La Belle et la belle de Sophie Fillières : hésitations

la belle

Dans La Belle et la belle (2018), Sophie Fillières reprend un argument qui servit notamment à Borges dans L’Autre, une des nouvelles du Livre de sable où l’écrivain argentin se rencontrait lui-même à vingt ans. Ici, une Margaux quarantenaire (Sandrine Kiberlain) rencontre la jeune fille qu’elle fut à 20 ans (Agathe Bonitzer). Une situation de départ riche de possibilités. Or, La Belle et la belle est un film qui ne cesse d’hésiter entre plusieurs voies possibles pour finalement n’en choisir aucune. Le film se veut à la fois comédie (une série de quiproquo s’ensuit de cette rencontre mystérieuse), récit fantastique (une amie de la jeune Margaux assure n’avoir jamais vu l’autre Margaux contre toute évidence, comme si tout cela n’était qu’un rêve), marivaudage (Melvil Poupaud est l’amant des deux Margaux en même temps), conte existentiel (se rencontrer plus jeune, c’est avoir la possibilité de changer son passé en évitant certaines erreurs). Mais à chaque fois, Sophie Fillières reste à l’orée de ces différentes pistes sans parvenir à trouver un ton propre convaincant, chacune de ses hésitations neutralisant la piste précédente, privant son film de substance et suscitant souvent l’ennui chez le spectateur que j’ai été. A un moment donné, on croit que cette rencontre inespérée permettra à Margaux de garder l’enfant dont elle a avorté ; hélas cette piste plus belle que les autres (car c’est son plus profond regret) n’est pas explorée plus avant.

Dans L’Autre, Borges remarquait qu’il éprouvait une grande compassion pour son double jeune alors que ce dernier était au contraire méfiant et fuyant, angoissé à l’idée de connaître son avenir. Observation très juste : seul le double âgé pourrait se réjouir d’une telle rencontre en y puisant l’illusion de pouvoir tout recommencer. D’ailleurs, c’est ainsi que les choses se passent dans le film. Sandrine Kiberlain prête sa vivacité à son personnage et pose sur l’autre Margaux un regard aimant. Hélas, et c’est là que le bât blesse, Agathe Bonitzer est trop mauvaise comédienne pour jouer autre chose qu’une bouderie prolongée. Dépouvue de la rapidité de jeu que réclament la comédie et la fantaisie, elle s’avère de surcroît incapable, pour autant que je puisse en juger, de suggérer les sentiments de surprise, d’intérêt puis d’angoisse par lesquels devrait passer son personnage, d’autant plus que la fin choisie par Sophie Fillières, où la jeune Margaux feint une perte de mémoire, escamote toute discussion sérieuse que les deux Margaux pourraient avoir. Le film ne prend véritablement vie que lorsque Kiberlain et Poupaud jouent ensemble, ce qui n’arrive que trop rarement. Il ne s’agit pas ici de dire qu’il fallait traiter ce sujet moins légèrement ni de se plaindre de ne pas avoir vu le film qu’on voulait voir, mais de constater qu’il ne suffit pas d’un traitement naturaliste en termes de mise en scène (laquelle est d’ailleurs assez pauvre en idées hormis la scène de rencontre devant un miroir ; chez Bunuel, le naturalisme n’était jamais un obstacle aux idées) pour susciter un sentiment de vérité humaine (hormis très occasionnellement). La musique originale, souvent en décalage par rapport aux images, n’aide pas.

Strum

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17 commentaires pour La Belle et la belle de Sophie Fillières : hésitations

  1. kawaikenji dit :

    Fillières, Bonitzer, Kiberlain, Poupaud, toute l’horreur du cinéma français subventionné par nos impôts !

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    • Strum dit :

      Kiberlain et Poupaud sont bien. Je pense que nos impôts sont parfois utilisés pour faire des choses plus discutables que des films.

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      • Pascale dit :

        Je te décerne toujours le prix nobel pour répondre à ce genre de commentaire de haute volée qui ont néanmoins l’avantage de me faire rire 🙂

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        • J.R. dit :

          À la défense du commentateur « de haute volée », il faut bien reconnaître que le cinéma « sociétal » subventionné est devenu le cancer du cinéma français. Personnellement je n’ai pas la chance de payer beaucoup d’impôts, mais je préfèrerais quand même voir cette manne servir à autre chose qu’à financer l’avance sur recette… (financement devenu totalement idéologique). C’est tout à fait défendable. Il doit bien existait une alternative, à la fois au système américain et au système français, arrivés tous les deux à bout de souffle…

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  2. lorenztradfin dit :

    Je suis hyper-content de ne pas être le seul….. : »Agathe Bonitzer est trop mauvaise comédienne pour jouer autre chose qu’une bouderie prolongée ». Merci de me conforter dans mon opinion…

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  3. Marcorèle dit :

    Bon, bin sans moi…

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  5. Paul Fléchère dit :

    Grand fan de Sandrine Kiberlain, j’ai aussi été très déçu par ce film qui, comme tu l’expliques très bien, part d’une très bonne idée de départ pour ensuite ne savoir où aller, et à force d’hésitations et de manque de conviction, réussit même à ennuyer le spectateur.

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    • Strum dit :

      Oui, j’en espérais un peu de charme mais je n’ai réussi qu’à m’ennuyer (je précise que l’ennui n’est pas rédhibitoire en soi au cinéma quand il n’est qu’un sentiment passager qui débouche sur une remise en cause ou un questionnement) .

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  6. Pascale dit :

    Ce film est consternant et Agathe Bonitzer… les mots me manquent. Comment peut-on être aussi mauvaise ?

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  7. Heuu, alors commentaire tardif (je viens de voir le film ce soir à un festival), je ne suis pas vraiment d’accord avec la critique de Strum. Le film à mon avis est une comédie plaisante où je ne me suis pas vraiment ennuyé, il y a des passages plutôt drôle et d’autres qui, c’est vrai, manquent un peu de rythme.

    Evidemment, dans le genre « comédie fantastique » on est très très loin de Groundhog Day ou de Didier mais cela reste un film de bonne facture où on sourit relativement souvent et où je ne me suis pas ennuyé. Je n’ai pas cherché plus loin que la comédieb je dois admettre et j’ai probablement bien fait 🙂

    Pour le casting, j’adore Poupaud acteur donc j’ai été comblé. Je n’aime pas tout le temps Kiberlain mais là elle joue à mon avis très bien un rôle qui lui ressemble, quant à Bonitzer, je l’ai personellement trouvée très bien aussi. Son cahier des charges était finalement de « jouer un personnage crédible ce ce qu’aurait pu être Margaux vingt ans plus tôt » et à mon avis ça passe, moi j’y ai cru.

    Desolé!

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    • Strum dit :

      Ne sois pas désolé ! C’est très bien de venir défendre ce film et je t’en remercie. D’ailleurs, il repose sur une bonne idée. J’ai été déçu que son potentiel ne soit pas vraiment exploité faute d’une mise en scène suffisamment maitrisée. Sandrine Kiberlain est une bien meilleure actrice qu’Agathe Bonitzer à mon avis.

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