L’Insoumis d’Alain Cavalier : cavale

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L’Insoumis (1964) d’Alain Cavalier raconte la cavale d’un luxembourgeois passé par la légion étrangère et ayant participé à la guerre d’Algérie. Déserteur, Thomas Vlassenroot (Alain Delon) vit caché à Alger, lorsque peu après le putsch des généraux d’avril 1961, putsch avorté, son ancien lieutenant qui a rejoint l’OAS lui propose, moyennant une rémunération lui permettant de rentrer chez lui, de l’aider à enlever une avocate lyonnaise qui défend des membres du Front de Libération Nationale. Tout ceci n’est pas dit explicitement mais se déduit des évènements du film. Malgré ces précautions, L’Insoumis fut interdit en février 1965 à la demande de l’avocate Mireille Glayman au motif que le film qui s’inspirait de sa séquestration par le FLN portait atteinte à sa vie privée. Cette mésaventure dit bien les difficultés qu’eurent les cinéastes français à évoquer la guerre d’Algérie, fut-ce indirectement (ce que fait par exemple Muriel ou le temps d’un retour de Resnais un an plutôt), pris en tenailles qu’ils étaient entre les pouvoirs publics et la censure d’un côté, les parties prenantes du conflit de l’autre.

Pourtant, la guerre d’Algérie n’est ici qu’un prétexte narratif, qu’une toile de fond historique éclairée par la lumière blanchie au soleil du chef opérateur Claude Renoir, bien que la première partie du film censée se dérouler à Alger soit riche d’atmosphères diverses. Le sujet du film est moins le romantisme des causes perdues, que la mélancolie de Thomas, qui se moque bien de l’OAS et veut juste rentrer chez lui. Cette mélancolie, il la dissimule en se donnant des airs virils, en parlant peu. Delon a toujours été assez fort à ce jeu. Son visage avait la beauté du diable et la fragilité de l’ange et il n’est jamais meilleur que lorsque sa face fragile est filmée. Son parcours dans le film est une succession de mauvais choix : la légion étrangère, la désertion, la séquestration de Dominique (Lea Massari), l’avocate, l’aide qu’il lui apporte, d’abord en lui donnant à boire puis en la libérant, son refus de tuer son lieutenant, ce qui signe plus sûrement que toute autre chose son arrêt de mort. Pour aimer ce film, il faut croire au personnage de Thomas, à cet homme désoeuvré qui fuit sa propre fragilité en la consumant dans le feu de l’action. Grâce à Delon, grâce à la lumière de Claude Renoir, grâce à la sécheresse muette du découpage de Cavalier, on y croit, du moins pendant la première partie du film, la meilleure.

Car le bât blesse quand Thomas retrouve Dominique en France et que l’avocate éprouve soudain pour son ancien séquestrateur une passion violente au point de tout quitter en quelques minutes. Il faut être indulgent pour croire à ce virage improbable, virage de film noir, sauf que le découpage conserve le rythme à la fois sec et alangui du début au lieu de s’adapter. D’autant plus que Delerue, qui aurait pu apporter à cette cavale le romantisme noir de sa musique, est sous-utilisé. Le jeu de Lea Massari, dont j’aime le beau visage et les grands yeux inquiets, n’est pas en cause. C’est son personnage qui est insuffisamment creusé par Cavalier et Jean Cau. Peut-être qu’ils sont finalement plus sensibles au romantisme des causes perdues que ce que leur portrait premier de Thomas avait pu laisser croire et qu’ils s’imaginent que Dominique pourrait l’être également. Maurice Garrel, qui joue le mari de Dominique et se retrouve mêlé à la cavale, conserve un visage impassible mais les péripéties qui se succèdent finissent par laisser circonspect, malgré une fin qui aurait pu émouvoir en d’autres circonstances.

Strum

PS : Longtemps invisible, le film est en reprise à la Filmothèque du quartier latin à Paris.

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5 commentaires pour L’Insoumis d’Alain Cavalier : cavale

  1. princecranoir dit :

    Curieuse cavale tout de même que l’œuvre d’Alain Cavalier qui, aujourd’hui, est si loin de ce cinéma « narratif » mais toujours particulièrement positionné politiquement.
    Un film célèbre également à cause de ça :

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  2. Pascale dit :

    J’adore Cavalier. L’homme. Chaque fois que j’ai la chance de le « rencontrer » lors de rencontres avec le public, c’est un éblouissement d’intelligence, de douceur et de drôlerie. J’ai vu beaucoup de films de lui. Pas celui-ci je crois… J’aimerais rattraper cette lacune. Tant pis pour les réserves. J’aime Delon quand il joue les machos fragiles. Et le visage de Léa Massari (revue récemment au côté de Lino), quel splendeur !

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  3. Pascale dit :

    quelle… évidemment !

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