La Planète des vampires de Mario Bava : science-fiction gothique

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Certains éléments narratifs rapprochent suffisamment La Planète des vampires (1965) de Mario Bava d’Alien de Ridley Scott (des signaux provenant d’une planète qui attirent un vaisseau spatial ; une race extraterrestre qui s’introduit dans les corps par instinct de survie) pour que l’on puisse désigner le premier comme un proto-Alien. Mais son intérêt réside ailleurs : dans la manière dont Bava s’empare du genre de la science-fiction pour lui imposer son esthétique et son univers gothique. Bien que le début de cette coproduction italo-américaine contienne ce vocabulaire technique qui fait le charme (ou l’ennui selon le point de vue) des récits de science-fiction (les distances sont en « parsecs« , les fractions de « mégon » et l’intensité « neurovasculaire« ), la caméra de Bava s’attache à défaire progressivement l’atmosphère de science-fiction du récit.

Premier indice : le poste de commandement du vaisseau, filmé sur un plateau de Cinecittà, est trop vaste, trop sombre ; il est comme la salle ovale d’un château et la caméra y glisse selon une courbure qui n’est pas celle de l’espace-temps mais plutôt celle d’une esthétique néo-gothique en quête de profondeur de champ. Deuxième indice : cette étrange planète où atterrissent l’Argos et le Galliot est plongée dans une obscurité où luisent de violentes couleurs rouges et violacées typiques de l’usage de la couleur par Bava ; et bientôt, une brume blanche que l’on dirait sortie de quelque tombeau transylvanien recouvre les alentours, comme si le territoire de la science-fiction était peu à peu envahi par ce brouillard brumeux qui est la marque du fantastique gothique au cinéma. Le réalisateur du Masque du démon (1960) est aux commandes et il a bien l’intention de soumettre le genre de la science-fiction à sa manière. Troisième indice : les morts de l’équipage ressuscitent après leur mise en bière, sortant de leurs tombes improvisées comme autant de morts-vivants (car les vampires du titre sont des zombies). Des zooms (les jump scares des années 1960) nous font occasionnellement voir leurs visages ensanglantés de près.

Tout cela fait que cette série B pleine de charme illustre fort bien, mine de rien, la théorie des auteurs. Elle démontre comment un auteur sûr de son art est en mesure de faire plier le genre qu’il visite en lui imposant sa griffe. L’invention et la maitrise formelles de Bava, évidentes tout du long, lui permettent de contourner l’obstacle d’un budget dérisoire, que masquent habilement les couleurs rougeoyantes. Les rochers de plexiglas qui lui tiennent lieu de décor extérieur sont filmés sous toutes les coutures, changeant de forme en fonction de l’éclairage. Et une ingénieuse utilisation de surimpressions et de miroirs grossissants selon le procédé inventé par Eugen Schüfftan (utilisé en particulier dans Metropolis de Fritz Lang) lui permet de créer l’illusion du gigantisme du vaisseau extraterrestre et des différences d’échelle entre décors et personnages. Un usage efficace des bruitages (un bruit de vent constant figure la désolation de la planète) et des silences bien distribués contribuent à susciter une atmosphère assez angoissante. Enfin, l’intrigue tient en haleine jusqu’au bout notamment grâce à une fin surprenante et non dénué d’humour noir, ce qui incite à considérer avec indulgence quelques invraisemblances (le précieux dévieur est systématiquement laissé non gardé). On reconnait dans le rôle de Mark l’acteur Barry Sullivan, le scénariste des Ensorcelés de Minnelli et le shérif des Quarante Tueurs de Fuller (qui fait actuellement l’objet d’une rétrospective à la Cinémathèque, on y reviendra). Surprenante trajectoire et mystère du cinéma comme des espaces interstellaires.

Strum

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11 commentaires pour La Planète des vampires de Mario Bava : science-fiction gothique

  1. Marcorèle dit :

    Une curiosité, mais pas l’un des grands films de Bava. 🙂

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  2. 100tinelle dit :

    Tu le défends bien, même si je suis partiellement passée à côté, tant il n’a pas vraiment réussi à me convaincre. Il a eu les honneurs à la télévision dernièrement, et je pense que je les ai tous vus. Danger : Diabolik ! est également une curiosité à voir dans le style (dans le genre assez mauvais mais euh surprenant). Puis je me devais de le voir, car une bande dessinée lue dernièrement lui rendait hommage (L’Été Diabolik de Thierry Smolderen & Alexandre Clérisse). J’ai nettement été plus convaincue par son film délicieusement gothique, intitulé Opération peur. Bon, je suis sensible au genre gothique, ceci expliquant sans doute cela. Bon dimanche, Strum !

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    • Strum dit :

      Je comprends, même si ce film de SF est justement envahi par le genre gothique. Sinon, il y a aussi ses giallo (ou gialli), La fille qui en savait trop, 6 femmes pour l’assassin ou La baie sanglante. Pas encore vu Opération peur mais j’y pense. Merci Sentinelle, et bon dimanche aussi !

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  3. princecranoir dit :

    Comme toi, j’ai été grandement séduit par l’esthétique joliment désuète de ce film. Je crois que la période technicolorisée de Bava est ma préférée. Bava filme cette planète comme il filmait l’enfer de « Hercule contre les Vampires », dans des compositions de filtres colorés aux franges de l’abstraction. Tu as raison de souligner l’aspect fondamentalement fuligineux de sa mise en scène cache-misère qui répond, plus encore qu’à celles de la Hammer, à celles par ailleurs employées par Roger Corman dans ses gothiques adaptations poesques.
    Quant aux liens qui l’unissent avec l’Alien de sir Ridley, l’analogie est patente, renforcée d’ailleurs par la présence de Carlo Rambaldi aux effets spéciaux ici, à l’animation du monstre dans le film de Scott.
    Et puisqu’on en est aux similitudes, le réveil des sables des morts-vivants de cette planète me rappelle étonnamment celui des « Vampire$ » du film de John Carpenter. 🙂

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