L’intuition fondamentale

L’analyse d’un film découle souvent d’une intuition fondamentale qui vient à l’esprit en cours de visionnage. On a l’intuition que le film parle d’un sujet particulier, sujet qui découle des images et du sens du récit. Cette intuition fondamentale fait alors office de fenêtre, de prisme à travers lequel le film est vu. C’est du moins sous cet angle que j’écris souvent mes critiques, sous la lueur de cette intuition. Un film a toujours un sens (voir le cinéma en cinq points) et le travail du critique est de le rechercher.

A contrario, aujourd’hui, le style d’un film est parfois perçu comme valeur en soi, en tant que vecteur d’excitation et d’émotions, et certains films, des films de genre notamment, sont analysés selon cette approche descriptive du style qui emprunte au post-modernisme. Cette manière de faire n’est pas inutile bien entendu car elle est une école de l’image ; bien voir un film, c’est regarder attentivement ses images, c’est observer sa mise en scène. Mais s’arrêter au style sans se demander ce qu’il incarne, sans regarder le film à travers le prisme de l’intuition fondamentale, serait risquer de négliger ce que le film raconte vraiment, de ne voir que la lettre au détriment de l’esprit. Le cinéma est un art d’images mais aussi d’idées, les deux étant liés, qui rejoue d’antiques histoires sur la scène des mythes, ouverture vers le monde archaïque qui l’a précédé, de même que l’a précédé la littérature dans le domaine du récit. Le style n’a de valeur interprétative que pour autant qu’il permette d’accéder au monde sous-jacent des thèmes du film, pour autant qu’il soit ces thèmes remontés sous une forme visible à la surface de l’écran.

Une telle manière de voir les choses permettrait idéalement de résumer un film non plus à partir de son synopsis apparent mais à partir de l’intuition fondamentale de son sujet sous-jacent. Pour évoquer deux chroniques récentes, Les Oiseaux d’Hitchcock évoquerait les peurs primitives de l’homme face à une nature a priori irrationnelle et L’Ange des maudits de Lang raconterait l’histoire d’un homme qui agit en somnambule prisonnier d’un mauvais rêve. Ecrire sur le cinéma pourrait consister en cela : partir en quête de ce sujet, se laisser guider par son intuition fondamentale sans certitude d’ailleurs qu’elle soit vraie.

Strum

 

 

 

 

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15 commentaires pour L’intuition fondamentale

  1. princecranoir dit :

    Le style reste à mes yeux une valeur refuge qui permet d’octroyer une valeur singulière à une œuvre qui s’inscrit dans une lignée. L’histoire du cinéma, comme celle de la peinture, est faite de redites, de constantes, de reprises dont le contenu ou voire l’orientation du scénario seul ne suffisent pas à exprimer la teneur. Combien de crucifixions, combien de portraits de la vierge, combien de natures mortes trouve-t-on dans l’histoire de l’art dont la seule description mènerait invariablement à les confondre. Et pourtant, que de différences entre le retable de Grünewald et un autre signé Memling. Le style, c’est la touche du peintre, celle du réalisateur, la matière grise derrière les couleurs.

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    • Strum dit :

      Je ne veux pas donner l’impression que je néglige le style, et je suis moi-même très attentif à la forme, à la mise en scène (tous mes cinéastes préférés sont des formalistes dont la patte est reconnaissable) que j’essaie de décrire quand je le peux, mais le style ne vaut que pour autant qu’il est porteur de sens, il doit nous guider vers un sens à trouver porteur de la vision du monde de l’artiste qui s’inscrit également dans une lignée thématique ayant pour cadre notre histoire, notre époque, car il y a des styles creux qui ne sont qu’imitation de surface. Sinon en peinture, il y a des périodes stylistiques, des ruptures radicales, que l’on peut facilement distinguer d’un point de vue chronologique, c’est moins vrai pour le cinéma qui encore aujourd’hui est un art de la figuration qui se fonde sur les mêmes fondamentaux esthétiques qu’à ses débuts (c’est pourqu’il y eut des cinéastes baroques dans les années 1950 et il y a des cinéastes classiques aujourd’hui), et c’est ce qui le distingue des autres arts (pour le moment). L’intuition fondamentale dont je parlais dans ce billet, c’est l’intuition de ce sens qui nous est donné à travers l’image, le récit, les émotions, l’atmosphère, le style, etc. Ce petit texte n’avait d’autre ambition que de donner un nom à ce moment où devant un film j’ai l’impression d’avoir l’intuition de ce que le réalisateur essaie de me dire par l’image et qui oriente ensuite ma réception du film.

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    • Strum dit :

      Pour dire les choses autrement, je disais notamment dans ce texte qu’il ne fallait pas « s’arrêter » au style, mais voir ce qu’il y a en-dessous, essayer de déterminer ce qu’il incarne. Mais sinon, bien sûr qu’il faut le regarder.

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      • princecranoir dit :

        On se rejoint bien sûr sur l’importance fondamentale du style. Et quand tu évoques les grandes ruptures en peinture, il me semble que l’on peut en identifier certaines également au cinéma (son, couleur, scope, 3D, …), sans doute liée davantage à l’évolution technique de la caméra et des modes de projection (mais n’est-ce pas aussi le cas en peinture, avec l’évolution des pigments, puis l’irruption de la photographie,…) . Certes, elles participent moins du style que d’une amélioration des performances, mais elles vont jouer un rôle indubitable sur le style de certains réalisateurs (« le scope est le format idéal pour filmer les enterrements et les serpents », Fritz Lang).
        Grattons donc ce vernis qu’on appelle le style, et tant mieux s’il résiste, c’est qu’il est de bonne qualité.

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        • Strum dit :

          Il y a des évolutions bien sûr, qui ont leurs rôles, mais qui sont restées limitées en termes de grammaire cinématographique par rapport aux autres arts. Si Murnau revenait, il comprendrait les films qu’il voit (il y a toujours des travellings, un découpage, un montage, etc.). Si Leonard revenait et entrait dans un musée d’art moderne, il penserait que nous sommes devenus fous. Sur le scope : oui, géniale cette phrase de Lang, bien dans sa manière du sarcasme froid. Pour le style, il ne faut pas qu’il soit juste effectivement un vernis qui s’en va au grattage. 🙂

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          • princecranoir dit :

            Si Murnau revenait et voyait un « Transformers », crois-tu qu’il y comprendrait quelque chose vraiment ? Déjà nous… 😉

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            • Strum dit :

              Il trouverait cela affligeant et en pleurerait sûrement, mais oui, il comprendrait la grammaire cinématograhique à l’écran je pense. Enfin, je dis ça, je n’ai pas vu Transformers. 😉 Mais le cinéma est le seul art à résister à la défiguration jusqu’à maintenant (j’en parle dans l’article le cinéma en cinq points).

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              • J.R. dit :

                Man Ray a fait des films abstrait, non figuratifs… J’avais déjà fait la remarque, jeune homme, à un prof que le cinéma était de fait réaliste. Il m’a répondu que la caméra enregistrait directement la réalité, que donc l’abstraction au cinéma se faisait au niveau du récit… Ainsi il pouvait rapprocher Matisse et Antonioni…

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                • Strum dit :

                  Je n’ai pas vu les films de Man Ray, mais est-ce vraiment du cinéma ? Je n’en suis pas sûr. Quant à l’abstraction… par définition, pour moi, s’il y a récit, il n’y a pas d’abstraction globale. Il y a toujours une nécessaire figuration. Un film n’est jamais un tableau blanc ou barbouillé. Je discute notamment de cette histoire de figuration préservée par le cinéma dans l’article le cinéma en cinq points, si vous voulez poursuivre là-bas.

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                  • J.R. dit :

                    Juste, pour terminer ici cette discutions qui nous mènerait trop loin. Si le peintre à des pinceaux et doit donc représenter le réel (son expression prend le dessus sur la représentation d’une façon très différente du cinéma) au cinéma on a pas besoin de représenter une pipe (pour faire une référence à un tableau célèbre) on film directement la pipe. Donc le cinéma moderne est plus proche des expériences du romans je pense, on retrouve le nouveau roman chez Resnais ou Duras (Les Straub aussi on fait par exemple un cinéma Cézanien : mince je ne pensait jamais leur faire un compliment). C’est le montage, l’organisation générale du récit qui est contesté. Pour moi le cinéma a connu des épisodes d’expérimentations aussi importants que dans les autres arts. aujourd’hui en effet il n’y a plus d’expérimentations en dehors de tentatives très confidentielles… le cinéma hélas est aujourd’hui perdu entre le cinéma sociétal (subventionné) speudo-naturaliste, et la blockbusterisation pseudo-classique… Vivement demain!
                    Man Ray en basse def : https://www.youtube.com/watch?v=zwLD5WWQptw

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                  • Strum dit :

                    Merci pour le lien vers Man Ray. Sans vouloir insister je parle de certaines expérimentations narratives dans l’article le cinéma en cinq points mais elles n’empêchent pas que les films concernés restent des récits figurés. Vivement demain donc ? Pas sûr d’être optimiste, mais on verra bien. 🙂
                    PS : je réponds plus haut pour que ma réponse reste lisible vu la présentation imposée par wordpress.

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  2. J.R. dit :

    Et que penserait Howard Hawks du dernier Godard en 3D ?

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  3. Olivier Henry dit :

    Je pense un peu le contraire. L’intuition fondamentale ne peut venir que de la lettre que je désigne comme les dialogues et les idées qui sont le vernis d’un film. Et le réalisateur adroit complète ce qui est énoncé à l’orale, infirme, affirme par les images, par les cadrages, et par le montage qui sont l’essence de son style esthétique. C’est uniquement à ce prix qu’il devient un Réalisateur de cinéma. Par ailleurs, la peinture a vu des courants s’exprimer et évoluer par une meilleur maîtrise des perspectives, de la lumière, de la composition des tableaux, et des cycles analogues sont observables dans l’histoire du cinéma, même si ils ne donnes pas lieu à des courants, les clairs obscur de Stanley Kubrick, la maîtrise de la géographie d’un lieu chez Kurosawa, la profondeur de champs chez Renoir, la signification et l’utilisation d’un décor naturel chez Ford, sont autant de pierres angulaires de l’histoire du cinéma.
    Ford pour ne citer que lui était le roi pour faire dire une chose dans un dialogue, et la pondérer dans le même temps par ses images. Le style n’existe que si il signifie quelque chose bien sûr.

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    • Strum dit :

      L’intuition fondamentale sur le sens d’un film se rapporte à l’esprit derrière la lettre, mais cet esprit est incarné à la surface par la lettre sous la forme du style et donc c’est bien sûr notamment en regardant le style qu’on la perçoit, ce n’est pas contradictoire. Mais peut-être que ce texte très bref porte à confusion sur ce que j’essayais de nommer, à savoir le fait qu’il faut chercher l’esprit et le sens du film portés par le style (qui est bien sûr lui aussi … fondamental. 🙂 ) sans s’arrêter au seul style. Le mot intuition fondamentale me trottait dans la tête depuis un moment et je voulais l’utiliser pour décrire comment fonctionne d’un point de vue mental le processus critique, avec cette intuition qui arrive (comme un eureka) et qui éclaire le reste du film (en tout cas j’ai l’impression que cela fonctionne comme cela chez moi quand je regarde un film).

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