Wendy et Lucy de Kelly Reichardt : déclassement

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Dans Wendy et Lucy (2008), Kelly Reichardt filme l’Amérique des déshérités, ceux qui ont raté le train de la prospérité. D’ailleurs, le film s’ouvre et se ferme sur un plan de train de marchandises, comme dans Certaines Femmes. C’est un film de voyageur et l’histoire d’un déclassement. Wendy (Michelle Williams) est une jeune femme sans domicile fixe qui part en Alaska pour y trouver du travail. Lucy, sa chienne, est sa seule amie. Alors qu’elle est de passage en Oregon, sa voiture tombe en panne et sa chienne disparait. Elle part à sa recherche.

Il est inutile de décrire les quelques péripéties du film car le sens du récit ne passe pas ici par la narration mais par la caméra. C’est elle qui dit tout, qui filme toujours Wendy en champ ou contrechamp, qui la cerne par les lignes verticales et horizontales de l’image. Wendy est toujours seule dans le plan sauf lorsqu’un vigile lui apporte son aide. Pour tous les autres, employé de supermarché zélé, policier indifférend, garagiste occupé, c’est comme si elle n’existait pas, comme si elle était absolument transparente. La société est pour eux la mesure de l’appartenance à l’humanité ; hors d’elle, on ne vous considère plus, on ne vous regarde plus, on ne vous pardonne rien, et on vous juge pour le moindre écart. Wendy vit seule avec ses malheurs, elle n’a personne avec qui les partager si ce n’est sa chienne. Cette dernière est le lien ténu qui la relie encore par l’usage de la parole et la vertu de l’amitié à la société humaine un peu à la manière d’Umberto D. de Vittorio De Sica, et c’est pourquoi sa disparition ne pourrait signifier pour elle qu’un déclassement supplémentaire, qu’une glissade de plus en direction du néant. Wendy ne cesse de glisser vers ce gouffre au fond duquel elle peut voir ce qui l’attend si elle ne parvient pas à s’aggriper à quelque chose : un homme des bois qu’elle rencontre une nuit dans la forêt.

Et par homme des bois, il ne faut pas imaginer ici Thoreau se retirant dans une cabane de pins sur un terrain appartenant à Emerson pour y méditer et en tirer l’expérience philosophique et spirituelle qu’il relate dans son Walden. Non, il faut imaginer un damné de la terre, éructant comme un animal, énonçant une suite de phrases sans queue ni tête, clamant avoir tué de ses mains des centaines d’hommes. Cette rencontre de Wendy avec l’homme des bois est effrayante et Reichardt la filme en plans fixes, dans une pénombre presque absolue d’où n’émerge que la lueur d’un visage (les scènes de nuit du film sont filmées en lumière naturelle). C’est la vie telle que vécue dans l’ombre, que nul ne voit au fond du gouffre, l’envers de la prospérité, l’envers de bien des films.

A un moment donné, Reichardt filme un homme lisant dans un café Sometimes a great notion de Ken Kesey, l’histoire d’une grande grêve ouvrière. A côté de lui, se trouve Wendy qu’il ne regarde même pas, car son esprit est tout entier occupé par les malheurs imaginaires du livre alors qu’un malheur réel se déroule sous ses yeux ou presque. Cela est dit en un seul plan, comme l’histoire de Wendy est racontée d’un seul trait dans ce film court, peu découpé, aux plans fixes et parcimonieux, au budget dérisoire, mais qui fait imaginer beaucoup. Reichardt n’a pas besoin d’en dire davantage, pas besoin de montrer des misères outre mesure pour filmer la détresse  On en sort ému et inquiet du futur sort de Wendy. Ce train de marchandises qui part, qui sait où il arrivera et quelles autres épreuves elle traversera ? Michelle Williams est exceptionnelle et sur ses lèvres muettes se lisent toutes sortes de pensées.

Strum

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11 commentaires pour Wendy et Lucy de Kelly Reichardt : déclassement

  1. kawaikenjiparis dit :

    Un des dix meilleurs films des années 2000 pour moi, et la plus grande actrice vivante. Reichardt a ce talent de montrer si peu et de dire tout… (l’inverse de Spielberg en somme ;-))

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    • Strum dit :

      C’est très beau et très fort. En effet, Reichardt dit beaucoup en peu de plans. Je ne suis pas sûr que Spielberg soit le meilleur contre-exemple ou qu’il faille le citer par contre. Deux cinémas qui n’ont rien à voir.

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  2. ornelune dit :

    Une coquille sur le titre en première ligne Kelly, Wendy, Lucy, Michelle 😉

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  3. Goran dit :

    J’adore ce film… Il est dans mon « Top 10 des films que personne (ou presque) ne connaît. »

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  4. ornelune dit :

    Oui Reichardt est une réalisatrice vraiment intéressante ! Je n’ai pas vu Certaines femmes et je le regrette. Par ailleurs, elle est la première femme de l’histoire à avoir réaliser un western ! (peut-être l’affirmation doit être corrigée : « elle est un des très rares femmes de l’histoire à avoir réaliser un western ! » ou encore « elle est la première femme de l’histoire à avoir réaliser un western réussi ! »).

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  5. dasola dit :

    Bonsoir Strum, qu’est ce que j’avais aimé ce film!. D’ailleurs, j’ai vu les films suivants de la réalisatrice et je n’ai jamais vraiment été déçue. Michelle Willams et sa chienne sont bien. On ne tombe jamais dans le misérabilisme. Bonne soirée.

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