Sammy Going South d’Alexander Mackendrick : l’enfant terrible

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Sammy, enfant anglais de 10 ans, perd ses parents lors du bombardement de Port-Saïd en Egypte pendant la crise du Canal de Suez en 1956. Démuni, il part seul sur la route pour rejoindre sa tante Jane qui vit à Durban, en Afrique du Sud, à près de dix mille kilomètres de là. Dans Sammy Going South (1963), Alexander Mackendrick raconte l’odyssée d’un enfant obstiné et terrible. Que l’on n’imagine pas une fable sur un innocent livré à lui-même et découvrant les difficultés de la vie. Le point de vue du réalisateur sur l’enfance est à rebours de ce schéma habituel et Sammy est fait d’une matière plus dure que le monde qui l’entoure. Comme dans le superbe Cyclone à la Jamaïque où des enfants amoraux causaient la perte de pirates essayant de les protéger, c’est un enfant dépourvu de conscience qui refuse l’aide qu’on lui porte, causant la mort d’un syrien qui prétend l’aider, rendant presque fou un grec qui le suit à la trace pour le compte d’une riche américaine qui s’est prise d’affection pour lui. Les deux hommes espéraient monnayer leur assistance mais l’indifférence avec laquelle Sammy les abandonne à leur sort rend la première partie du film aussi troublante que fascinante. Mackendrick porte un regard à la fois ambivalent et admiratif sur cet orphelin à l’invincible vitalité qui dissuade toute pitié, non seulement celle des autres mais aussi celle du spectateur.

Le film bifurque lorsque Sammy rencontre en pleine savane Wainwright, un vieux contrebandier joué par Edward G. Robinson avec son humanité habituelle. Un lien filial se crée entre ces deux parias (l’homme par choix, l’enfant par le fait du hasard), qui se reconnaissent mutuellement comme faisant partie de la même famille humaine : celle des esprits trop indépendants pour accepter les règles de la vie en société. C’est lorsque Sammy se choisit Wainwright comme père de substitution qu’il acquiert la conscience des conséquences de ses actes qui lui avait fait défaut jusque là. Un enfant a besoin d’un père pour être entier et attentif aux autres. C’est une belle morale que le film énonce cependant explicitement, perdant alors de son mystère pour devenir un plus conventionnel récit d’apprentissage. Le personnage de la tante qui arrive tardivement dans l’histoire fait d’ailleurs preuve d’une compréhension de la situation qui n’est guère crédible. Ce contraste entre la première et la seconde partie du film tient sans doute au désaccord qui survint pendant le tournage entre Mackendrick, persuadé du caractère foncièrement amoral de l’enfant, et le producteur Michael Balcon, qui entendait tirer du récit un film édifiant sur un orphelin triomphant de l’adversité. Visions irréductibles que le film ne peut réconcilier tout à fait et qui expliquent sans doute la fin expéditive, résultat de coupures imposées par la production, même si l’ensemble reste éminemment recommendable. Le film fut tourné au Kenya et le chef opérateur Erwin Hillier rend compte de la lumière particulière de l’Afrique dans de belles images en format cinemascope dont la force de dépaysement est accentuée par le sens du détail de Mackendrick.

Strum

PS : Sammy Going South, connu aux Etats-Unis sous le nom A Boy Ten Feet Tall, fait partie d’un coffret Mackendrick qui vient de paraitre chez Tamasa et comprend aussi Mandy et The Maggie. Américain élevé en Ecosse, Mackendrick a toujours été fasciné par les esprits indépendants, par la mentalité des insulaires et des individus en rupture de ban. Son oeuvre trop brève et son parcours (des comédies Ealings aux films sur l’enfance en passant par Le Grand Chantage) sont singuliers.

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5 commentaires pour Sammy Going South d’Alexander Mackendrick : l’enfant terrible

  1. roijoyeux dit :

    visions irréconciliables entre le réalisateur et le producteur donc incohérence dommage … j’ai déjà vu un film « similaire » avec un enfant extraordinaire « Le tambour » …

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    • Strum dit :

      Ce n’est pas tout à fait une incohérence, c’est surtout que le film m’a paru changer un peu de nature ou de sens en cours de route. C’est après l’avoir vu que j’ai lu que Mackendrick avait eu un différend avec la production, ce qui ne m’a pas étonné car ceci explique cela. Mais, attention, ça reste bien et certains préfèrent même la deuxième partie.

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  2. Pascale dit :

    Sans ton PS j’allais dire que je n’ai jamais entendu parler de ce réalisateur. Mais j’ai vu le grand chantage même si je n’en garde pas un souvenir précis.
    En tout cas tu as le chic pour dégoter des choses inconnues qui tentent fort. Bravo pour la curiosité.

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