Max et les ferrailleurs de Claude Sautet : l’inconnu

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Un policier au teint blafard, aux yeux rougis sous d’épais sourcils, au costume sombre, un homme indifférent au monde qui rumine une humiliation. Son visage fermé, visage de fantôme, recèle quelque secret. Le Max de Claude Sautet, de nouveau incarné par Michel Piccoli, est un homme semblable au Pierre des Choses de la vie, miné par un inexplicable mal de vivre mais un Pierre qui saurait encore moins ce qu’il fait. Personne ne connait vraiment Max, pas même ce commissaire (Georges Wilson) qui travaille avec lui depuis douze ans et cherche une explication au drame qui s’est déroulé. Longtemps, la critique a cru que Claude Sautet faisait le portrait d’une époque et d’un milieu (c’était, selon le cliché en vogue, le cinéaste de la bourgoisie des années Giscard) alors qu’il faisait de film en film le portrait d’un type d’homme, un homme inconnu aux autres comme à lui-même.

Max et les Ferrailleurs (1971) raconte comment Max tend un piège à des ferrailleurs de Nanterre, des marginaux vendant de la tôle volée sur des chantiers. Se faisant passer pour un banquier imprévoyant, il leur fait miroiter la possibilité d’un coup facile dont lui-même serait la victime, le hold-up d’une banque. Son plan est machiavélique : devenir un client régulier de Lily (Romy Schneider), prostituée compagne d’Abel (Bernard Fresson), le chef de la bande ; verser en elle le poison de l’ambition, en suggérant qu’il faut toujours voir plus grand ; distiller une à une les informations qui faciliteront le hold-up ; compter sur Lily pour convaincre les ferrailleurs de passer à l’action. Il suffira ensuite de les surprendre en flagrant délit. Max est le cerveau caché de l’affaire, un marionnettiste de l’ombre qui entend se servir des autres comme un joueur battant des cartes. Il y a du docteur Mabuse dans ce plan.

Sauf que le Mabuse de Lang était une incarnation du mal aux identités multiples alors que Max ne possède pas d’identité. C’est un homme sans fond, et derrière son visage blanc s’étend un vide qu’il n’a pas sondé. La musique entêtante de Philippe Sarde est elle-même comme une boucle qui ne s’arrête pas, qui n’a pas de fin, pas de fond, comme Max lui-même. Son indifférence totale aux autres n’est pas feinte et on devine qu’elle est le résultat d’une blessure qu’il n’a pas voulu soigner, mais laquelle ? On ne sait pas. « Pourquoi suis-je là ? » demande Lili au cours d’une de ces soirées passées avec Max, qui la paie pour être là mais ne couche pas avec elle. Elle ne comprend pas Max et nous non plus. « Tu ne me connais pas » lui dit Max, qui ne se connait pas lui-même. Son indifférence est un bouclier, une armure que Max a revêtue pour dissimuler sa blessure. Or, être resté longtemps retiré du monde rend Max encore plus démuni, encore plus incapable de communiquer avec l’extérieur, et lorsque Lily vient combler le vide affectif qui s’est fait en lui, lorsqu’il réalise qu’il tient à elle, il est désemparé, écartelé, entre son devoir de policier (ou la conception qu’il s’en fait) et cette femme aimée qu’il trahit.

Ainsi, sous le couvert d’un film policier, avec son flashback de film noir, ses salles enfumées, sa bande de truands de seconde zone que Sautet filme avec une telle aisance qu’il semble les connaitre (beau travail de décoration dans les scènes de chantier), sa prostituée au grand coeur, Max et les ferrailleurs est en réalité une enquête sur un homme plus dangereux que les zonards qu’il espère prendre en flagrant délit. Cet homme mystérieux rend probable cette intrigue improbable, quasiment kafkaïenne, où un policier crée de ses propres mains des coupables sans se rendre compte qu’il se fait coupable lui-même, se mettant à la merci de Rosinsky (François Périer). Cette intrigue circulaire est comme une projection de l’inconscient de Max lui-même. Sautet enquête sur Max qui enquête sur les ferrailleurs, structure borgèsienne qui incite à poser cette question : qui enquête sur Sautet ? Lily peut-être ? C’est à travers les yeux de Romy Schneider, des yeux incrédules qui interrogent, que peu à peu nous regardons Max avancer vers l’abime. Elle est une fois de plus magnifique (et il faut bien cela pour tenir tête à un prodigieux Piccoli) dans ce rôle de femme aimée et trahi à la fois, faible mais qui veut se croire forte pour les autres. Le malaise indicible que ressent Lily devant Max, c’est le nôtre devant ce film remarquable. Car Sautet ne nous livre pas la clef qui nous permettrait de comprendre Max. Et pour cause : lui-même ne la possède pas, la cherchant de film en film, sans jamais la trouver. Ce n’est pas un hasard si les titres de ses films portaient souvent des noms, comme des essais de définition de personnages. Pour mener son enquête, Sautet reconstitue ici l’équipe des Choses de la vie : Dabadie et lui-même au scénario, Jean Boffety à la lumière, Jacqueline Thiédot au montage, Sarde à la musique et bien sûr l’inoubliable duo Michel Piccoli-Romy Schneider.

Strum

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22 commentaires pour Max et les ferrailleurs de Claude Sautet : l’inconnu

  1. modrone dit :

    Comme j’ai aimé les films de Sautet. Je les revois toujours avec plaisir. Le personnage de Piccoli a presque ujn cousinage avec le G.M.Volonte d’Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon, de la même époque. Et puis comme tu l’as dit, quelle équipe.

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    • Strum dit :

      Je vois ce que tu veux dire sauf que le personnage de Piccoli est moins satirique, plus mystérieux, plus douloureux (faute d’un autre mot), plus humain donc, que le personnage de Volonte, Elio Petri en rajoutant là où Sautet reste subtil. Et puis, Petri fait un film politique sur l’Italie tandis que Sautet s’intéresse à un individu.

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  2. J.R. dit :

    Encore un point de vue très intéressant sur un film qui me fait de l’œil depuis un certain temps… Je dois absolument le revoir. Je suis quand même gêné avec vos chroniques: je n’arrive pas à être navré et à penser tout le contraire de ce que vous dites ; ) Puis moi qui suis du genre monomaniaque obsessionnel, je suis incapable d’avoir un point de vue aussi profond sur autant d’auteurs, de genres de films… Chapeau, vraiment!

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    • Strum dit :

      Merci J.R. c’est sympa. C’est plutôt rassurant de penser que vous êtes souvent d’accord avec moi. 🙂 Pour le reste, et sauf quand un film heurte frontalement ma sensibilité et là je régimbe, j’écris en fonction de ce que je perçois de la sensibilité et des intentions du cinéaste dans les images du film en essayant toujours de lui trouver un sens. Ensuite, cela devient de la rhétorique, j’argumente en faveur de ma position ou du sens trouvé, qui n’est pas forcément la vérité. Pour ce qui est de la variété des films chroniqués, j’essaie de varier les plaisirs, le propre du cinéma étant de proposer des expériences très différentes, encore que je ne fréquente pas tellement les marges et ne puisse pas voir autant de films que je voudrais. D’ailleurs, je vais sûrement lever le pied prochainement, je ne vais pas tenir longtemps à ce rythme. Un film étonnant en tout cas ce Max et les ferrailleurs, à mettre en relation avec les autres films de Sautet.

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  3. Ronnie dit :

    Singulier ce Max qui ne couche jamais avec les filles qu’il paie … Pas vu depuis longtemps, je ne me souviens plus finalement si justice a été rendue.
    Joli rappel Strum.

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  4. Mélina dit :

    j’aime me promener sur votre blog. un bel univers. Très intéressant. vous pouvez visiter mon blog naissant ( lien sur pseudo) à bientôt.

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  5. Pascale dit :

    C’est tout à fait ça. J’ai vu et revu le film sans bien comprendre pourquoi les personnages avaient les relations qu’ils ont. Comme sils prenaient plaisir a souffrir et a se regarder souffrir eux mêmes et les uns et les autres.
    Superficiel? Profond ? Difficile de trancher. Mais ce couple magique nous ferait avaler des couleuvres et on en redemanderait.

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  6. ornelune dit :

    Belle écriture en effet sur un beau film. Mais, pour répéter ce qui ressort des commentaires précédents, quel film de Sautet n’est pas un beau film ? Les acteurs sont ici magnifiques, et je ne crois pas que Piccoli soit plus touchant ailleurs que dans ses films avec Sautet.

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    • Strum dit :

      Je pense quand même que Garçon, Mado ou Un mauvais fils sont en-dessous des autres, sans compter Classe tout risque qui est très différent. Mais sinon, quelle cohérence dans sa filmographie. Et tu as raison pour Piccoli, il n’a jamais été meilleur que chez Sautet.

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      • kawaikenji dit :

        Jamais meilleur que chez Sautet ? ça se discute, et heureusement il y a, dans sa filmographie, de belles échappées de ce cinéma petit bourgeois : il est moins bien dans Dillinger est mort de Ferreri, Une étrange affaire de Granier-Deferre ou Le Trio infernal de Girod, pour prendre trois exemple de cinéma moins naphtaliné ?

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        • Strum dit :

          Le cinéma de Sautet n’est pas un cinéma de petit bourgeois. C’était un cliché d’une critique paresseuse, obnubilé par les divisions de classes. Le cinéma de Sautet n’est intéressé que par un certain type d’homme (peu importe son milieu social) dont il fait le portrait. C’est ce que j’essaie d’expliquer dans cette critique. Je t’invite à voir ou revoir Max et les ferrailleurs. Il n’y a rien de « naphtaliné » dans ce film.

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  7. Ping : Les Choses de la vie de Claude Sautet : l’endroit et l’envers de la vie | Newstrum – Notes sur le cinéma

  8. Ping : Sept morts sur ordonnance de Jacques Rouffio : soudés face aux intrus | Newstrum – Notes sur le cinéma

  9. Valfabert dit :

    Belle critique de votre part ! Max et les ferraiĺleurs est à mon sens un des sommets du cinéma français, tant il recèle de qualités. Sautet parvient à concilier dans ce film l’atmosphère réaliste du milieu des ferraiĺleurs et la tension propre à la tragédie. C’est un modèle de maîtrise. L’insouciance joyeuse de la bande de Nanterre souligne par contraste l’obsession froide dans laquelle s’enferme le policier. Parmi les différents aspects qui font la richesse de cette oeuvre, on peut noter la mise en scène de la manière dont Lily hésite entre Abel et Max jusqu’au dernier moment : ainsi, alors que son compagnon et le reste de l’équipe sont partis commettre le casse, elle prend subitement sa voiture pour tenter d’annuler le projet ou, qui sait, de prévenir Max (cela est fortement suggéré). Du début à la fin, la direction des acteurs s’avère excellente. Ainsi, dans la confrontation finale qui se déroule dans le bureau du commissaire Rosinski, le cinéaste réussit à nous faire prendre parti pour Max, pourtant desservi à nos yeux depuis le début par son cynisme et son arrogance, parce qu’il apparaît alors qu’il a été touché par l’authenticité lumineuse d’une jeune femme déclassée. A côté, le brave Rosinski incarne la mesquinerie de celui qui s’adonne à sa petite vengeance. En définitive, Max devient grand parce qu’en défendant Lily à tout prix, il sacrifie sa carrière, ses idéaux forcenés et sa liberté pour un sentiment.

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    • Strum dit :

      Bienvenue et merci ! Je partage la même admiration pour le film. Et en effet, on prend partie pour Max grâce à la mise en scène, grâce aussi à un prodigieux Piccoli. Mais en même temps, Max est profondément malheureux, moins « grand » que sujet de notre compassion je crois, inconnu à lui-même et donc aux autres, les trahissant à son propre détriment.

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