Il était une fois en Chine de Tsui Hark : synthèses du wu xia pian

il était une fois

Dans les années 1960 et 1970, le film de cape et d’épée chinois, le wu xia pian, s’était divisé en trois branches que l’on pourrait schématiquement résumées ainsi : une branche poétique incarnée par King Hu (Touch of Zen, Raining in the mountain, L’Hirondelle d’or) ; une branche violente incarnée par le cinéma de vengeance de Chang Cheh (Un seul bras les tuera tous, Le Bras de la vengeance) ; et, un peu plus tard, une branche exaltant les arabesques et les valeurs du kung-fu incarnée par les films de Liu Chia-liang (La 36e chambre de Shaolin, Les 8 diagrammes de Wu-Lang). Dans Il était une fois en Chine (1991), Tsui Hark synthétise ces trois tendances du cinéma d’arts martiaux chinois. Amateur de soies ondoyantes, de drapeaux flottants au vent et de soleil couchant, il possède l’oeil du poète. Jongleur de plans impossibles, il orchestre des combats aériens faisant du kung-fu une danse chevaleresque. Soucieux du canevas historique, il sait la violence de l’Histoire et filme des chinois tombant ensanglantés sous les balles des occidentaux.

Il était une fois en Chine, le premier du nom, raconte un instant charnière de l’Histoire de la Chine, celui de son ouverture au monde sous la dynastie mandchoue des Ching à la fin du XIXe siècle. Epoque d’humiliations et de reculs territoriaux, les occidentaux s’accaparant plusieurs protectorats et concessions (la France, l’Annam et le Tonkin, le Portugal, Macao, le Royaume-Uni, Hong-Kong) aux termes des traités dits « inégaux ». Tsui Hark raconte la prise de conscience par son héros Wong Fei-hung (Jet Li) que « les fusils occidentaux surpassent les poings du kung-fu » et que pour lutter, la Chine doit accepter la modernité et ne pas seulement compter sur cet « esprit chevaleresque » qui est le fil rouge du cinéma de Tsui Hark. Ce dernier fait de Wong, personnage historique aux exploits semi-légendaires, un résistant face aux envahisseurs, l’instructeur de la milice para-militaire et nationaliste de l’Armée du Drapeau Noir, qui refuse les compromissions acceptées par le Préfet de la province de Canton, symbole d’un pouvoir mandchou veule et obtus. On reconnait là, en filigrane, l’opposition séculaire entre les Mandchous et les Hans, entre le nord et le sud de la Chine. Il était une fois en Chine est donc tout autant un film historique aux tendances propagandistes, donnant aux occidentaux, et en particulier aux américains, le rôle de butors violents et menteurs, qu’un film d’action, selon cet art de la synthèse et du récit multiple qui caractérise le cinéma de Tsui Hark, un cinéma qui marque plusieurs territoires à la fois, de même que sa mise en scène investit tout l’espace scénique, s’aventure partout dans le cadre, en mélangeant plans d’ensemble, plans rapprochés, plans de détail, plans horizontaux et plans en diagonale, tout en retombant sur ses pattes après l’exécution de ces périlleuses prouesses.

Il était une fois en Chine est un film aux atmosphères diverses, fort de couleurs déclinant les différentes lueurs du jour, dont le ton peut changer en deux plans, grâce à la vivacité, l’extrême rapidité plutôt, du découpage de Tsui : une scène de fusillade de civils peut suivre une séquence de comédie bon enfant, un combat à mort une scène de romance entre Wong et « Tante Yee » (Rosamund Kwan), la femme qu’il aime mais devant laquelle il est paralysé à cause de la « préséance des générations » de leurs familles respectives – l’esprit de chevalerie et les traditions ont leurs rigidités. Davantage que dans d’autres films de Tsui Hark, le kung-fu se taille ici la part du lion, les combats devenant de plus en plus longs, de plus en plus imperméables aux règles de la gravité au fur et à mesure de la progression du récit, et l’on peut ressentir à la fin un sentiment de trop plein (accentué par la place prise par le personnage de Leung Fu) tout en écarquillant les yeux devant le spectacle offert par les comédiens. Ce trop plein advient aux dépens du goût de la romance de Tsui, tel qu’il s’exerce par exemple dans le très beau The Lovers. En recentrant l’intrigue sur le seul Wong, Il était une fois en Chine 2, suite supérieure, trouvera l’équilibre et la clarté qui font parfois un peu défaut ici. Cependant, on aurait tort de bouder son plaisir. Tsui n’oublie jamais que ce qui anime son héros, c’est d’abord l’esprit chevaleresque. Wong refuse de bafouer la loi jusqu’au moment où la vie de « Tante Yee » est en jeu ; il s’affranchit alors des réglements car il y a des valeurs qui dépassent les lois de la Cité. C’est cette interaction entre noblesse des sentiments et déploiement d’une esthétique cinématographique agile à la recherche constante de nouvelles inventions formelles, entre les mimiques comiques de gras-double et la beauté d’un plan de soleil couchant sur une plage, qui fait l’intérêt du cinéma de Tsui Hark. Beau thème musical de James Wong. La chanson est chantée par Jackie Chan – cela ne s’invente pas.

Strum

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6 commentaires pour Il était une fois en Chine de Tsui Hark : synthèses du wu xia pian

  1. kawaikenji dit :

    Hello Strum, merci pour cet article sur un cinéma très à la mode jusqu’à il y a une dizaine d’années, un peu délaissé depuis, malheureusement. Franchement, la différence entre Chang Cheh et Liu Chia-liang ne m’apparaît pas évidente, chacune de leur oeuvre ayant fortement évolué au cours des années (notamment d’un cinéma irréaliste avec acteurs volants vers quelque chose de plus réaliste), en particulier lorsque le public visé a changé (cantonais v. reste de la Chine). Et les acteurs, metteurs en scène de combat, etc. étaient souvent les mêmes. Même la difference avec King Hu ne m’apparaît pas si évidente, surtout L’Hirondelle d’or qui pourrait avoir été realisée par Chang. Quant à Hark, disons qu’il tente une synthèse (pas trop réussi à mon avis) des premières périodes de Chang et Liu.

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    • Strum dit :

      De rien. J’ai vu pas mal de Liu Chia-Liang qui met beaucoup en valeur l’enseignement du kung-fu en plans larges avec une approche parfois pédagogique, Gordon Liu ayant de plus un kung fu délié. Chang Cheh filme de plus près avec plus de couleurs, on sent plus les coups, c’est découpé de manière plus heurtée, il y a des jaillissements de violence et plus de récits tournant autour de la vengeance. Mais leur cinéma a sûrement évolué sur la fin en effet. King Hu, il y a plus d’ondoiements dans les mouvements, plus de suggestions, plus de hors champ, plus de poésie aussi dans la manière dont il filme la nature (qui n’est qu’une trame de fond pour les deux autres). C’est du moins le souvenir comparatif que j’ai de ces trois cinéastes. L’Hirondelle d’or, j’ai du le voir il y a 20 ans lors de sa ressortie à Paris donc je ne m’en souviens pas forcément très bien (j’avais bien aimé), mais j’ai des souvenirs assez nets de Touch of zen et Raining in the mountain. Hark arrive souvent à me surprendre par une inspiration soudaine dans ses meilleurs films et je l’aime beaucoup. Du point de vue du découpage, et de la conduite du récit, il est beaucoup plus rapide que les autres, et plus iconoclaste aussi dans le choix des angles de prises de vue, et surtout possède un gout de la romance totalement absent chez Liu Chia-Liang et Chang Cheh.

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  2. ornelune dit :

    Princecranoir et toi-même jouez d’accord sur vos derniers articles. Comme deux adeptes mêlant leurs gestes et leurs arts à la brise légère du levant.

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  3. princecranoir dit :

    En modeste scarabée, je me nourris de ton expertise de ces maîtres d’armes. Je retiens la tripartition des écoles présentée en début de chronique (certes nuancée plus bas), dont Hark constituerait le syncrétisme parfait.
    Nous nous retrouvons à l’heure chinoise, si je comprends bien. 🙂

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    • Strum dit :

      Effectivement, à l’heure chinoise nous sommes. 🙂 Syncrétisme parfait, je ne sais pas, mais syncrétisme original et plein de vitalité oui. Hark trouvera ensuite une épure bien à lui dans la représentation du chaos dans The Blade et Time and Tide.

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