Le Quarante et unième de Grigori Tchoukhraï : la rouge et l’officier blanc

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Le Quarante et unième (1956) de Grigori Tchoukhraï est l’un des plus beaux films du dégel soviétique qui a suivi la mort de Staline en 1953. Première oeuvre du cinéaste, mais onzième de Sergueï Ouroussevski, le génial chef opérateur de Quand passent les cigognes de Kalatozov, le film raconte l’histoire d’un amour impossible entre une soldate bolchevique, Marioutka (Izolda Izvitskaïa), et un officier contre-révolutionnaire blanc (Oleg Strijenov), prisonnier dont elle a la garde. Tireuse d’élite, Marioutka a déjà abattu quarante russes blancs. Ils se rencontrent en 1919 pendant la guerre civile entre les rouges et les blancs, temps d’actions héroïques et surtout d’exécutions sommaires, de primat de l’idéologie sur l’humain, dont Boulgakov a raconté la confusion vue d’Ukraine dans sa Garde Blanche. Le Quarante et unième se déroule plus à l’Est, dans le Kazakhstan, où le détachement de l’Armée rouge de Marioutka se retrouve contraint de traverser le désert du Karakoum pour rejoindre la mer d’Aral.

Ouroussevski prend prétexte de ce lieu exotique pour convoquer d’extraordinaires ciels bleus et verts au crépuscule. Le soir, lors des veillées nocturnes, le rouge des feux de camps troue littéralement l’image. A midi, la lumière du désert blanchit l’écran. Et si sa caméra n’est pas dotée d’ailes comme dans Quand passent les cigognes où sa mobilité est prodigieuse, la composition des plans jouant sur les épaulements de dunes assure aux images une belle profondeur de champ. Ces couleurs expressionnistes, cette expressivité néo-romantique montrant les forces telluriques de la terre, de l’air, de l’eau, ne résultent pas d’une prise de pouvoir d’un chef opérateur expérimenté sur un cinéaste novice. Elles participent de la dialectique entre nature et idéologie que met en scène le film, d’où un troisième facteur sort vainqueur selon Tchoukhraï : l’humain. Les images font voir la toute puissance de la nature, que ce soit le désert ou ensuite la mer d’Aral, toute puissance qui vient à bout de l’idéologie apportée par le détachement. Dans le désert, on ne trouve nul peloton d’exécution, et c’est pourquoi les règlements de l’Armée Rouge y révèlent leur absurdité et sont peu à peu abandonnés par ces soldats qui essaient simplement de survivre.

Les superstructures du marxisme, les préjugés sur la Garde blanche, en laquelle Marioutka la rouge ne voit d’abord que des Seigneurs à peine humains, détachés des dures réalités que connait le prolétariat, résistent un peu plus longtemps. Mais ces digues-là se fissurent aussi quand Marioutka se retrouve seule avec son prisonnier sur une île après le naufrage de leur bateau. Ce qui se passe alors entre eux ne relève pas d’une opposition raisonnée entre amour et devoir qui se comprendrait en termes raciniens. C’est autre chose, c’est la nature qui finit par révéler le caractère artificiel et fictionnel de l’idéologie communiste et sa division des humains en classes irréductibles et incapables de se comprendre. Lorsque Marioutka et le lieutenant Otrok se retrouvent dévêtus dans une cabane à faire sécher leurs vêtements mouillés, ils ne sont plus une rouge et un blanc, ennemis jurés selon les dogmes d’alors, mais une femme et un homme en train de tomber amoureux l’un de l’autre. Tant qu’ils sont protégés par la nature, ils oublient cette idéologie absurde inventée par les soviets, ils peuvent s’aimer. Leur amour, Tchoukhraï et Ouroussevski représentent son avènement par des flammes mentales qui dansent devant le visage de Marioutka dans une scène magnifique, feu couvant qui le rapproche des puissances terrestres.

A un moment, Otrok a cette phrase étonnante que jamais la censure n’aurait laissé passer du temps paranoïaque de Staline : « il n’existe pas une seule mais des milliers de vérités : chacun a sa vérité, le bolchevique, le russe blanc, le seigneur, le moujik… » Que c’est bien dit – Camus, au même moment, ne disait pas autre chose. Otrok n’en veut plus de cette vérité que ceux qui s’entretuent proclament unique. Il ne recherche plus que « la paix des livres ». Mais son temps n’est fait ni pour ceux qui recherchent la paix, ni pour les amoureux. Car ce qui menace l’amour impossible de Marioutka et Otrok, c’est le retour à la civilisation qui signifie le retour de cette idéologie brutale lavant les cerveaux ; l’officier blanc le pressent, mais pas Marioutka la rouge hélas, dont le corps de femme enferme une petite fille naïve guidée exclusivement par ses émotions et ses impulsions.

La musique néo-romantique de Nikolai Kryukov est très belle et met d’autant plus en valeur les images sublimes du désert et de la mer. On trouve aussi dans La Ballade du soldat de Tchoukhraï une histoire d’amour contrariée par la guerre mais seulement à la marge du récit. Ici, elle en est le coeur, elle est comme un cri dressé contre les circonstances et la folie de ces idéologies factices inventées par les hommes, et c’est ce qui rend le film si beau. Belle interprétation, toute en élans expressifs. Le Quarante et unième adapte une nouvelle de Boris Lavrenev qui fut déjà adaptée en 1927 par Yakov Protazanov.

Strum

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27 commentaires pour Le Quarante et unième de Grigori Tchoukhraï : la rouge et l’officier blanc

  1. Goran dit :

    J’allais te demander si tu avais aussi vu « La Ballade du soldat » et puis ton dernier paragraphe a répondu à ma question…

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  2. Je ne connais pas mais ça donne envie surtout si y figure le génial chef op’ de Kalatozov !

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  3. roijoyeux dit :

    un cinéma que je n’ai jamais vu, j’adore les années 50 sur le cinéma américain, à découvrir !!

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  4. Tororo dit :

    Je garde le souvenir (ému) d’avoir vu, et chacun plusieurs fois, La ballade du soldat et Quand passent les cigognes, à la télévision, à une époque où le cinéma en noir et blanc y occupait une place qu’il a perdue depuis. Pas Le quarante-et-unième, en revanche (pourtant, il a bien dû être diffusé aussi… peut-être pas dans le même créneau horaire). Ce billet me donne envie de chercher à les (re)trouver!

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    • Strum dit :

      Tant mieux, d’autant qu’ils sont tous disponibles en DVD maintenant ! A une époque, ces films là étaient même de grands succès publics à leur sortie en France (un million de spectateurs pour le quarante et unième, cinq millions pour Quand passent les cigognes. Ca parait incroyable aujourd’hui…)

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  5. Pascale dit :

    Et bien dis donc ça c’est une découverte qui fait envie.
    Je m’en vais de ce pas le chercher en DVD!

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  6. modrone dit :

    Je ne l’ai vu qu’une fois il y a mille ans. Je ne me souviens de rien, honnêtement. Sauf que j’avais trouvé ça admirable.

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  7. Bonjour Strum,
    Ce film brille avant tout par ses qualités formelles, sur le fond il est assez convenu comme beaucoup de films russes de l’époque. Le réalisateur joue énormément avec le premier plan, l’arrière plan et le plan intermédiaire. Sur de nombreuses séquences, ces trois plans sont animés. Il y a aussi un jeu constant avec les diagonales qui viennent prolonger les courbes formées par les dunes, le tout étant amplifié par de nombreuses prises de vue en plongée ou contre-plongée plus ou moins prononcée. Une mise en scène réfléchie, inventive et impressionnante pour un premier film. Comme tu l’indiques, Tchoukhraï avait su capter l’apport de quelques grands techniciens.
    Il faut que je publie un article sur mon blog sur ce film. Tu as analysé le fond, j’analyserai la forme 😉

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    • Strum dit :

      Bonjour InCiné, je ne sais pas si le propos du film est convenu, mais je le crois juste, ce qui est le plus important. J’ai dit quelques mots sur la forme tout de même, notamment sur les couleurs, la profondeur de champ et le jeu sur les lignes des épaulements de dune, mais effectivement, je me suis ensuite attaché au fond parce qu’il est beau. J’irai te lire avec plaisir en tout cas, j’aime les analyses filmiques. 🙂

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  8. Martin dit :

    Un grand merci à toi d’avoir chroniqué ce film, dont j’ai entendu parler il y a peu, le jour où j’ai découvert « Quand passent les cigognes ». Je crois avoir retenu que la version de 1927 avait une fin différente. Serais-tu en mesure de confirmer sans spoiler pour autant ?

    Encore merci, Strum. Très envie de voir le film !

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    • Strum dit :

      Je n’ai pas vu la version de 1927 qui figure en bonus sur le DVD mais j’ai cru comprendre effectivement que les deux films étaient différents sinon par la lettre du moins par l’esprit et peut-être par la fin. Le film de 1927 est plus un film de propagande. Sinon, de rien Martin, tout le plaisir est pour moi !

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  9. Pascale dit :

    Vu hier et RAVIE de cette découverte. Merci.
    Je ne m’y serais jamais aventurée sans ton avis.
    J’avoue que j’ai eu un peu de mal au début surtout à cause du jeu outré (très cinéma muet) des acteurs. Et puis, je m’y suis faite. Il date de 1956, il semble parfois dater des années 30 (dans la première partie) à cause de cette façon de jouer. Mais ce n’est pas grave, c’est juste une remarque.
    Il est vrai que la nature est exceptionnelle ici. Le désert, le ciel et cette mer incroyable.
    Dans le DVD il y a une interview d’Oleg Strijenov qui raconte quelques anecdotes de tournage.
    Je crois comprendre qu’il est encore en vie. Il a 88 ans. Il a peu tourné si j’ai bien compris à cause de sa grande exigence. Il semble plus préoccupé de technique et de réalisation que de l’histoire du film 🙂 Il dit aussi que le film a été tourné en mars et que sur la plage alors qu’ils sont moitié nus en guenilles, il faisait très froid. Et qu’un an après le tournage il trouvait encore des grands de sable sur lui (bon, là je crois qu’il la raconte un peu le Oleg 🙂 )
    Mais sa beauté est assez hypnotisante. J’ai souvent eu envie de faire arrêt sur image.
    Dès la tempête et qu’ils se retrouvent à « jouer » à Robinson et Vendredi, j’étais aimantée à l’écran. D’autant que Marenka n’est pas une petite fleur fragile. C’est elle qui le soigne et le ramène à la vie. C’est lui qui s’excuse après une dispute…. J’adore leur relation. Leur couple fonctionne admirablement.
    C’est vraiment magnifique. Et la musique est belle.

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