Nausicaä de la vallée du vent d’Hayao Miyazaki : l’impossible et le naïf

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Les récits de science-fiction sont des voyages qui invitent à explorer de nouvelles contrées avec le sentiment d’une redécouverte. Si cette définition est juste alors Nausicaä de la vallée du vent (1984) d’Hayao Miyazaki est un très grand film de science-fiction. Sur ce film soufflent sans trève la brise du dépaysement et l’air vif des sentiments purs. Chacune de ses séquences apporte son lot d’émerveillements et l’on regarde les yeux emplis d’admiration les prouesses de son indomptable héroïne. L’histoire est caractéristique des préoccupations environnementales de Miyazaki et nous conte la tentative de reconstruction d’un monde post-apocalyptique divisé en royaumes distincts et antagonistes. Des déserts et des forêts toxiques, domaines de vers géants, séparent et menacent par leurs avancées ces enclaves où survit l’humanité. Nausicaä, princesse du petit royaume agricole de la Vallée du vent où s’ébattent des éoliennes, possède un don d’empathie particulier lui permettant de communiquer par la pensée et les sentiments avec cette nature devenue rebelle. Peu après le début du récit, une catastrophe survient : la vallée de Nausicaä est envahie et son père tué par l’empire tolmèque, un belliqueux voisin qui tente de recouvrer une arme de destruction absolue, de celles qui furent utilisées lors de la guerre mondiale (les « sept jours de feu« ) qui détruisit le monde.

Inutile d’entrer davantage dans la narration foisonnante de ce film exaltant qui fera retrouver aux adultes leur âme d’adolescent(e). On reconnait ici et là l’influence de Moebius sur le plan graphique et du Dune de Frank Herbert sur le plan thématique : les Ômus sont pareils aux vers géants d’Arakis et l’avènement de Nausicaä est annoncé par une prophétie comme celui de Paul Muad’Dib. Mais ce qui distingue Nausicaä de la vallée du vent, ce n’est pas cette allégeance partielle à un classique de la science-fiction, ce sont ces moments inattendus où l’inspiration de Miyazaki transperce par son lyrisme la trame de surface pour nous emmener au fond de l’inconscient de son personnage. Il en va ainsi lorsque Nausicaä retrouve en rêve ses parents morts et se revoit petite fille, pleurant parce que des hommes aux grandes mains tuent un insecte symbolisant pour elle la totalité de la nature. Pendant ces rêves, une voix de petite fille entonne une étrange comptine (« la, la, la, la, la, la, la« ) avec un tremblement dans la voix qui appartient à l’enfance et une mélancolie dans le ton qui est celui de l’âge adulte. Ces rêves inouïs définissent Nausicaä comme un personnage embrassant par sa capacité d’empathie l’espace et le temps : princesse aux pouvoirs dont les limites lui sont à elle-même inconnues, elle est sans âge ; déjà adulte par son acuité et son intelligence, toujours enfant par la force de ses convictions, différente car mutante (chez Miyazaki, l’altérité est une force). Ces rêves, qui participent de la narration, lui font prendre conscience de sa destinée : protéger la nature des « grandes mains » des hommes.

Le film raconte comment ce très beau personnage se trouve investi d’une tâche : réconcilier l’homme (qui parle sans jamais pouvoir dire ce qu’il pense vraiment) et la nature (qui est muette mais dont les couleurs disent les jours et les nuits). Pour y parvenir, Nausicaä doit d’abord réconcilier les hommes entre eux car l’homme aussi est une créature de la nature. Tâche utopique et impossible ? Elle l’est à première vue. Limites du cinéma d’animation qui s’autorise le naïf parce qu’il refuse de filmer la réalité ? Non pas, car le cinéma de Miyazaki qui enjambe si facilement la frontière du rêve ne connaît par les frontières entre l’animation et les prises de vue réelles. Son pouvoir d’évocation les a abattues et Nausicaä de la vallée du vent est un chef-d’oeuvre du cinéma d’animation (le premier de Miyazaki, précédant  même la création du studio Ghibli) comme du cinéma tout court. Chez Miyazaki, l’extrême simplicité des traits des personnages (quelques coups de crayon) est toujours trompeuse. Ses rêves sont peut-être naïfs mais jamais sa représentation du monde et des interactions humaines qui donne de la profondeur à ce monde où entre le spectateur. On ne trouvera ici nul manichéïsme et les relations entre les personnages sont plus complexes qu’il n’y paraît de prime abord. Dans le monde de Miyazaki, rien n’est impossible, Nausicaä peut mourir et ressusciter, et le naïf devenir le motif d’une tapisserie dont on nous donne à croire qu’elle recèle les secrets du monde. On peut faire du grand cinéma avec de beaux sentiments, surtout quand ils sont mis en musique par Joe Hisaishi.

Strum

PS : Pourquoi cet article aujourd’hui ? Parce que le studio Ghibli a annoncé officiellement le 28 octobre que Miyazaki sortait de sa retraite pour réaliser un dernier long-métrage dont la sortie est prévue en 2020. Il aura 79 ans. Son nom : Comment vivez-vous ? Heureux qui comme Ulysse va faire un beau voyage…

PPS : Nausicaä de la vallée du vent adapte le manga éponyme de Miyazaki (travailleur infatigable dessinant lui-même quantité de plans) dont la publication au long cours s’échelonna de 1982 à 1994 au Japon.

PPPS : Les amateurs de Star Wars observeront attentivement la première scène où Nausicaä explore la forêt toxique. Ils y trouveront des similarités avec la séquence où Rey fouille un vaisseau abandonné dans Star Wars : Le Réveil de la Force qui ne peuvent être de simples coïncidences.

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9 commentaires pour Nausicaä de la vallée du vent d’Hayao Miyazaki : l’impossible et le naïf

  1. princecranoir dit :

    Quel joli film ! Tu en parles d’ailleurs bien joliment. En effet, rien n’est mauvais dans Nausicaa, que ce soit dans le récit comme dans la forme. En te lisant me revenait également en tête la référence à Star Wars (et puisque tu la cites à la fin, nos esprits communièrent un instant). Je pensais aussi à Moebius qui fut une influence graphique importante chez Miyazaki, particulièrement sur ce film il me semble.

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    • Strum dit :

      Oui, tout à fait, tu as raison, j’ai oublié d’en parler mais Moebius influença aussi le film même si Miyazaki reste fidèle à sa ligne claire d’un point de vue esthétique. J’adore Nausicaä, c’est un de mes Miyazaki préférés. Cette fin !

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  2. bailaolan dit :

    La fin de Nausicaä (le film) fait encore battre mon cœur à chaque vision: vous aussi apparemment! Mais j’aimerais aussi parler du manga, que certains amateurs (de manga) dédaignent à cause d’un dessin jugé minimaliste. De Nausicaä à Le vent se lève, il y a une constante dans l’œuvre de Miyazaki: la remise en question de « l’éthique des samouraîs », qui présuppose (héritage encombrant que traînent encore tant de productions japonaises contemporaines) qu’il n’est pas de dilemme qu’on ne puisse résoudre en choisissant une mort dans l’honneur. C’est, de surcroît, un artifice narratif bien commode! auquel Miyazaki n’a jamais voulu recourir, préférant au contraire, le subvertir comme dans Princesse Mononoke. Dans Nausicaä (le manga), dont les quelque 2000 pages ont coûté d’énormes efforts (solitaires) au dessinateur, des thèmes que le film présente d’une manière très simplifiée sont développés comme Miyazaki n’a jamais eu l’occasion de le faire au cinéma: l’itinéraire de l’héroïne, élevée, comme ses antagonistes, dans une tradition guerrière, est un cheminement vers une meilleure compréhension de la notion de sacrifice. Ce n’est pas simplement sa vie que Nausicaâ offre pour racheter le monde, c’est tout le reste: détachée malgré elle, dans un premier temps, de ce qui, dans tout ce qui lui était cher, lui semblait le plus permanent (sa vallée, sa famille, ses vieux fidèles), elle doit encore, pour parvenir à son but, se dépouiller volontairement de tout ce à quoi elle restait attachée: les amitiés rencontrées en chemin, le petit animal ni tout à fait renard ni tout à fait écureuil (Philip Pullman aurait-il lu Nausicaä?) avec qui elle est liée par le sang depuis leur rencontre, ses attributs d’héroïne: armes, vêtement à la couleur symbolique, et pour finir, après avoir dû remettre en question le caractère prophétique de la légende de l' »être de bleu vêtu », ses ailes d’ange: sa bien-aimée aile volante. Et c’est les mains nues que, dans le manga, elle affrontera son destin. La médiation d’un dieu-machine pour résoudre le conflit est, dans le film, une de ces simplifications dont je parlais en commençant: simplification rendue nécessaire à la fois par la durée limitée du film, et par le fait qu’à l’époque où il a été mis en production, plus de la moitié du manga restait encore à publier. Ce qui donne à la dernière image du film sa force particulière, c’est qu’elle synthétise les mille pages de manga à venir: Miyazaki savait très bien où il allait.
    Je suis, comme au premier jour, fan du film (et j’adore la BO!) mais je pense que la lecture du manga l’enrichit encore. Miyazaki est un auteur complet!

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    • Strum dit :

      Merci beaucoup Bailaolan/Tororo (j’ai toujours envie d’écrire Totoro…) pour ces précisions sur le manga dont j’ignore tout à part le fait qu’il est très long. C’est tout à fait ainsi que j’interprète le film et je suis heureux qu’il en soit ainsi dans le manga : Nausicaä se déleste de tous ses attributs à la fin pour se donner en tant qu’être. Il y a ce passage extraordinaire où sa tenue passe du rose au bleu (symbole de pureté) en un plan sans aucune explication. Et ce n’est certes pas une erreur de raccord. C’est le pouvoir de conviction et le génie de Miyazaki qui s’expriment ici et ils n’ont pas besoin d’explication. Cette fin est renversante, la plus belle sans doute de tous ses films. Je me doute que le film simplifie certaines choses par rapport au manga pour les besoins de la transposition au cinéma mais en l’état il est prodigieux. Je tiens Miyazaki comme l’un des plus grands cinéastes contemporains.

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  3. Benjamin dit :

    Superbe film qui n’est peut-être pas aussi connu qu’il le mérite. Je suis comme toi touché pour tout ce qui fait l’univers Miyasaki et tout à fait fasciné (pour avoir eu la chance de visiter le Ghibli museum) par le travail fou de l’artiste. Et très joli titre que tu as trouvé pour ton article !

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    • Strum dit :

      Tu as bien de la chance d’avoir visité le musée Ghibli (et donc d’avoir été au Japon). Miyazaki est un génie, Nausicaä l’un de ses plus beaux films, et je suis heureux qu’il nous réserve un dernier film avant de tirer, cette fois définitivement a priori (même s’il est coutumier des fausses retraites), sa révérence

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