Le Lâche de Satyajit Ray : le temps des regrets

le lâche

Dans Le Lâche (1965), Satyajit Ray fait montre de cet art de portraitiste qui le distingue parmi ses pairs. On y retrouve sa faculté à cerner un personnage en quelques traits, héritage d’un don d’observation qui aurait pu faire de lui un grand écrivain. D’ailleurs, son cinéma, par l’intérêt qu’il porte à la psychologie des personnages, a quelque chose de romanesque. Si la trilogie d’Apu était un grand roman alors Le Lâche ferait partie des nouvelles de Ray. C’est un film-portrait à l’instar de ceux qu’il a réalisés dans les années 1960, en particulier Charulata (1964). Il y relate la mésaventure d’un scénariste bengali, Amitabha Roy, dont la voiture tombe en panne dans la campagne de Calcutta. Invité par un planteur de thé à passer la nuit chez lui, il s’aperçoit avec stupeur que sa femme n’est autre que Karuna, qui l’a autrefois aimé. En la revoyant, il se souvient de leur amour et comprend qu’il a commis une erreur en tergiversant au lieu de l’épouser.

Tout le film est vu du point de vue d’Amitabha et nous découvrons avec lui la villa cossue de Bimal, le planteur de thé, son langage occidentalisé, son alcoolisme et sa muflerie joyeuse. C’est un hôte plein de certitudes et sûr de lui-même. Amitabha est tout le contraire. Non pas un lâche comme le qualifie le titre emprunté à la nouvelle de Premendra Mitra ici adaptée (le regard de Ray est trop humain, trop précis, pour réduire son protagoniste à ce mot dédaigneux) mais un homme incertain et velléitaire, quoique raffiné et sensible, ayant du mal à vivre dans le présent. Sans doute n’aime-t-il les choses et les êtres qu’a partir du moment où ils ont quitté le présent pour devenir des images et des souvenirs qu’il peut contempler dans le passé. Ray insère dans sa narration plusieurs flashbacks où Amitabha se souvient de Karuna quand elle était étudiante, brèves scènes faisant voir le couple bien assorti qu’ils formaient. Cette construction narrative lui permet d’opposer le visage assuré et sévère de la Karuna d’aujourd’hui à l’image souriante et frémissante de celle d’autrefois. Nous, spectateurs, voyons cette différence, mais pas Amitabha, qui continue de vivre en dehors du présent. Etudiant, il ne pensait qu’au futur. Homme, le voici qui ne voit Karuna qu’à travers le voile du passé sans comprendre qu’elle n’est plus la même. Ce film bref contient toute la conscience d’un homme.

Comme souvent, Ray utilise des moyens techniques simples, avec une grande économie narrative, pour décrire le caractère velléitaire et rêveur de son personnage. Donnons quatre exemples qui témoignent de la vigueur expressive de son cinéma. Il ouvre son film sur un plan où l’on aperçoit les personnages à travers une grande fenêtre ouverte, cadre dans le cadre annonçant qu’Amitabha voit des images plutôt que les gens tels qu’ils sont réellement. Lors de la soirée passée dans la villa, Ray filme son trio comme le faisait Kurosawa dans les années 1950, en reproduisant la figure du triangle, chaque personnage figurant un sommet solitaire ne pouvant communiquer aux autres sa propre expérience humaine. Dans la forêt, un camion qui passe soudain entre Amitabha et Karuna en les séparant révèle que le premier vit toujours dans le passé quand la seconde est malheureuse dans un présent hors d’atteinte. Enfin, le plan d’une cigarette qui se consume représente ce temps dilaté pendant lequel Amitabha hésite sur la marche à suivre.

Soumitra Chatterjee, acteur fétiche de Ray, est l’interprète idéal d’Amitabha, et l’on peut apercevoir, physiquement incarné dans les sillons de son visage, l’esprit velléitaire de son personnage. Quant à Madhabi Mukherjee, l’inoubliable actrice de La Grande Ville, elle joue Karuna avec ce mélange de force et de désir non comblé qui la caractérise. Le Lâche peut se voir comme une variation autour de cet autre film-portrait qu’était Charulata où les deux mêmes acteurs joueraient des rôles proches, mais avec une issue différente et un regard fixé cette fois non plus sur l’épouse délaissée mais sur l’homme hésitant. L’épilogue possède le tranchant des meilleures nouvelles.

Strum

 

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8 commentaires pour Le Lâche de Satyajit Ray : le temps des regrets

  1. Pascale dit :

    Je garde un souvenir… interloqué (pour faire vite j’ai RIEN compris) du Maitre de Musique… du coup je ne me suis jamais aventurée vers d’autres Ray.

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    • Strum dit :

      C’est dommage parce que tu adorerais ses films. Le Maître de musique est un de ses films les moins abordables. C’est aussi loin d’etre son meilleur même si pour des raisons historiques ce fut un des premiers découverts en France. Je te conseille sans hésiter de voir les films de Ray. C’est un très grand réalisateur. La trilogie d’Apu est un sommet du cinéma, mais si tu préfères quelque chose de plus court, essaie Charulata ou La Grande ville, deux magnifiques portraits de femme. J’adore aussi La Déesse et le renoirien Des jours et des nuits dans la foret.

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  2. Pascale dit :

    Alors là tu me tentes bien. Le Salon de musique m’avait été « vendu » par un cinéphile comme un sommet… je l’ai trouvé inabordable et hermétique.
    Merci de m’orienter vers d’autres titres.

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    • Strum dit :

      De rien. J’ai eu un peu la même expérience que toi quand j’ai découvert il y a longtemps Le Salon de la musique. J’ai alors mis Ray de côté pendant des années. L’éblouissement n’en a été que plus grand quand j’ai découvert ses autres films.
      PS : je pense que tu seras extraordinairement émue par un film comme Le Monde d’Apu (le dernier film de sa trilogie d’Apu qui commence par La complainte du sentier, suivi de L’Invaincu)…

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  3. modrone dit :

    Je connais vraiment mal sauf Le salon de musique, Les joueurs d’échecs et Le visiteur. Je n’ai même pas vu la trilogie qui l’a fait connaître en Europe. Une lacune de plus.

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    • Strum dit :

      Tu peux y aller les yeux fermés. J’ai rarement ressenti une émotion cinématographique aussi forte que celle que j’ai ressentie à la fin du Monde d’Apu (une des plus belles fins de l’histoire du cinéma…)

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