L’Armée des ombres de Jean-Pierre Melville : voyage au pays des ombres

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Les ombres de la résistance française qui ont lutté anonymement contre les nazis peuvent-elles raconter leur histoire, sont-elles quelque part à regarder leur oeuvre, ou ont-elles été englouties à jamais dans le néant ? Il est difficile d’évoquer L’Armée des ombres (1969), le plus beau film de Jean-Pierre Melville et l’un des chefs-d’oeuvre du cinéma français, sans céder à la tentation de l’emphase et du pathétique, sans tremblements dans le coeur, la main, la voix.

En adaptant le récit sur la résistance que Joseph Kessel rédigea à Londres en 1943, Melville, lui-même ancien résistant, nous convie à un voyage au pays des ombres ; non pas les résistants qui ont laissé leur nom dans l’Histoire, encore moins ceux de la dernière heure qui ont retourné leur veste pour saluer les vainqueurs, mais les rares résistants anonymes des années 1942-1943 quand tout semblait perdu vu de France.

Leurs noms, Kessel et Melville le leur rendent, ne fut-ce que fictivement : Philippe Gerbier (Lino Ventura) qui décide un jour de ne plus courir. Mathilde (Simone Signoret) prête à sacrifier sa vie mais se demandant si la cause mérite qu’elle lui sacrifie sa fille. Luc Jardie (Paul Meurisse) qui ne livre qu’un seul nom sous la torture : le sien. Jean-François Jardie (Jean-Pierre Cassel) qui a donné sa dernière pilule de cyanure. Claude Ullmann, dit Le Masque, qui a le temps d’avaler la sienne. Guillaume Vermersch, dit Le Bison, décapité à la hache dans une prison allemande. Et d’autres encore.

Ces hommes et cette femme destinés à devenir des ombres, Melville les filme de près, dans des plans attentifs qui interrogent leur visage tendu et disent leur solitude intérieure, leur isolement. Car ils ont beau résister ensemble, ils sont seuls face aux occupants et à Vichy, face à leur conscience, face à la mort. Leur récompense : la certitude qu’ils servent une cause plus grande qu’eux-mêmes sans avoir besoin de la formuler en impératifs philosophiques comme Luc Jardie. Tout le monde n’a pas besoin d’être philosophe pour bien penser. Leur sort : rester dans l’ombre, attendre leur tour dans cette antichambre de la mort que parait figurer ce long souterrain lugubre contemplé par Gerbier au moment où sa dernière heure semble venue.

Les images implacables et comme recouvertes d’un glacis de Melville font de ce film un voyage dans un monde qui parait irréel à force d’être immobile. Cette irréalité fait écho à ce que certains témoins, ne s’expliquant pas l’effondrement de la France de 1940, racontèrent de la vie sous Vichy : le monde avait plus encore que de coutume l’air d’un théâtre où chacun était sommé, qui par la force de l’habitude, qui par le chuchotement entêtant du quotidien, de continuer à jouer son rôle après l’effroi de la reddition. Prendre conscience de ce que signifiait l’acceptation de la défaite et plus encore la collaboration, active ou passive, n’était pas donné à tout le monde. Ne pas accepter l’arrêt du destin, ne pas confondre le pays et le régime, décider de descendre au pays des ombres en faisant le sacrifice de leur vie, c’est ce que font les résistants du film. Et c’est une visite que nous leur faisons dans un pays des morts reconstitué par un Melville toujours hanté par la guerre. Le sentiment du tragique que porte si haut ce film provient autant de la conscience que nous avons de voir des héros se sacrifier sur la scène de l’Histoire que de l’impression d’observer des ombres déjà disparues rejouer les heures de leur mort sans que nous puissions intervenir. Au fond de chaque cadre, dans le silence de chaque plan, une pénombre, un froid hivernal, semblent sur le point de s’emparer  de ces personnages en sursis, qui nous étreignent le coeur.

Au moment de la sortie du film en 1969, naquit une vaine polémique, vaine et petite comme toutes les polémiques nourries par une interprétation exclusivement politique d’un film. Des critiques reprochèrent à Melville cette scène si émouvante où Jardie est décoré par De Gaulle à Londres, ce qui revenait à priver une deuxième fois ces résistants de l’ombre de la gratitude qu’on leur doit. Ce reproche était d’autant plus misérable que Melville cadre surtout dans cette scène le visage heureux et le regard admiratif de Jardie recevant son dû comme une raison de vivre, De Gaulle n’apparaissant qu’à travers des bras remettant une médaille, ce qui fait, n’était-ce l’uniforme reconnaissable et cette taille de géant, que cela pourrait être un autre gradé, Melville, Kessel, nous-mêmes enfin qui décorons Jardie, témoignant par procuration une gratitude éternelle à cet homme de l’ombre. Ce film n’est pas une pierre à l’édifice du mythe gaulliste d’une France toute entière résistante. D’ailleurs, jamais Melville ne fait de cette poignée de résistants impuissants des héros purs et sans reproches. Ils sacrifient non seulement leur vie mais aussi leurs sentiments, une part de leur humanité, à chaque fois qu’ils se conforment à cette règle d’airain nécessaire à la survie du groupe : éliminer celui qui a peut-être trahi, y compris l’être le plus cher, ce qui fait d’eux doublement des ombres, vivant dans un monde incertain où eux-mêmes ne parviennent pas à démêler le vrai du faux ou même deux frères ne peuvent se confier l’un à l’autre. Entre deux biens, entre deux maux, lequel choisir ? Comment pourrait-on condamner Mathilde de choisir sa fille plutôt que le réseau, si tant est qu’elle ait bien fait ce choix, secret qu’elle emporte dans la tombe ? Bien penser ne prémunit pas de mal agir parfois et Melville montre la damnation accompagnant l’acte de tuer qui dévore l’humanité de la victime comme du tueur.

Lino Ventura, Paul Meurisse, Simone Signoret, Jean-Pierre Cassel, Paul Crauchet, Claude Mann, Christian Barbier, sont tous exceptionnels. Je ne peux écouter la musique magnifique d’Eric Demarsan sans que la dernière scène de ce film me revienne en mémoire. On la regarde hébété et révolté à la fois. Elle est comme un couvercle terrible qui se referme sur ces malheureux.

Strum

PS : Nous fêtons en 2017 le centenaire de la naissance de Jean-Pierre Melville. Pour l’occasion, un coffret de douze films vient de sortir chez Studiocanal.

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19 commentaires pour L’Armée des ombres de Jean-Pierre Melville : voyage au pays des ombres

  1. princecranoir dit :

    Incontournable autant qu’indispensable.
    C’est également la seconde et dernière fois que Melville retourne aux temps de l’occupant, après cet autre acte de résistance mutique qu’était son adaptation du « silence de la mer ». Déjà à l’époque, le cinéma français lui avait fait des misères ; il faut dire que Melville n’était pas un tendre, un homme de caractère (et cela se ressent dans ses films), bref un résistant.

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  2. Le film de Melville que je préfère, tout est parfait. J’ai plus de mal avec Le Cercle Rouge.

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    • Strum dit :

      J’aime beaucoup Le Cercle Rouge. On y trouve aussi cette mise en scène silencieuse et hiératique créant le sentiment du tragique (c’est avec Le deuxième souffle que j’ai plus de mal pour ma part). Mais rien ne surpasse L’armée des ombres dans son cinéma.

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      • J.R. dit :

        Pourtant Le Deuxième Souffle et L’Armée des Ombres ont de nombreux points communs, je trouve : pour Melville, visiblement, gangsters et résistants partagent un même code d’honneur. Dans les deux films Lino vit un épisode de réclusion absolu. Le cinéma de Melville me laisse partagé, je crois qu’il existe chez lui une réelle nostalgie de la guerre (j’ignore ses faits de résistance, vu sont pseudonyme j’imagine qu’il était animé par une forme de romantisme; qui ne dit rien de sa valeur d’ailleurs). Son cinéma pour ma part évoque aussi le flirt de ses personnages avec l’autisme voire la schizophrénie : un goût certains pour les mondes désincarnés (On se rappelle la transparence d’un immeuble de New-York à la fenêtre de Jeff Costello).

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        • princecranoir dit :

          C’est tout à fait juste ce parallèle. Tout comme la trajectoire de résistant de Melville demeure très énigmatique (il semblerait que la monographie de Bertrand Tessier lève un peu le voile sur cette période). Très juste également cette remarque sur « le samouraï ». Ce goût pour l’abstraction et les environnements désincarnés trouve son apothéose dans « un flic ».

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        • Strum dit :

          Oui, c’est vrai, il y a des similarités, y compris dans ce code souterrain que partagent malfrats et résistants, mais elles sont d’ordre thématique. Or c’est la mise en scène qui est pour moi le plus important au cinéma car c’est la forme qui contient le monde cinématographique, et à cet égard, je trouve L’Armée des ombres très supérieur au Deuxième souffle qui est plus plat. D’un point de vue formel, je dirais qu’il y a chez Melville, un goût de l’abstraction plus qu’un goût pour les mondes désincarnés. Dans L’Armée des ombres, le monde du film parait parfois irréel, mais les souffrances et la rudesse du destin y sont incarnées par une mise en scène hiératique et rigoureuse qui crée le sentiment du tragique et il y a une conscience manifeste du caractère immoral ou discutable de certains actes des personnages, qui ne transparait pas dans Le deuxième souffle, film plus complaisant. Mais sinon, la guerre a manifestement beaucoup marqué Melville en effet, jusque dans le choix d’un nom d’artiste comme les résistants prenaient des noms de guerre.

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  3. Ronnie dit :

    Epoque obscure, rendu brillant … 😉

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  4. MIKAËL B dit :

    Bravo Strum
    C’est très beau et bien écrit. On est complètement dedans en le lisant, ça replonge dans cette époque et ça donne envie de voir le film.
    Mikaël

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  5. Martin dit :

    J’ai, depuis quelque temps, très envie de revoir ce film.
    Ta chronique m’y invite, une fois encore. Pour cela… et le reste, merci.

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  6. dasola dit :

    Rebonjour Strum, j’ai vu pour la première fois l’Armée des ombres Il y a une dizaine d’années, bien après sa sortie. Je ne savais que je serais aussi enthousiaste. Rien que la musique et les acteurs. Un film indispensable. Bonne journée.

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    • Strum dit :

      Rebonjour Dasola, Oui, c’est un film que l’on n’a pas forcément envie de voir avant vu son sujet et qui s’avère encore plus beau et fort que ce que l’on avait imaginé ou craint.

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  8. Valfabert dit :

    Vous visez juste, en disant que Melville a un goût pour l’abstraction plutôt que pour les mondes désincarnés. En témoigne le subtil dosage entre abstraction et incarnation qui caractérise ses films et qu’on observe dans le traitement de l’espace, des sons (donc aussi du silence ) et du temps (notamment la durée de certains plans). Melville tient en effet à insérer la mécanique abstraite de la tragédie dans l’espace et le temps tels qu’ils sont concrètement vécus par des personnages en train d’affronter engrenages et dilemmes. La scène du théâtre tragique nous livre les passions des protagonistes, mais le cinéma, quant à lui, peut nous faire connaître en plus – Melville l’a bien compris – la façon dont ces derniers perçoivent leur environnement immédiat. L’impression d’onirisme vient ainsi du fait que cet environnement se trouve dépouillé, réduit à l’essentiel au point de paraître nimbé d’une poésie lunaire, par le regard de ceux qui, engagés dans une voie étroite, doivent faire des choix cruciaux et difficiles.
    Lorsque le lien fondé sur la loyauté, l’amitié ou la filiation est en jeu, comme cela apparaît de manière récurrente dans ses films, ce sont les fondements de l’ordre du monde qui sont en cause. Ne pas trahir ou trahir, c’est un peu être ou ne pas être, dans l’univers melvillien. Dans cette perspective, vous le soulignez très bien, la mise en scène hiératique du cinéaste rend palpable le caractère tragique de ce qui se joue sous nos yeux. Elle permet aux spectateurs de situer les enjeux du récit à la bonne hauteur.
    Quant à « L’armée des ombres », c’est celui des films de Melville où ce dernier, portant son style de mise en scène au sommet, tire le meilleur parti des thèmes évoqués. Il offre ainsi de judicieuses variations sur la question de la trahison, depuis le jeune résistant délateur jusqu’au cas bouleversant de Mathilde (le cas de Santi dans « Le cercle rouge » sera construit de la même façon), en passant par Jean-François Jardie, qui se dénonce lui-même pour aider son ami Félix. Peut-être est-ce la raison pour laquelle cette oeuvre présente la particularité d’être un des meilleurs (sinon le meilleur) films français ayant pour cadre la Résistance sans être à proprement parler (dixit Melville) un film sur la Résistance, la dimension politique restant au secod plan.

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    • Strum dit :

      « Ne pas trahir ou trahir, c’est un peu être ou ne pas être, dans l’univers melvillien ». C’est bien dit. Nous sommes d’accord sur la dimension abstraite recherchée par Melville et l’effet de théâtre tragique qu’elle produit. Un des plus beaux films sur la Résistance certainement et même un des plus beaux films français tout court.

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