L’Ange des maudits (Rancho Notorious) de Fritz Lang : les somnambules

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Dans L’Ange des maudits (Rancho Notorious) (1952), le dernier des trois westerns tournés par Fritz Lang, Vern Haskell (Arthur Kennedy) traque l’assassin de sa fiancée comme un somnambule, sans plus rien voir en dehors de son obsession. « Somnambule » : le mot était utilisé par Lang pour définir l’état second dans lequel se trouvent tant de personnages de ses film, mais il se l’appliquait aussi à lui-même. Un somnambule, c’est ce qu’il était sans doute lorsqu’il se laissait séduire par le romantisme nationaliste de Thea Von Harbou dans les années 1920, et c’est ce qu’étaient certains allemands marchant à l’abîme pendant le nazisme ; certains se réveillèrent de cet envoûtement mabusien, d’autres non. Hermann Broch fit le meilleur usage du mot dans Les Somnambules, impressionnante trilogie romanesque composée de trois temps (Pasenow ou le romantisme, Esch ou l’anarchie, Huguenau ou le réalisme), racontant la dégradation des idéaux allemands qui conduisit à la première guerre mondiale.

Fritz Lang relate l’histoire de Vern comme une chanson de geste, faisant de L’Ange des maudits un western qui ne ressemble à aucun autre, preuve du primat de l’auteur sur le genre (comme Johnny Guitare de Ray). Ainsi, des chansons de Ken Darby accompagnent la course somnambulique de Vern, dont les paroles répètent comme un leitmotiv qu’il s’agit d’un récit de « haine, meurtre et vengeance ». Plus étonnant encore, la piste que suit Vern le conduit sur les traces d’une ancienne entraineuse de saloon, Altar Keane (Marlene Dietrich), dont l’histoire est narrée par plusieurs témoins successifs à travers des flashbacks. Un tel entrelacement de courts récits dans le récit principal correspond si bien à la structure narrative des chansons de geste du Moyen Âge, que Vern le somnambule semble remonter le cours du temps pour retrouver Altar Keane et réclamer vengeance comme Brunehild remontait le cours du Rhin pour faire du bras guerrier d’Attila l’instrument de sa vengeance dans Les Nibelungen. Sur sa route, Vern rencontre d’ailleurs un hors-la-loi qui ressemble à un chevalier servant, Frenchy Fairmont (Mel Ferrer), qui aime et protège Altar ; ce joueur est un bandit mais il possède la noblesse du coeur qui fait défaut à maints shérifs et politiciens de ce film.

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Cette impression de chanson de geste, de poème cinématographique, est renforcée par les décors très particuliers du film qui donnent parfois l’impression qu’il quitte le territoire du western. Dans la somme qu’il a consacrée à Fritz Lang (Fritz Lang au travail, édition des Cahiers du cinéma) Bernard Eisenschitz raconte la difficile production de L’Ange des maudits dont le budget était dérisoire. Evoquant le décor en carton-pâte de la caverne figurant le seuil du territoire du ranch Chuck-u-luck d’Alter Keane, il écrit qu’« aucun éloge de l’artifice ne peut justifier ce décalage par rapport au reste du film qui provoque le rire à chaque vision ». On peut trouver ce jugement sévère. ll ne s’agit pas ici de dire que Lang a volontairement choisi de donner au décor un tour factice mais force est de constater que ce lieu aux étranges couleurs pastel participe d’une impression générale de monde englouti. Le cinéaste retrouve d’ailleurs des réflexes expressionnistes pour filmer les visages en gros plans avec de forts contrastes de lumière, comme si lui aussi remontait le cours du temps. Tout le film est paré de couleurs sombres et passées. Le ranch d’Altar Keane est pareil à une maison triste où pleurent des murs décatis et mangés par l’humidité. C’est un lieu qui semble hors du temps, un lieu où les hors-la-loi, ces exilés de la société, peuvent trouver refuge. Un lieu hors du western peut-être qui exhale cette atmosphère de souterrain et de tripot viennois chère à Lang, où les figures romantiques que sont Altar et Fairmont peuvent vivre à l’écart d’une société médiocre et corrompue. Eux aussi, à leur façon, sont des somnambules guidés par des idées. Certaines répliques à la poésie courtoise contribuent à cette peinture romantique des sentiments (« Je voudrais que vous partiez et reveniez il y a 10 ans » dit Altar). Ce fragile équilibre va être détruit par Vern au nom des dieux de la vengeance. Lui n’aperçoit dans le ranch qu’une morgue où l’on abriterait des assassins, des maudits qui s’ignorent. Il se moque bien de l’élégance morale de Frenchy Fairmont et de la douleur cachée d’Altar. Peu lui importe la chanson de geste dont il fait pourtant partie, il appelle la loi du sang que connait la tragédie grecque, la loi du sang pour les maudits. Tout ce qu’il veut c’est que le meurtrier de sa fiancée paie, à n’importe quel prix. Comme souvent chez Lang, il sera élevé.

Dietrich et Lang étaient eux aussi des exilés aux Etats-Unis, ce qui aurait dû les rapprocher, mais L’Ange des maudits ne leur tint pas lieu de refuge. Leurs rapports furent au contraire exécrables, Dietrich ne supportant pas la raideur de Lang et son goût maniaque des marques au sol à respecter par les acteurs, au point de le comparer à Hitler après le tournage. Cette comparaison était non seulement malheureuse mais en plus particulièrement ingrate si l’on se réfère à la manière dont Lang filme Dietrich dans ce film. Aucun réalisateur hollywoodien ne l’a filmée ainsi, pas même Wilder dans La Scandaleuse de Berlin où elle gardait un masque, et elle est aussi inoubliable, aussi émouvante, que dans les films de Sternberg. Quant à Arthur Kennedy et Mel Ferrer, ils n’ont jamais été aussi bons, en particulier ce dernier (sauf peut-être dans Scaramouche) qui trouve ici bon emploi à cette élégance qui fut mollesse entre les mains d’autres réalisateurs. Les ennuis de Lang ne s’arrêtèrent pourtant pas aux remarques acides de Dietrich.  Comme le relate Eisenschitz, pas moins de douze minutes furent coupées du montage final par la production contre l’avis de Lang, qui ne voulut d’ailleurs jamais voir le film dans sa version exploitée. La fin expéditive se ressent de ces coupes. Pourtant, en l’état, L’Ange des maudits reste un film superbe et singulier, où éclate plus d’une fois le génie de Lang : dans la manière dont il filme le visage dévoré par la haine de Vern, le regard lointain de Marlene ou la démarche élégante de Fairmont (pendant de son élégance morale), et surtout dans sa capacité à saisir dans le plan des détails annonciateurs des orages à venir, ainsi cette main de femme aux ongles rougis de sang ou cette broche scintillante rehaussant amèrement la beauté d’une robe au sein d’une scène bâtie sur un jeu de regards entre les protagonistes.

Strum

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22 commentaires pour L’Ange des maudits (Rancho Notorious) de Fritz Lang : les somnambules

  1. roijoyeux dit :

    dommage les 12 minutes coupées !! … J’ai vu Mel Ferrer récemment dans « Scaramouche » il y est superbe opposé à Stewart Granger

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  2. J.R. dit :

    « J’aime beaucoup le plan ou Mel Ferrer appuie sur la bascule » … Lang selon Godard : le western à idée. Je comprends que The Searchers soit un western à image, que Rancho Notorious soit un western à idée, mais que The Man of the West soit un western à image et à idée (où l’on va de l’image à l’idée pour revenir à l’image) là ça m’échappe un peu… Sinon pour parler d’autre chose que de Godard, je me souviens qu’autrefois L’Ange des Maudits avait très bonne réputation, aujourd’hui il me semble un peu sous-estimé, non ?

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    • Strum dit :

      Je préfère de loin L’Ange des maudits à L’Homme de l’ouest – quoique ce soit deux films trop différents pour que j’ai envie de les comparer. Et ces divisions, westerns à idée, westerns à image, sont un peu schématiques en effet, surtout si l’on ne dit pas précisément de quelle idée on parle. Sinon, je suis d’accord, L’Ange des maudits a perdu en notoriété et en réputation au fil des années alors qu’il fut considéré comme un des grands films américains de Lang. Peut-être parce que c’est un film difficile à catégoriser et que le style visuel sobre de Lang (du moins dans la composition des plans et le découpage) est moins en vogue aujourd’hui. Mais pour moi, c’est cette difficulté à catégoriser L’Ange des maudits qui en fait la beauté.

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  3. J.R. dit :

    « (…)surtout si l’on ne dit pas précisément de quelle idée on parle » : Godard entend par-là que chez Ford c’est l’image « stylisée » qui fait naître l’idée, que chez Lang c’est l’idée qui fait naître une image stylisée, il cite à ce propos le plan où Ferrer appuie sur la bascule… (repris dans le fameux dialogue du Mépris). Tout cela est très subjectif et s’inspire des théories de Balzac sur la littérature.
    Puisqu’on discute souvent du principe des listes, je viens de dresser mon énième liste de westerns préférés (j’en dresserais certainement une autre tantôt).
    La Prisonnière du désert
    L’Homme sui tua Liberty Valance
    La Poursuite Infernale
    Le Massacre de Fort Apache
    La Charge Héroïque
    Rio Bravo
    La Chevauchée du retour
    La Dernière Chasse
    La Porte du diable
    La Chevauchée Fantastique.
    … Mince j’ai placé 6 Ford.
    Ma liste des 10 meilleurs westerns sans ceux de Ford :
    Rio Bravo
    La Chevauchée du retour
    La Dernière Chasse
    La Porte du diable
    Je suis un aventurier
    Fureur Apache
    La Charge fantastique
    3h10 pour Yuma (le vrai)
    La Chevauchée de la vengeance
    El Perdido

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  4. Strum dit :

    Le plan où Ferrer appuie sur la bascule, c’est quand son pied joue avec le mécanisme pour tricher au Chuck-u-luck ? Pas très convaincant Godard ici, si c’est cela, car Lang reprend exactement le plan précédent où le croupier faisait de même. C’est un plan mémoriel fait pour nous annoncer qu’Altar va gagner. Pour moi, il n’a pas grand chose de stylisé. Reste que c’est une dichotomie intéressante et pas fausse entre Ford et Lang même si la vraie question, c’est « quelles sont leurs idées » car il faut les décrire pour trouver le sens des films. Pour revenir à Lang, je crois qu’il faisait moins attention au style (au sens de la composition des plans) que d’autres. Ce qui l’intéressait, c’était surtout l’atmosphère et les détails dans le plan. Sinon, belle liste. Je n’ai pas vu El Perdido ni La chevauchée du retour je crois, cela me donne des idées.

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    • J.R. dit :

      Très juste ces réflexions… Je vais moi me reprogrammer une projection de Rancho Notorious.

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      • Strum dit :

        Je pense aussi que le budget très limité du film ne plaide pas en sa faveur aux yeux de certains qui jugent aujourd’hui beaucoup les films en fonction des « valeurs de production » apportées par l’équipe artistique, qui sont une des caractéristiques du système des grands studios. Aux Etats-Unis, Lang n’avait que des budgets réduits.

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  5. kawaikenji dit :

    Le Western c’était pas le truc de Lang quand même, même si celui ci est moins pire que les deux autres… et Dietrich c’est pas possible…

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    • Strum dit :

      C’est un très beau western, certes singulier, et c’est étonnant de voir Lang tenter d’introduire ses obsessions et l’atmosphère de ses films dans le genre. Dietrich, il faut être sensible à son regard et tu ne l’es manifestement pas. Ce regard dans les gros plans des films de Sternberg véhicule une peur terrible de la solitude et de la mort. C’est cette peur qui la rend émouvante. Dans L’Ange des maudits, vers la fin, on retrouve brièvement ce regard émouvant car effrayé. Très peu de réalisateurs ont réussi à voler ce regard à Dietrich, la plupart du temps, on la filme comme une silhouette pleine de clichés.

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  6. J.R. dit :

    Pas certain que ce soit le budget : les Tourneur, par exemple, ont toujours la cote auprès des cinéphiles. En Quatrième vitesse est toujours une référence.
    Je crois que c’est la cinéphilie qui a changé. Je vais, au risque d’être un peu lourd, reprendre l’exemple des 2 Cavaliers. Un western porté aux nues jusque dans les années 90 et totalement méprisé aujourd’hui. Les cinéphiles s’extasiaient jadis à interpréter le film comme une adaptation de Das Kapital au Far West. Tiens, j’invite à lire cette analyse de la première séquence : http://skildy.blog.lemonde.fr/2006/09/28/2006_09_les_lieux_de_jo/
    Les cinéphiles étaient plus obsessionnels, décortiquaient davantage au risque de la sur-interprétation. Aujourd’hui tout doit être évident. Le spectateur doit s’installer sur un fauteuil et être impressionné. Kubrick est à la mode parce qu’il est évident, que la facture de ses films est parfaite. Kubrick fait de beaux produits de consommation. Sergio Leone, j’insiste, était autrefois presque méprisé, il est aujourd’hui adoré. On trouvait ses films erratiques et sentencieux. Leone est très distrayant et Il était une fois dans l’Ouest impressionne bien davantage que ce pauvre Rancho Notorious. Loin de moi l’idée de mépriser Il était une fois dans l’ouest, mais je préfère étudier Fritz Lang que Leone.

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    • Strum dit :

      Tourneur est un bon contre-exemple concernant le budget, c’est vrai. J’en reviens donc à ce que je disais : Lang fait moins attention au style que d’autres et le style est aujourd’hui une valeur en soi au-delà des idées et du sous-texte. Concernant la cinéphilie : je crois qu’elle s’est surtout fragmentée en myriades de chapelles. Dans les années 1950-1960-1970, il y avait des antagonismes bien sûr, mais pas autant de sous-groupes dont la naissance tient au post-modernisme mais aussi à la mise à disposition de quantités de films et de genres qui étaient avant plus ou moins invisibles ou mal considérés. Aujourd’hui effectivement, Il était une fois dans l’ouest de Leone est portée aux nues et L’Ange des maudits déconsidéré alors que ce dernier est à mon avis plus riche d’idées. Sinon, pas sûr que Les deux cavaliers de Ford soit si méprisé aujourd’hui, il a encore des adeptes. Personnellement, je pense que c’est un Ford mineur malgré son intérêt thématique. Et puis on a pu observer un retour en grâce de Ford par rapport à une certaine période.

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      • J.R. dit :

        Les 2 cavaliers n’est pas un totem, je voulais simplement dire qu’il y avait une culture différente de l’image. Je participe également à la cinéphilie 2.0, très mal, mais j’y participe…. On sera d’accord : apprécier les images de Rancho Notoroious est plus difficile que d’apprécier celles de C’era una volta il west… Chacun est libre de préférer un film ou l’autre, et de ne pas aimer Two rode together ; )

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        • J.R. dit :

          « Lang fait moins attention au style que d’autres et le style est aujourd’hui une valeur en soi au-delà des idées et du sous-texte. » Lang a du style à mon goût, son dytique indien est stylisé, mais je suis d’accord ce n’est pas du Tarantino avec son prima donné au style, un prima qui bride le contenu et le sens.

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  7. Pascale dit :

    Encore une fois je suis tres tentée 🙂
    J’adore la tête de méchant d’Arthur Kennedy.

    Je crois qu’un raconte s’est substitué à un rencontre 🙂

    P.S : commentaire indispensable.

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    • Strum dit :

      Cela devrait te plaire, Arthur Kennedy est censé être le « gentil » mais évidemment avec Lang rien n’est si simpe. Raconte, rencontre, ça veut dire la même chose… merci. 😉

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  9. Revu il y a quelques mois, j’ai davantage apprécié ce film qu’à l’époque de mes jeunes années de cinéphile Sans doute, considérais-je, à tort en ce temps-là, qu’en dehors de la sainte trinité Ford-Hawks-Mann il n’y avait point de bons westerns. Et puis Dietrich, j’avais du mal…Et pour moi Lang était avant tout un conteur « urbain », donc le western… Mais au final, j’ai adoré le revoir et même si c’est un Lang mineur, il est trés estimable.

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    • Strum dit :

      Oui, c’est un film que j’aime beaucoup malgré ses défauts. Je l’avais découvert très jeune et je n’ai jamais oublié son atmosphère particulière. Pour moi, en matière de westerns, Ford est au-dessus de tous les autres, mais ensuite je n’ai pas d’exclusive.

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