La Femme infidèle de Claude Chabrol : l’homme trompé

la femme infidèle

Au début de La Femme infidèle (1969), les images d’un bonheur familial apparemment sans nuage se dissolvent dans le flou. Puis, la caméra de Jean Rabier, singulièrement mobile pour un film de Claude Chabrol, mesure la distance séparant Charles Desvallées (Michel Bouquet) de sa femme Hélène (Stéphane Audran). Cette distance, Charles la parcourt par la pensée. Il se sait plus âgé que sa femme, il sait qu’elle s’ennuie seule dans leur maison sise près de Versailles, il craint qu’elle ait un amant. La crainte se vérifie et le mari trompé fomente l’étrange projet de rendre visite à l’amant (Maurice Ronet) en jouant le rôle d’un homme partisan de l’amour libre.

La Femme infidèle est un film où aucun sentiment n’est exprimé par les mots, sauf dans le dernier dialogue. Il faut tout imaginer à partir du visage calme des interprètes ; le visage rond de Michel Bouquet dont les yeux inquiets sont pareils à ceux d’un homme surpris par les phares d’une voiture, le visage marmoréen de Stéphane Audran dont les yeux en amande paraissent receler un indolent mystère. Elle fait penser à Clawdia Chauchat, l’exotique « kirghize » de La Montagne magique de Thomas Mann. Cette pudeur du sentiment se retrouve dans la représentation de la vie quotidienne de Charles et d’Hélène, suite de rituels figés par l’habitude (l’apéritif partagé sur le divan, le diner immuable avec leur fils, les soirées sans étreinte), qui sont pour Charles l’expression de son bonheur, pour sa femme le décompte de son ennui. La majeure partie du récit est relaté du point de vue de Charles, si bien que le film pourrait s’appeler l’homme trompé. La musique souvent atonale de Pierre Jansen rend compte des pensées dissonantes de Charles, miné par l’idée que sa femme le trompe. Ce qui guette à la fois Charles et Hélène, c’est le danger de l’immobilité, la menace d’un ordre immuable, l’ennui des couleurs trop unies (ce bleu et ce rouge) de leur chambre. Ils revivent lorsqu’ils agissent, elle en prenant un amant, lui en le frappant. Au fond, ils se ressemblent beaucoup plus que ce que l’on pourrait croire, même si Charles n’aime guère danser au contraire de sa femme. Dans ce film, le silence se fait souvent quand les personnages agissent, quand ils sont pris dans le flux de l’action. C’est quand ils ressassent des pensées impuissantes que la musique dissonante vient.

Chabrol prend le parti de ses personnages qu’il ne juge pas, montrant que les habitudes d’une vie bourgeoise n’étouffent pas certaines passions souterraines. Aussi ce film est-il à la fois parfaitement amorale et exemplaire d’une morale de réalisateur. On y trouve bien un meurtre mais il est accidentel et son auteur apparait joyeux les jours suivants, comme si son action le justifiait à ses propres yeux. On y voit bien des inspecteurs de police mais ils semblent ennuyés de devoir faire leur travail, s’excusant même, avec une certaine componction, de venir troubler le bonheur d’un couple qui vient de retrouver la « pièce manquante » de son amour (à l’instar de la pièce du puzzle de leur fils). Chez Chabrol, cinéaste du non-dit, l’essentiel est invisible pour les yeux. Cette absence de sentiment de culpabilité éloigne irrémédiablement Chabrol de Hitchcock malgré une séquence qui évoque une scène de Psychose. Stéphane Audran, qui vient de nous quitter après une belle carrière, promène sa silhouette hiératique tout le long du film sans jamais que l’on se lasse de la regarder car Chabrol la filme comme une femme qu’il voudrait lui aussi garder auprès de lui, ainsi dans ce beau travelling qui la suit dans le jardin à la fin du film alors qu’un sourire furtif se dessine sur son visage. La Femme infidèle marquait le début de la meilleure période de son réalisateur puisque Que la bête meure, Le Boucher, La Rupture et Juste avant la nuit devaient suivre.

Strum

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9 commentaires pour La Femme infidèle de Claude Chabrol : l’homme trompé

  1. lorenztradfin dit :

    vu il y a une semaine sur ARTE …. belle « lecture » du film !

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  2. modrone dit :

    Je ne l’avais jamais vu. Effectivement quel beau et glacial tableau savait dresser Chabrol en ces annnées 70 et Stéphane Audran en était une hôtesse idéale.

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  3. Un très bon Chabrol. Le début de sa grande époque.

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  4. Vincent dit :

    Un de mes Chabrols préférés. Les films de cette période (qui commence pour moi avec « Les biches » l’année d’avant) ont un petit côté Bunuelien dans ce flottement des personnages au sein d’une mise en scène à la fois très carrée et subtilement moderne. C’est magnifique, encore que certains autres films méritent que l’on revienne dessus.

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