Le Dernier métro de François Truffaut : au théâtre sous l’Occupation

M4DLAME EC002

Lorsque Le Dernier Métro (1980) de François Truffaut triompha aux Césars début 1981 une frange de la critique reprocha à Truffaut d’avoir livré un film académique, un film « de la qualité française », celle-là même qu’il vilipendait dans son célèbre article de 1954 intitulé « Une certaine tendance du cinéma français ». C’était mal connaitre cet article, cependant, que de confondre Le Dernier métro avec les films que Truffraut exécrait, à savoir des oeuvres impersonnelles où le « réalisme psychologique » était le prétexte d’une complaisance dans la « noirceur » s’exerçant aux dépens de personnages transformés en « victimes ».

Il n’y a dans Le Dernier Métro ni excès de noirceur, ni personnages-victimes, ni caractère impersonnel. On y trouve en revanche une représentation de l’Occupation (représentation est le mot clé de ce film) qui l’apparente à un grand théâtre où chacun jouerait un rôle sur une scène. Le film se déroule dans une étrange atmosphère de souterrain, une atmosphère un peu artificielle et surannée, comme si les personnages étaient confinés dans des maisons closes d’où seule la contemplation du théâtre et du cinéma pourrait les tirer en pensées (tout le film fut tourné en studio). L’histoire elle-même renforce cette atmosphère claustrophobique puisque l’intrigue s’articule autour d’un homme caché dans une cave : le metteur en scène juif Lucas Steiner (Heinz Bennent) qui se terre sous le théâtre Montmartre pendant que sa femme Marion (Catherine Deneuve), qui en gère l’administration, joue une pièce sous la direction de Jean-Loup Cottin (Jean Poiret) avec le comédien Bernard Granger (Gérard Depardieu).

Un trou ayant été aménagé dans un mur, Lucas peut écouter les répétitions de la cave et communiquer ses directives à Marion. L’ouïe est le seul sens qui lui reste pour être au monde et le spectateur de ce film a parfois l’impression d’être dans la même situation que lui, de ne voir qu’une partie de l’histoire, de ne voir qu’un aperçu de cette vie sous l’Occupation, impression que ressentaient nombre de  français. L’Occupation les coupait en partie de la réalité qui paraissait si incroyable, si incompréhensible, qu’ils ne pouvaient l’appréhender dans sa totalité ou refusaient de le faire ; jamais ils n’allèrent autant au théâtre et au cinéma. Dans ce film, on ne sait rien du passé de Marion et Lucas, rien de celui de Bernard, dont les activités de résistant ne sont évoquées qu’indirectement, et l’on ne saura rien non plus de lui durant les derniers mois de la guerre après son départ du théâtre. On ne fait qu’effleurer ces situations, bien que Truffaut décrive ses personnages avec sa bienveillance et sa sensibilité habituelles, cernant leur caractère en quelques plans. Même l’histoire d’amour entre Marion et Bernard ne va pas jusqu’à son terme, n’est pas l’épicentre du film, comme entravée par les circonstances. Parfois, un regard, un baiser volé, une étreinte passionnée, laissent entrevoir quelque chose de l’ordre d’un amour naissant, mais il ne se cristallise jamais en une de ces passions douloureuses que l’on trouve souvent chez Truffaut. Il a beau faire déclamer à Depardieu les paroles que Belmondo disait déjà à Deneuve dans La Sirène du Mississippi (1969) (« tu es si belle… que te regarder est une joie et une souffrance« ), paroles qui résonnèrent si profondément chez Truffaut (qui devint fou de douleur quand Deneuve le quitta au début des années 1970), on sent que son regard est occupé par autre chose, par l’Occupation elle-même, par son atmosphère de théâtre qu’il a connue et qu’il veut restituer – c’est le sens de la dernière scène où « réel » et théâtre se confondent au point de devenir indissociables. En élevant son regard pour embrasser une scène plus grande qu’à l’ordinaire, lui qui explore habituellement l’intimité de ses personnages reste ici à la surface des choses, dans l’ordre de la représentation pure, ce qui contribue à l’atmosphère particulière du récit. C’est la vertu de ce beau film de nous faire voir le général, et sa limite de nous éloigner un peu du particulier.

En assimilant l’occupation à un théâtre, Truffaut donne corps à ses propres sentiments et souvenirs de l’époque, ce qui confère au Dernier métro un caractère personnel malgré tout. Il avait 10 ans en 1942 et pensait déjà que « le cinéma, c’est la vie » sans vraiment prendre la mesure de ce qui se passait autour de lui. La forme narrative de la chronique lui permet d’insérer dans le film plusieurs références à des événements réellement survenus pendant l’Occupation et à la Libération. Ainsi, la scène où Depardieu donne une correction à Daxiat renvoie à Jean Marais rossant Alain Laubreaux, responsable de la rubrique théâtre du journal collaborationniste Je suis partout, qui avait commis une critique assassine d’une pièce de Jean Cocteau. L’arrestation de Jean-Loup, emmené par des FFI alors qu’il est encore en pyjama, s’inspire de l’arrestation de Sacha Guitry à la Libération, qui passa 60 jours en prison avant d’être relaché. Et le film donne à voir le délire paranoïaque du régime de Vichy et de ses affidés, fous que la figure du juif obsédait jusque dans les moindres détails de la vie quotidienne, Truffaut reprenant des extraits de la presse et des radios de l’époque et allant jusqu’à citer une phrase des Décombres de Rebatet. Le travail sur les affiches et les chansons (on entend beaucoup Mon Amant de Saint-Jean) participe d’un même souci de reconstitution historique.

Pour intéressantes et caractéristiques qu’elles soient d’un point de vue historique, ces anecdotes détournent parfois l’attention du spectateur de la vie de la troupe du théâtre Montmartre. En raison de ce contexte particulier, on ne retrouve pas dans Le Dernier métro ce sentiment d’une aventure humaine et collective qui faisait le prix de La Nuit américaine, film exaltant et tout entier dédié au cinéma, alors même que Truffaut concevait Le Dernier Métro comme le deuxième volet d’une trilogie sur le spectacle. Il mourut avant d’avoir pu en réaliser le troisième qui devait porter sur le music-hall.

Film somme toute moins accompli que d’autres dans la filmographie de son auteur, Le Dernier Métro n’en demeure pas moins un excellent film et contient de belles scènes entre Deneuve et Depardieu lorsque ils jouent ensemble sur scène où s’expriment leurs véritables sentiments. Mais c’est surtout le personnage de Lucas qui est émouvant. Le sort que le film lui réserve relève de la parabole : metteur en scène, il vit par procuration à partir d’un poste d’observation, et son théâtre est pour lui la seule maison et la seule raison qui valent face à la folie qui s’est emparée du monde.

Strum

Cet article, publié dans cinéma, Cinéma français, critique de film, Truffaut (François), est tagué , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

13 commentaires pour Le Dernier métro de François Truffaut : au théâtre sous l’Occupation

  1. Kawaikenji dit :

    Cinéma horriblement académique en effet. Mieux vaut relire le sublime Décombres de Rebatet cité par le film

    J'aime

    • Strum dit :

      Toujours dans la provocation. Rebatet était un salopard d’antisémite et collaborationniste. On aurait dû laisser son dégueulasse et débile Décombres (car les antisémites sont des débiles) dans l’enfer où il brûlait.

      J'aime

      • Kawaikenji dit :

        Ah tu es dur. Moi je l’aime bien et il est important de laisser accès aux livres de tous les écrivains, quel que soit leur bord je trouve (Camus et Mauriac disaient qu’il fallait absolument le lire). La réédition des Décombres est malheureusement accompagnée de « commentaires » lénifiants absolument insupportables

        J'aime

  2. Un film que j’ai vu il y a longtemps mais que j’avais beaucoup aimé, les personnages m’avaient paru très vrais.
    C’est un détail sans importance mais le nom de l’acteur est Jean Poiret, pas Alain.

    J'aime

    • Strum dit :

      Ah oui, zut, belle typo dans le feu de l’action. Merci pour la correction. 🙂 Les personnages semblent toujours vrais chez Truffaut.

      Aimé par 1 personne

      • Olivier Henry dit :

        Je ne suis pas tout à fait d’accord avec ton affirmation, il y a dans La Femme d’à côté une scène où Fanny Ardant perd sa jupe d’une manière ridicule et tellement peu plausible qu’elle me fait sortir du film à chaque fois. Dans Tirez Sur Le Pianiste aussi, Ernest et Momo courant dans la neige, je sors.

        J'aime

  3. Strum dit :

    J’imagine, Olivier, que tu te réfères à ce que je viens d’écrire dans mon commentaire où je dis que les personnages « semblent toujours vrais » ? Je ne me souviens pas des exemples que tu donnes, il faudrait que je les vois dans le contexte des films, mais il y a toujours des exceptions. Il y a des choses artificielles parfois chez Truffaut, et des films moins réussis que d’autres, mais les personnages ont, en eux-mêmes, ou véhiculent par leurs attitudes, quelque chose de vrai du point de vue des sentiments en général, ce qui n’exclut pas tel ou tel geste peu naturel ou qui serait curieux dans la vie, mais exprime une attitude ou un sentiment, si tu vois ce que je veux dire.

    J'aime

  4. princecranoir dit :

    J’aime beaucoup l’idée de « représentation » que tu évoques en tête de chronique car elle convient tout à fait à l’époque. Non seulement les gens étaient constamment en représentation sous l’Occupation, mais certains même se donnaient en spectacle. Et puis le régime alimentait les représentations, dans leurs travers antisemites ignobles, que Truffaut illustre à travers les articles et documents d’epoque. Un film mineur, je ne sais pas, un très beau Truffaut à mes yeux c’est certain.

    J'aime

    • Strum dit :

      Oui, le sentiment d’une représentation est ce qui vient à l’esprit en premier. Je suis un peu partagé sur ce film. Je reconnais ses qualités, parmi lesquelles cette approche de l’Occupation fondée sur l’idée intéressante de représentation, mais d’un autre côté je ne suis pas ému par le film comme je le suis devant d’autres Truffaut où les personnages vont jusqu’au bout d’eux-mêmes et où on les accompagne dans leur intimité. D’où cette impression de voir un beau film, mais qui ne fait pas parti de mes préférés et des plus caractéristiques de sa filmographie.

      Aimé par 1 personne

  5. pascale265 dit :

    C’est un film beau comme un classique. Je trouve que les nombreux personnages sont forts et parviennent à exister et rendent l’ensemble cohérent.
    Pourtant mon Truffaut préféré est La sirène du Mississippi.

    J'aime

    • Strum dit :

      Ce n’est pas mon préféré non plus, comme cela peut ressortir de mon texte. Je préfère ses « petits » films (petits en termes de production) qui lui vont mieux (Les 400 coups, La peau douce, Les deux anglaises, La Chambre verte, Baisés volés) et La Sirène aussi malgré ses défauts.

      J'aime

  6. 100tinelle dit :

    Je dois avouer que je trouve ce film surestimé, en tout cas, il ne m’avait guère passionnée, même si je lui reconnais volontiers des qualités. Et si ce dernier métro fut son plus gros succès commercial, je lui préfère le mal-aimé « La chambre verte », pour ne citer que celui-là 🙂

    J'aime

    • Strum dit :

      Tu parlais de nos sensibilités proches dans ton message sur le billet anniversaire et bien en voilà un exemple puisque moi aussi je préfère les Truffaut mal aimés à leur sortie (La Peau douce, Les deux anglaises, La chambre verte…) au gros succès que fut Le Dernier métro. 🙂

      J'aime

Répondre à Kawaikenji Annuler la réponse.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s