Les Aventures de Pinocchio de Luigi Comencini : pauvres mais libres

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Les Aventures de Pinocchio (1975) de Luigi Comencini est un film pour enfants qui n’oublie jamais d’être pour adultes, et un film pour adultes qui n’oublie jamais d’être pour enfants. Le ton complice du conte picaresque de Collodi est préservé, et la magie présente, mais ce que l’on retient d’abord c’est ce portrait de la pauvreté en 1881. Gepetto (Nino Manfredi) est si pauvre qu’une miche de pain est pour lui un repas de roi, et dans les rues humides et pentues de son village de montagne, il a froid. Comencini cadre plein champ sa pauvreté. Le pantin de bois qui devient son fils est un don que lui accorde une bonne fée (Gina Lollobrigida) qui a le visage de sa femme décédée (très belle idée absente du livre de Collodi et a fortiori du dessin animé de Walt Disney). C’est comme si l’esprit de sa femme veillait sur lui pour exaucer ce voeu que la vie leur a refusé. C’est un miracle, c’est de la magie, mais cette magie ne peut effacer sa condition de pauvre. Faire un miracle entre dans le champ des possibles du conte, mais effacer la condition du pauvre à la fin du XIXe siècle est impossible ; même la mer dans laquelle plonge Gepetto ne saurait laver ce déterminisme social que le film ne cesse de rappeler. « Pauvre« , répond Pinocchio quand on lui demande le métier de son père (dialogue déjà présent chez Collodi). « Le malheur des uns fait le bonheur des autres« , entend-on encore. Il y a des pauvres et des riches, et contre cela, Comencini et la grande scénariste Suso Cecchi d’Amicola qui ont adapté le conte, rappellent que la fée ne peut rien.

Plusieurs évènements cruels du livre de Collodi (y compris une pendaison) sont repris, ce qui n’était pas le cas du dessin animé qui avait affaidi le conte en lui retirant sa dureté. Mais cette damnation de la pauvreté que font voir Comencini et Cecchi D’Amico transforme la nature des épisodes picaresques. Les tribulations de Pinocchio, enchaîné par un fermier pour servir de chien de garde, métamorphosé en âne de cirque, autant dire en bête de somme, appartiennent au domaine du conte mais relèvent aussi de la dénonciation du travail des enfants pauvres car ici Pinocchio devient un petit garçon en chair et en os dès le début (bien que recouvrant parfois sa nature de pantin de bois), idée là aussi absente du conte de Collodi et du dessin animé de Disney. Comencini a d’ailleurs moins recours à la métamorphose animalière propre au conte ; ainsi, le Chat et le Renard parlant de Collodi deviennent deux misérables va-nu-pieds. Et c’est parce qu’il est pauvre qu’un juge condamne Pinocchio à cinq jours de prison quand il réclame justice après avoir été volé de cinq pièces d’argent.

Que faire alors, quand on est né pauvre ? Exercer son libre arbitre, donner libre cours à son imagination, puiser dans sa vitalité d’enfant. C’est cette tâche qui est dévolue à Pinocchio dans le film. Comencini ne se préoccupe pas de savoir s’il va devenir un « petit garçon comme il faut« , objectif premier de Collodi et Disney. Le but de Comencini n’est pas de prodiguer une leçon de moral et il subvertit la rengaine collodienne du « il faut travailler pour manger« . Ce peintre de l’enfance, qui la reconnait comme un âge de désobéissance où l’enfant (« incompris » affirme un de ses grands films) doit par lui-même faire l’apprentissage du métier de vivre, filme Pinocchio avec tendresse quand il vole et ment. La fée est toujours là pour le sauver alors même qu’il la déçoit plus d’une fois. Pinocchio devient ici un bon fils, mais jamais l’enfant sage « comme il faut » de Collodi et Disney. Et c’est en exerçant son métier d’enfant sauvage que Pinocchio sauve Gepetto et va le chercher dans le ventre de la baleine où il avait renoncé à vivre, fatigué sans doute du métier de pauvre. Vivre est un métier, a écrit Pavese. D’autres n’ont pas la vitalité de l’enfant et ont renoncé à vivre. Lorsque le bateau de Gepetto sombre dans les flots, Comencini filme des hommes et des femmes aux visages burinés et figés qui le regardent disparaître sans réagir, accablés par ce sentiment de la fatalité contre lequel luttent Pinocchio et Gepetto.

Le film condense en 2h15 les cinq heures d’une série télévisée au long cours de 1972. Certaines coupes sont visibles et le milieu du récit souffre de ce remontage qui affaiblit l’harmonie formelle de l’ensemble. Mais le film n’en demeure pas moins très beau, très juste comme toujours chez Comencini quand il filme un enfant. Les images tournées près de la mer possèdent une lumière qui rend justice à la beauté naturelle d’un rivage marin et la séquence de la baleine les lueurs d’un simulacre empli de poésie. Il faut dire qu’à la photographie officie un fidèle de Comencini : Armando Nannuzzi, qui savait souvent changer l’atmosphère d’une scène par le jeu de la lumière. De très jolies ritournelles de Fiorenzo Carpi accompagnent le récit et le spectateur ensuite qui ne tarde pas à les fredonner.

Strum

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9 commentaires pour Les Aventures de Pinocchio de Luigi Comencini : pauvres mais libres

  1. 100tinelle dit :

    Quelle bonne idée de présenter ce film ! Vu quand je n’étais encore qu’une enfant, revu adolescente et enfin adulte. Ce film dégage forcément une aura particulière en ce qui me concerne. C’est vrai que Comencini est très juste lorsqu’il nous parle de l’enfance, et j’ai toujours préféré la première partie de « Casanova, un adolescent à Venise » à la seconde. Dès qu’il quitte l’enfance, le film m’intéresse moins. Mais la première partie est un délice.

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  2. Marcorèle dit :

    Un grand souvenir. Comencini, le cinéaste de l’enfance. Et cette ritournelle qui accroche l’oreille et ne vous quitte plus, bien des années après l’avoir entendu… 🙂

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  3. Ping : Casanova, un adolescent à Venise de Luigi Comencini : art de vivre et vocation dans la Venise du XVIIIè siècle | Newstrum – Notes sur le cinéma

  4. bailaolan dit :

    Je dirai comme Sentinelle: quelle bonne idée! J’aimerais ajouter que dans les cinq heures de la version télévisée (un peu frustré, moi aussi, par les coupes de la version cinéma, je l’ai cherchée en français sans la trouver, mais il est assez facile de se la procurer dans son édition italienne) il n’y a pas une minute de trop!

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    • Strum dit :

      Bonne année bailaolan. Je n’ai pas vu la version télévisée mais je ne doute pas de sa beauté et de sa nécessité. Et puis 5 heures permet d’écouter encore plus longtemps les ritournelles de Fiorenzo Carpi. Tiens, je m’en vais les réécouter de ce pas sur youtube !

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  5. modrone dit :

    Rien à rajouter. Toute la sensibilté du grand Luigi qui pour le regard sur l’enfance a fait ses preuves ( Casanova sur lequel je partage vos vues à 100tinelle et à toi, Un enfant de Calabre, L’icompris, je n’ai jamais vu Eugenio).

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