Le Violent (In a lonely place) de Nicholas Ray : les mains de Dixon Steele

Gloria Grahame and Humphrey Bogart in Nicholas Ray's IN A LONELY

Ce très grand film met en scène un homme qui porte en lui les germes de sa propre destruction, trait récurrent de plusieurs films de Nicholas Ray. Humphrey Bogart y incarne Dixon Steele, un scénariste hollywoodien traversé par d’incontrôlables pulsions de violence. Quand une femme qu’il avait invitée un soir meurt assassinée la nuit suivante, il est suspecté par la police. Seul le témoignage de sa voisine Laurel Gray (Gloria Grahame), qui a vu la femme quitter seule son appartement, lui épargne la prison. Le scénario d’Edmund North, tiré d’un roman policier de Dorothy Hugues, est admirable et repose sur une idée géniale : nous convaincre au début que Steele est un homme bien et lucide, pouvant défendre un acteur devenu poivrot face à un jeune réalisateur mal dégrossi et rencontrant en Laurel la femme qui le sauvera de sa solitude, pour ensuite nous le montrer si dominé par le démon de la violence, si prompt aux emportements, que la question n’est plus de savoir s’il a tué la jeune femme du début mais s’il pourrait tuer Laurel dans une crise de jalousie. Au fur et à mesure que grandit leur amour qui nourrit la veine romantique du récit, montent les flots noirs des accès de colère de Steele, de sorte que le film finit par cheminer sur une arête d’incertitude, oscillant entre l’amour et le film noir, prêt à tomber d’un côté ou de l’autre. Chez Nicholas Ray, l’amour est contrarié par les mouvements d’humeur et les fêlures des êtres et il sort rarement vainqueur de cet affrontement (Party Girl est une très belle exception).

C’est par le jeu conjugué du regard fixe de Bogart et de la lumière de Burnett Guffey faisant briller ce regard dans la pénombre, que l’on prend conscience de la nature dangereuse des pulsions de Steele. Il est moins victime d’Hollwyood, cette usine de films qui produit des solitaires autant que du rêve, que de lui-même, ayant changé à cause de la guerre si l’on en croit une allusion, et bien que l’on trouve ici plusieurs lignes de dialogues formidables sur le cinéma (le réalisateur qui a toujours du succès car il fait « depuis vingt ans le même film« , la scène d’amour d’un scénario ne pouvant définir l’amour d’un couple qu’en montrant leur quotidien « sans jamais parler d’amour« ), Le Violent n’est pas vraiment un film sur Hollywood comme peuvent l’être Sunset Boulevard de Wilder qui sort la même année (1950) et plus encore Les Ensorcelés (1952) de Minnelli, quoiqu’il montre quel genre d’être solitaire, fêlé et alcoolique Hollywood peut dissimuler et même protéger (l’attitude de l’agent de Steele est symptomatique). Ni même tout à fait un film noir malgré sa lumière enténébrée, car dans le film noir, les personnages sont emprisonnés dans un monde qui les précède et détermine leur destin. Ici, il y a moins une fatalité qui tombe comme un couperet qu’une potentialité du meurtre résidant dans les mains violentes de Steele. Ray le souligne en cadrant plusieurs fois ces mains au centre du plan lorsqu’elles enserrent possessivement le cou de Gloria Grahame, geste d’amour qui ressemble à un meurtre, aurait dit Hitchcock. Steele lui-même ne peut contrôler ses mains fébriles et l’on peut imaginer qu’à l’intérieur de son cerveau se croisent sans fin des chemins dallés comme ceux du jardin de sa résidence qu’il arpente régulièrement. A cette aune, c’est un film-personnages, dont la destinée est enchainée à celle de Steele qui l’éclaire en avant du récit jusqu’à ce dénouement magnifique, improvisé par Ray sur le plateau de tournage.

Bogart est remarquable en Steele et d’aucuns qui le connaissaient affirmèrent (y compris Louise Brooks auteur d’un essai sur Bacall et lui) que le caractère solitaire et colérique du personnage n’était pas sans lien de parenté avec le véritable Bogart. C’est d’ailleurs lui qui permit la production du film. Gloria Grahame, superbe, a ce port altier qui la rend si reconnaissable et recouvre son inquiétude d’un manteau gracieux. Leur couple émeut car ils s’aiment d’un amour rêvé par eux mais on voit qu’ils s’avancent peu à peu vers un gouffre, roulant à tombeau ouvert en voiture, glissant sous l’épée de Damoclès des mains de Steele et de son regard brillant, souffrant de ces pulsions qui comblent chez lui un sentiment de solitude absolu dont il a si peur qu’il croit vivre quand ses poings se serrent. La très belle musique de George Antheil, compositeur trop rare, ajoute à plusieurs scènes la doublure d’un monde sonore mélodramatique.

Strum

 

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19 commentaires pour Le Violent (In a lonely place) de Nicholas Ray : les mains de Dixon Steele

  1. kawaikenji dit :

    Bien dit. Je suis généralement peu sensible aux atermoiements chichiteux de Ray, mais là, c’est magistral. Et il y a Gloria Grahame… qu’il filme avec un respect incroyable, sachant qu’elle l’a largué en plein tournage…

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  2. 100tinelle dit :

    Et bien je trouve également que Bogart est absolument remarquable en Steele, au point où je me suis dit qu’il y avait sans doute beaucoup de lui dans ce personnage. Coïncidence, j’ai vu dernièrement un film de Nicolas Ray, La forêt interdite. Ceci dit, j’ai un faible pour Les Indomptables, parce que… Robert Mitchum, bien évidemment 😉

    Quant à Gloria Grahame, elle est parfaite dans ce rôle. D’une élégance aussi….

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    • Strum dit :

      On est bien d’accord. Bogart est formidable et on ne peut s’empêcher en effet de se dire qu’il y a beaucoup de lui dans ce personnnage, ce que corroborent plusieurs témoignages. Pas mal La forêt interdite, mais pas aussi bon. Mon préféré, c’est Party Girl. Je n’ai pas vu Les indomptables (je ne suis pas très fan de Mitchum d’ailleurs … je préfère Gloria Grahame ! 🙂 )

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      • 100tinelle dit :

        Qu’entends-je ? Pas fan de Mitchum ??? Lame de fond de Vincente Minnelli, La Griffe du passé de Jacques Tourneur, La Nuit du chasseur de Charles Laughton, Un si doux visage d’Otto Preminger, Celui par qui le scandale arrive de Vincente Minnelli. Je ne sais pas si je vais m’en remettre 😉

        Je n’ai pas encore Party Girl. Je le note donc.

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        • Strum dit :

          Ben, comment dire, j’ai vu les films que tu cites (à l’exception de Lame de fond) et d’autres aussi et je reconnais que c’est un grand acteur qui a joué dans de grands films, mais je ne l’aime pas vraiment en tant qu’acteur comme je peux aimer d’autres grands acteurs de sa génération, je ne suis pas très sensible à son physique, sa voix, sa manière de bouger. 😉 PS : Party Girl est formidable, cela devrait beaucoup te plaire.

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    • 100tinelle dit :

      Nicholas… à mon tour de corriger le tir 😉

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  3. modrone dit :

    Un de mes Bogart prefers.

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  4. Strum dit :

    Ca va, tu ne l’as pas écrit avec un « k ». 😉

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  5. Ronnie dit :

    ‘I was born when she kissed me. I died when’ etc etc ……. 🙂
    Bogie le héros imparfait au sommet de son art, chef d’oeuvre.

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  6. roijoyeux dit :

    j’ai enregistré ce film au cinéma de minuit récemment, à voir alors !!

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  7. J.R dit :

    Je lis les commentaires et les films préférés de chacun de Ray, Bogie, et Mitchum (que j’adore moi aussi… même si je suis un très gentil garçon ; )) Eh bien par exemple je ne placerais pas Le Violent devant Johnny Guitare et surtout La Fureur de Vivre (oui oui) mon Nicholas Ray préféré. J’ai vu au moins 10 fois Casablanca, j’aime bien, mais sans plus, je préfère La Comtesse aux pieds nues (mais Bogart n’a pas un rôle central). Je vois plein de défauts au Trésor de de la Sierra Madre qui habituellement gênent les thuriféraires du film ( la doublure de Bogart au début du film, les transparences médiocres, les plans d’archives) . Tout ça pour dire que les listes…. Qui en ferait avec les tableaux. Voici mon top 30 meilleurs tableaux : ) …. mon Della Francesca préféré : ) c’est ridicule ! Non ?

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    • Strum dit :

      Hello J.R., il faut savoir, vous vouliez il y a peu connaitre ma liste de films préférés. 😉 J’aime Johnny Guitare mais je pense que je l’ai vu il y a bien 30 ans ; le film ressort en salles, j’en profiterai sûrement pour le revoir. Une petite confession : je n’ai jamais vu La fureur de vivre. Un jour ! Le Trésor de la Sierra Madre, je l’ai vu il y a très longtemps aussi, mais j’en ai un souvenir très fort. Et pour revenir aux listes, c’est avec les livres que j’en fais le plus aisément, et ma foi je pourrais bien en faire une pour des tableaux aussi. 🙂

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      • J.R dit :

        Salut, oui c’est vrai je voulais connaître votre liste de films préférés, parce qu’elle est personnelle et révèle vos propres goûts et affinités. Je voulais parler en terme d’absolu de dire qu’elle est le meilleur film. Je trouverai quelqu’un pour y mettre Je t’aime, je t’aime de Resnais, que j’ai arrêté de visionner au bout de 20 minutes : lorsque pour la 20e fois Claude Rich sort de l’eau… Moi aussi j’ai ma liste de films préférés, disons une centaine, mais je pense qu’il est légitime d’en dresser d’autres qui n’auront rien à voir avec la mienne et qui a la même valeur en terme de qualité.

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        • Strum dit :

          Je comprends bien et je ferai un billet sur cette liste qui reflètera effectivement mes goûts (j’aime bien Resnais mais Je t’aime, je t’aime, une curiosité, n’y figure pas).

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  8. Ping : Le Trésor de la Sierra Madre de John Huston : morale de l’aventure | Newstrum – Notes sur le cinéma

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