fixant dans l’image. Les plans sont fixes et presque immobiles au début de certaines séquences, pareils à des photographies. Le caractère des lieux est reproduit grâce à des compositions de plan embrassant la variété des tons et des matières, rassemblant souvent dans la même image l’éclat du soleil et la fraicheur des ombrages, le vert éclatant de la campagne et les briques des maisons. Ce regard embrassant le monde de l’enfance est un regard de photographe et de topographe décrivant si bien les lieux que les images du film se gravent immédiatement dans notre mémoire. On se souvient de cette place du village où trône ce grand arbre à l’ombre duquel les enfants épuisent les heures de jeu. De ce plan récurrent de la rue natale où un grand arbre, encore un, protège l’entrée de la maison. De ces plans d’une voie ferrée suivant la ligne de fuite du cadre et se perdant à l’horizon. Parfois, la caméra panote, comme intriguée, vers un mouvement qui se fait à l’arrière-plan : des cavaliers qui glissent dans un fracas de sabots vers une destination inconnue (peut-être pour dénouer la crise du détroit de Taïwan de 1955), un train de marchandises qui sort du cadre. Ce n’est qu’une fois que les souvenirs ont formé des lieux, qu’Ah ha, surnom de Hou enfant, s’individualise, quoiqu’il s’efface parfois devant d’autres personnages ; car dans ce film Hou s’observe moins en tant qu’enfant qu’il n’observe sa propre famille.

Ces plans totalisants rendent compte d’une caractéristique de l’enfance : sa nature d’espace clos se suffisant à lui-même. Les images que l’enfant voit lui paraissent renfermer la totalité du monde lui-même ; il repousse l’idée qu’il y a quelque chose au-dehors. Dans la première partie du film, le monde vu par Ah ha est ainsi tout entier contenu dans cette place du village, dans la maison de sa famille où vaquent à leurs occupations sa mère, sa grande soeur, ses frères, tandis que son père tuberculeux s’éteint doucement, solitaire et inconnu, préoccupé de ses souvenirs de guerre. La narration est ici juxtaposition de souvenirs qui forment une trame fine et légère. Il n’y a pas de dramaturgie proprement dite, plutôt une suite d’époques se conformant au caractère périodique de la mémoire, qui divise la vie en séquences. Le récit est ainsi composé de trois périodes, celle précédant la mort du père (l’enfance), celle précédant la mort de la mère (l’adolescence délinquante), celle précédant la mort de la grand-mère (l’orée de l’âge adulte). Pourtant, jamais le film ne se trouve placé sous le signe de la mort ou du mélodrame. Rien n’arrive qui ne semble dû, qui ne soit dans l’ordre des choses, qui ne relève d’une nécessaire acceptation.

C’est une autre vertu de cette mise en scène au regard globalisant et posé que de dire simplement des choses difficiles, par des annotations et non des discours. Le drame des familles chinoises récemment installées à Taïwan qui se retrouvèrent contraintes à l’exil après la prise du pouvoir par Tchang Kaï-chek en 1947 n’est évoqué qu’indirectement à travers le personnage de la grand-mère qui s’est mise en tête de rejoindre la Chine continentale à pied et est régulièrement retrouvée perdue sur les routes. Les difficultés matérielles de la famille sont mentionnées en creux lorsque l’on comprend qu’Ah ha est l’enfant préféré, l’enfant choyé, alors qu’une de ses soeurs est morte après avoir été sevrée trop tôt par sa mère qui travaillait pour quatre. La préférence que l’on trouve dans les familles campagnardes traditionnelles pour les garçons s’observe à travers le personnage de cette autre soeur qui ne peut aller au collège. Lorsque la grand-mère regarde Ah ha, son regard brille car elle le croit promis à de grandes choses. Ce personnage de la grand-mère est si beau. Qu’il est bon de la voir sourire malicieusement et jongler dans le jardin. Elle aime Ah ha pour ce qu’il est et peu lui importe ce qu’il fait. Ce sont d’ailleurs les femmes qui le sauveront de la délinquance à laquelle il semble promis adolescent, notamment sa mère qu’il reste veiller quand elle est malade au lieu de participer à un règlement de comptes, ou cette jeune étudiante qu’il courtise et qui l’incite à passer un examen universitaire au lieu d’entrer dans l’armée.

La gageure des plans globalisant du film est tenue jusqu’au bout dans ce film exempt de tout gros plan. Tous les souvenirs, tout le monde du film, tiennent dans ces plans. Dans la maison, Hou construit parfois son découpage au sein de l’image par le jeu de ces pièces en enfilade qui se rétrécissent jusqu’à une ouverture au fond du cadre à la façon des maisons japonaises. Elle en possède la disposition car le Japon occupa très longtemps Taïwan. Cette maison natale est au coeur du film et Ah ha y revient sans cesse. Elle est ce qui le protège des mauvais chemins, sous ce grand arbre quasi-miyazakien qui la protège elle-même. A l’intérieur de la maison, on n’a jamais l’impression que les acteurs jouent une scène, jamais l’impression que Hou se voit jouer le rôle d’un enfant puis d’un adolescent. On a le sentiment ineffable, inexprimable, que ces acteurs ont toujours vécu là, et que l’image possède la vérité du souvenir. Comme si le souvenir se fondait dans les images, celles-ci devenant le lieu véritable du souvenir, comblant l’absence laissée par des photographies manquantes. C’est en tout cas ce que ce film magnifique parvient à nous faire croire.

Strum

PS : Le titre original signifie « Histoire de mon enfance ». Le titre français, infidèle d’un point de vue littéral, ne l’est pas par l’esprit et possède de beaux accents « sirkiens ».

PPS : La même année, Chu Tien-wen, co-scénariste du film, signait avec Edward Yang le scénario de son beau Taipei Story où Hou Hsiao Hsien tenait lui-même le premier rôle avec beaucoup de naturel.

PPPS : Un temps pour vivre, un temps pour mourir fait partie d’un coffret de six films de jeunesse de Hou Hsiao Hsien qui vient de paraitre chez Carlotta.

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9 commentaires pour Un temps pour vivre, un temps pour mourir de Hou Hsiao Hsien : une enfance à Taïwan

  1. Goran dit :

    Très bon film…

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  2. Martin dit :

    Intéressant. Tu titilles ma curiosité. Je ne connais (encore) Hou Hsiao-hsien que pour « The assassin », dont je garde le souvenir d’un film d’une incroyable beauté.

    L’histoire dont il est question ici devrait me convenir. Je vais tâcher de garder ça à l’esprit pour le découvrir si l’occasion se présente. Merci.

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    • Strum dit :

      De rien. Cela devrait te plaire. J’ai trouvé cela beaucoup mieux que The Assassin dont la narration un peu hermétique m’avais rebuté. Ici, les plans sont toujours d’une grande beauté formelle mais sans surcharge esthétique ni narration confuse. Tout coule et l’on est happé par ce récit simple d’une jeunesse.

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  3. J’avais vu deux films de ce réalisateur autour des années 2000 : Les fleurs de Shangai (superbe) et Millennium Mambo (qui ne m’a pas laissé un souvenir impérissable). Ca m’intéresserait de voir un troisième film de lui, pour me faire une meilleure idée.

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  4. modrone dit :

    Très discret je serai sur HHH. J’ai aimé The assassin il y a deux ans et j’ai vu La cité des douleurs à sa sortie mais je ne me souviens plus vraiment. C’est tout pour l’instant.

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    • Strum dit :

      J’aimerais bien voir La cité des douleurs. En revanche, je n’avais pas tellement aimé The Assassin. J’en chroniquerai certainement un autre prochainement : Poussières dans le vent.

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