La Scandaleuse de Berlin (A Foreign affair) de Billy Wilder : film hybride pour un dilemme

A-Foreign-Affair

Si La Scandaleuse de Berlin (A Foreign affair) (1948) de Billy Wilder est un film aussi riche et étonnant, c’est parce qu’il est à lui seul un résumé de son oeuvre. Ce film éclairé par Charles Lang comme un film noir, dialogué par Wilder et Charles Bracket comme une comédie, joué par Jean Arthur comme une satire, par John Lund avec humanité, par Marlene Dietrich avec élégance et dignité, est fondamentalement hybride. Chronologiquement, il appartient à la première partie de la carrière du réalisateur, celle de ses films noirs Assurance sur la mort (1944), Boulevard du crépuscule (1950), Le Gouffre aux Chimères (1951), auxquels le relient le réalisme et la cruauté des situations décrites, mais il possède déjà les dialogues drôles et brillants des comédies moralistes qui vont suivre.

Comme souvent chez Wilder, le film repose sur un scénario d’une très grande qualité écrit avec Bracket qui fait rire autant que réfléchir, ce qui est le propre des moralistes. Le récit se déroule dans le Berlin occupé de l’après-guerre où une délégation du congrès américain vient enquêter sur la moralité des troupes américaines. Phoebe Frost (Jean Arthur), une députée républicaine puritaine et guindée qui défend les valeurs de l’Amérique WASP (son nom qui signifie « givre » est tout un programme) découvre avec horreur que les soldats s’y encanaillent avec des femmes de petite vertu, risquant croit-elle de devenir des « barbares« . Erika von Schlütov (Marlene Dietrich), une chanteuse de cabaret que l’on voit fricoter en tenue de bal avec Hitler dans une bande d’actualités d’archives, se retrouve dans sa ligne de mire vengeresse. Le Capitaine John Pringle (John Lung), protecteur et amant d’Erika feint de tomber amoureux de Frost pour détourner son attention. Les choses se corsent quand Pringle se prend au jeu.

A travers le personnage de Frost, Wilder ridiculise avec une formidable audace une certaine Amérique (mais pas seulement elle) naïve et donneuse de leçon qui se croit pure et vierge de mauvaises pensées, mais que son incapacité à comprendre la détresse matérielle et humaine de l’Allemagne d’après-guerre et la fatigue morale des soldats prive d’une part d’humanité. Il lui oppose, à la manière d’Henry James l’Amérique simple et l’Europe compliquée, une Allemagne ruinée et déniaisée, vivant au jour le jour, ayant perdu d’un seul coup ses croyances et ses biens, où les fantômes du passé errent sans but dans un Berlin en ruine. Parmi ces allemands que l’on voit, lesquels sont de véritables anciens nazis, lesquels sont de faux coupables eux-mêmes prisonniers des circonstances ? Il faut juger sur pièces, nous dit Wilder de son oeil clairvoyant et malicieux, en regardant les accusés de près, dans le blanc des yeux, en les écoutant, en les voyant essayer de survivre dans leur ville en ruine, car eux aussi sortent de la longue nuit de la guerre, et pas de loin, pas de l’autre côté de l’Atlantique, pas à travers le hublot d’un avion.

Pour faire de nous de meilleurs juges de la situation, pour éduquer notre regard, Wilder le moraliste filme Berlin en ruines (images impressionnantes prises sur place), les marchés noirs où les berlinois sont contraints de vendre leurs mobiliers aux soldats, les femmes allemandes qui prêtent leurs corps en échange de barres de chocolat ou quelque autre subside, les jeunes garçons qui découvrent les joies du base-ball après le dressage des jeunesses hitlériennes. Dans une scène, il filme un père allemand qui menace son fils parce que celui-ci dessine des croix gammées partout. Le père dit tour à tour à Pringle qu’il va casser le bras du fils, l’enfermer dans un placard, le mettre dans un camp de concentration. Puis il s’en va, et le spectateur de voir qu’une énorme croix gammée écrite à la craie orne son dos. Cette chute digne de Lubitsch, le maitre de Wilder, fait rire mais elle témoigne surtout d’une intelligence acérée. Wilder ne nous montrait pas un fils de nouveau nazi, il nous parlait en réalité d’un père désigné comme resté nazi par son fils brimé. En une scène que l’on croirait sortie de la Leçon d’Allemand de Siegried Lenz, Wilder évoque les difficultés de l’épuration et anticipe toute la littérature allemande de la génération des Heinrich Böll, Günter Grass, Siegfried Lenz qui s’en prit au nazisme des pères. Dans ce film au ton de comédie, les situations sont toujours ancrées dans l’Histoire et la réalité et la satire fait voir les dilemmes de la reconstruction que la « diplomatie du dollar » ne suffit pas à démêler.

Wilder eut l’idée du film dans les années 1945-1946 alors qu’il filmait un documentaire sur les camps de concentration (Death Mills). Voyant la détresse de la population allemande, lui, juif né en Autriche-Hongrie dont la famille avait presqu’entièrement disparu dans les camps, entreprit ce film non dans un esprit de vengeance mais dans un esprit de compréhension et de compassion. Homme admirable que Wilder, meilleur que son spectateur qui ne cesse d’apprendre de lui. De son regard lucide, avec son ton rieur, il décide qu’il est temps de pardonner. Même le personnage de Frost que Jean Arthur rend encore plus insupportable que ce qui est écrit par son jeu un peu appuyé finit par émouvoir. C’est que le scénario est si fin, si plein de dilemmes amoureux, moraux et politiques, qu’il force le regard du spectateur à évoluer au fur et à mesure. Au final, la morale traditionnelle est « sauve » : Marlène/Erika reste dans son Berlin interlope tandis que se forme à côté un couple américain plus conforme aux canons hollywoodiens. La frontière entre les deux mondes, ouverte le temps d’une soirée que passent ensemble Frost et Erika, est reconstituée. Mais si Wilder cède in fine à la bienséance, on voit bien que son point de vue le situe du côté des personnages complexes et non du côté des solutions simples. Millar Mitchell, acteur sous-estimé, est formidable en colonel plus malin qu’il n’en a l’air et Marlene chante trois chansons. Le nom de son cabaret, Le Lorelei, est un clin d’oeil à L’Ange Bleu de Sternberg mais aussi à la sirène du Rhin du poème éponyme de Heine. Un des grands films du réalisateur.

Strum

PS : Je ferme boutique le temps des fêtes et vous retrouve au début de l’année prochaine. Joyeux Noël à tous !

 

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15 commentaires pour La Scandaleuse de Berlin (A Foreign affair) de Billy Wilder : film hybride pour un dilemme

  1. Marcorèle dit :

    Toujours de bons choix de films. Que cela se poursuive en 2018.
    Bonnes fêtes de fin d’année. 🙂

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  2. Ronnie dit :


    Joyeuses fêtes & à l’année prochaine Strum.

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  3. 100tinelle dit :

    Tu lmas convaincue, Strum ! Du coup, je vais sortir le DVD de son coffret et je vais le voir dès ce soir. J’en profite pour te souhaiter d’excellentes fêtes de fin d’année 🙂

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  4. modrone dit :

    Jamais vu, une lacune à l’évidence à te lire. Ayant pleinement confiance en ton billet je vais combler ce manque. Bonne fin et bon début d’année.

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  5. roijoyeux dit :

    J’espère qu’il va passer sur arte ou France 3, joyeuses fêtes à toi et merci !!

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  6. roijoyeux dit :

    Hello Strum ! Bonne année 2018 vive le cinéma et les cinéphiles !!

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  7. Ping : L’Ange des maudits (Rancho Notorious) de Fritz Lang : les somnambules | Newstrum – Notes sur le cinéma

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