Tesnota, une vie à l’étroit de Kantemir Balagov : une prisonnière et une vidéo de propagande

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Il y a trois principales choses à savoir sur Tesnota, une vie à l’étroit de Kantemir Balagov. Premièrement, le film révèle une comédienne extraordinaire, Darya Zhovnar. Deuxièmement, Balagov y fait preuve d’une capacité à raconter son film par des idées visuelles qui devrait être la chose la mieux partagée chez les cinéastes mais qui n’est pas donnée à tout le monde en pratique. Troisièmement, le récit mélange fiction et documentaire en utilisant de manière fort contestable une vidéo de propagande islamiste d’une insoutenable violence.

Le film commence comme un documentaire : dans un sous-titre, Balagov se présente, indique qu’il est kabarde (minorité musulmane d’une république autonome du Caucase russe) et qu’il va raconter une histoire du temps de son enfance. Cette introduction peu orthodoxe signale d’emblée l’étrange mélange de fiction et de documentaire du film. Balagov, dont c’est le premier film, choisit à dessein le vieux format 1,37:1, plus étroit que le format standard actuel (1,85:1), pour relater l’histoire d’une jeune femme juive prisonnière de sa « tribu ». Ila (Darya Zhovnar), qui fréquente un kabarde, qui se joue des interdits et des commandements, qui réclame le droit de mener sa vie comme elle l’entend, y compris en travaillant dans un garage en salopette de garçon manqué, est sommée par son père et sa mère d’épouser David, le fils d’une autre famille juive pouvant contribuer au paiement de la rançon de son frère qui a été enlevé par la mafia locale. Ila veut échapper à son sort de monnaie d’échange que sa condition de femme lui réserve dans sa famille où le fils a plus de valeur aux yeux des parents. Elle se démène pour ne pas être essentialisée, pour se libérer des liens du sang nécessaires à la survie de cette communauté juive opprimée mais qui annoncent le malheur pour quiconque a le goût de la liberté. Malgré son tempérament indépendant, elle doit faire face à une éternité de préjugés, de vieux réflexes racistes, de condamnations hâtives. La tradition pèse sur elle comme cette main pesant sur son épaule à la synagogue – encore une image incarnant une idée. Le gouffre entre les communautés juives, kabardes et russes est infranchissable dans ce film, empli d’une mémoire de violences. Darya Zhovnar apporte à Ila une énergie incroyable, une envie de vivre qui sonne vraie. Sans elle, le film ne se regarderait pas avec le même intérêt – c’est une actrice à suivre de près.

Par la composition des plans, l’étroitesse du format, le resserrement du cadre sur les visages et les corps, Balagov montre une communauté vivant dans une promiscuité de tous les instants. Dans une scène de dîner, un plan significatif vole comme à l’improviste l’image du visage d’Ila étouffant au fond du cadre entre deux corps se rapprochant au premier plan, image-programme de son destin. Son horizon est obturé, comme les cadrages du film. L’image numérique, la violence des couleurs, le naturalisme de la direction artistique, renforcent les éléments documentaires du film. Balagov filme des situations qu’il a vues ou dont il a entendu parler enfant, pas toujours de première main certes puisqu’il est lui-même extérieur à cette communauté juive (c’est une des limites du film), en choisissant des acteurs appartenant à chacune des communautés concernées. Hélas, afin de faire voir le cadre idéologique léguée à la jeunesse kabarde (ou avec d’autres intentions moins avouables), Balagov (et son producteur Sokurov) nous montre également dans une scène, plein champ et pendant plusieurs minutes, une vidéo de propagande islamiste où l’on voit des tchétchènes assassiner des soldats russes en gros plan. Ce sont de vrais meurtres que nous voyons alors. Cette intrusion du réel, un réel de l’effroi, ne tire pas seulement un peu plus le film vers le documentaire, il instrumentalise aussi de manière extrêmement contestable, et sans préavis, des images de propagande que le spectateur non averti n’aurait pas dû voir (le propagandiste atteint son but quand ses images sont vues), en les mettant sur le même plan narratif que des images de fiction. Or, images de fiction et vidéos de propagande relèvent de régimes différents, non seulement de régimes esthétiques différents, mais aussi de régimes éthiques différents et les secondes doivent être maniées avec précaution. Un choix du réalisateur que la critique ayant pignon sur rue n’évoque pas à ma connaissance (ce qui est tout à fait anormal) mais qui est suffisamment problématique pour que je souhaite ici en avertir le lecteur.

Strum

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13 commentaires pour Tesnota, une vie à l’étroit de Kantemir Balagov : une prisonnière et une vidéo de propagande

  1. lorenztradfin dit :

    En effet, aucun critique parle de cette vidéo…. Merci cher avertisseur !

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  2. Strum dit :

    De rien ! La critique officielle fait malheureusement rarement ce travail consistant à discuter ce genre de choix du réalisateur.

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  3. Bonjour Strum
    Les grands esprits se rencontrent puisque j’ai publié ce matin mon avis sur Tesnota sur mon blog. Je partage globalement ton analyse. La vidéo que tu cites a beaucoup fait parler lors du festival de Cannes et, de l’avis de nombreux professionnels, elle fait perdre à ce très jeune et très prometteur réalisateur la Caméra d’or remis au meilleur premier film en compétition.
    Je pense que le maintien de cette vidéo dans le film est réfléchi car Alexander Sokurov, qui n’est pas un débutant, est coproducteur mais aussi directeur artistique de Tesnota. Balagov est l’un des élèves (probablement le plus doué) de Sokurov.
    Maintenant, il est certain que cette vidéo va choquer une partie du public. Durant la séance à laquelle j’ai assisté, une poignée de spectateurs à quitté la salle lors de la projection de cette vidéo qui n’est pas à mettre devant tous les yeux. Le film est interdit au moins de 12 ans, ce qui est un minimum.

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    • Strum dit :

      Hello InCiné. En effet ! Merci de ton commentaire. En ce qui concerne la vidéo en question, j’ai été d’autant plus choqué qu’aucune des critiques que j’avais parcourues avant de voir le film ne la mentionnait, ce qui n’est absolument pas normal. Au minimum, qu’on soit d’accord avec l’inclusion de la vidéo ou non (pour moi, cette inclusion est un vrai problème sur le plan éthique), il faut l’évoquer quand on parle du film. A chacun ensuite de se faire sa propre opinion. Et, je suis d’accord avec toi, le maintien d’une telle vidéo est réfléchi. Ni Sokurov (qui sait très bien ce que le cinéma peut avoir de politique) ni Balagov ne pouvaient ignorer l’impact qu’aurait la vidéo. Je vais aller te lire.

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    • Strum dit :

      Mais au fait, je ne te l’ai pas demandé. Que penses-tu toi de l’inclusion de cette vidéo ?

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      • Je reprends un bout de ma critique : « Inspiré de faits réels, le scénario ménage à mi-parcours, presque par effraction, une porte d’entrée à la grande histoire. Le contenu de la vidéo VHS projeté alors à l’écran […]. »
        En employant la formule « presque par effraction » je voulais indiqué qu’à mes yeux, cette vidéo ne s’imposait pas d’autant que sa qualité VHS rompt sans ménagement l’esthétique du film. Comme indiqué plus haut, je comprends (après réflexion) l’insertion de cette vidéo. Dès lors, je lui reproche surtout sa longueur qui m’a paru longue (on doit être entre 5 et 10′) . Cette vidéo me semble composée d’au moins deux segments. J’aurai été au montage, j’aurai fait l’économie d’un segment. J’ai trouvé que la partie chantée était la plus pertinente (car non démonstrative) quand on fait le rapprochement avec les revendications et pratiques du groupe Daech.
        Je pense que l’interdiction aux moins de 12 ans devrait être accompagnée d’un message d’avertissement explicite. Le nombre de copies circulant est faible et le film est projeté dans le réseau Art et Essai. Il y a peu de risques qu’on voit des familles dans ces salles.
        Nous étions une 30aine (ce qui est une belle affluence) dans la salle dans laquelle j’ai vu le film. Public non familial et plutôt « âgé » donc « averti ». Quatre personnes ont quitté la salle durant la projection de cette vidéo.

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        • Strum dit :

          Merci de tes explications. En effet, il devrait y avoir un message d’avertissement dont l’absence est problématique en soi (la commission de classification des films du CNC a mal fait son travail), mais c’est autant un problème d’avertissement du public susceptible de voir le film qu’un problème de fond. Je trouve très problématique, d’un point de vue éthique plus encore qu’esthétique, que la vidéo soit montrée dans sa presque intégralité et plein champ, sans aucune distanciation donc, ce qui pose la question du point de vue. On peut imaginer plusieurs raisons à l’insertion de la vidéo, mais certaines d’ordre politique (Sokurov est ou fut un soutien de Poutine) me paraissent carrément inavouables.

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  4. Pascale dit :

    Je crois que la vidéo, choquante certes, ne dure pas plusieurs minutes.
    J’ai l’impression que tu t’es focalisé là dessus parce que le film est déplaisant en général. Il tourne en rond et finit en queue de poisson.
    Pour ma part j’y ai plutôt vu le manque total de discernement d’Ila quant au choix de son amoureux. Lui et ses copains ont vraiment l’air bas de plafond alors qu’elle nous est présentée comme une fille plutôt futée.
    Et ce à quoi elle doit faire face une fois de plus (et moi j’évite d’en parler parce que je suis une fille…) n’est pas uniquement « une éternité de préjugés, de vieux réflexes racistes, de condamnations hâtives », mais surtout sa condition de fille dans ce monde.
    La disparition du garçon qui revient comme le fils prodigue est beaucoup plus dramatique aux yeux de tous que la « vente » de la fille.
    Et ça pour moi, c’est vraiment scandaleux et on en parle pas non plus dans les critiques à pignon.

    Attention à ton essentialiser 🙂

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    • Strum dit :

      Je me focalise dessus parce que c’est le problème numéro 1 du film et que la critique de manière anormale n’en a pas parlé. Sinon, bien entendu, « l’éternité de préjugés » visait notamment dans mon esprit la manière dont elle est considérée en tant que femme. Cela me paraissait si évident, que je ne l’ai pas précisé – je le fais. Je regarde pour « essentialiser ».

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  5. dasola dit :

    Bonjour Strum, j »ai ce film avant mon voyage africain et j’avoue qu’il m’a laissée perplexe. Il y a de bonnes choses, la jeune actrice est bien mais les autres aussi. Quant au film vidéo, j’avais été prévenue d’avance, donc j’ai fermé les yeux mais j’ai trouvé la séquence longue et sans réel rapport avec le reste de l’histoire. Bonne après-midi.

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    • Strum dit :

      Bonjour dasola et bon retour. J’espère que c’était un beau voyage. Tu as eu de la chance pour la vidéo de propagande ; je n’étais pas prévenu et comme elle commence comme un fait exprès par une scène d’égorgement en gros plan, j’ai tout vu…

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  6. iristouch dit :

    Bonjour Strum – Merci pour ton regard. Si l’inclusion de cette vidéo soulève un problème éthique, je pense qu’elle a sa place dans ce film qui décrit bien la réalité de la vie dans le Caucase. Dans cette région, les mouvements islamistes sont réellement présent, et les enlèvements ne sont pas rares (banditisme ou enlèvements de femmes pour un mariage forcé, survivance d’une tradition).
    À mon sens, ce film tient du documentaire, même si l’actrice principale fait un travail magnifique. Là-bas, la vie est à l’étroit non seulement pour les femmes, dans le rôle assigné par la communauté, mais aussi pour les hommes, pour qui la tentation islamiste peut malheureusement se présenter comme une échappatoire…

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    • Strum dit :

      Bonjour Iris. Merci pour ton commentaire. Elle a peut-être sa place sur le fond, c’est la forme que je critiquais : le montage est fait de telle façon que l’on n’a pas le temps de détourner le regard lors du premier égorgement, le cinéaste ne nous laissant à dessein pas le temps de le faire. Et puis, c’est le travail de la critique d’attirer l’attention sur ce genre de problème éthique, qu’on approuve ou non le choix du réalisateur (je comprends ses raisons).

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