La Fille à la valise de Valerio Zurlini : belle, trop belle

2008-09_La-fille-à-la-valise

Lorsque, dans La Fille à la valise (1962) de Valerio Zurlini, Lorenzo (Jacques Perrin) voit Aida (Claudia Cardinale) descendre lentement l’escalier de sa demeure au son d’Aïda, on peut imaginer qu’elle est pour lui l’image vivante de l’esclave de Verdi sortie de scène pour le rencontrer. Son extraordinaire beauté, son port altier, la différence de classe sociale qui les sépare, tout concourt à lui donner l’impression qu’il est un nouveau Radamès prêt à mourir d’amour pour elle. Et quand bien même elle ne serait pas Aïda elle-même, elle reste semblable aux créatures célestes des tableaux de la Renaissance italienne (on reconnait un Raphaël) qui ornent les murs.

Tout le long du récit, Lorenzo n’a de cesse de vouloir aider Aïda. Il ne cherche pas seulement à racheter la conduite indigne de son frère ainé qui a séduit puis abandonné la jeune femme en lui promettant monts et merveilles. Lui, le fils cadet d’une riche famille de Parme, veut vraiment la sortir de sa condition de chanteuse de cabaret car il se fait d’elle une autre image nourrie de ses rêveries. Mais Lorenzo sous-estime les forces sociales qui régissent les destins dans l’Italie de 1962 autant qu’il présume de ses forces. S’il est assez âgé pour former le rêve de devenir le chevalier servant d’Aida, il reste trop jeune pour connaître la vie et être légalement responsable de sa fortune ; il ne peut lui proposer qu’une aparté de quelques jours qui ne changeront rien à son destin de femme exploitée.

Zurlini filme avec beaucoup de sensibilité cette histoire d’amour impossible. Sa caméra cerne les visages de ses interprètes comme s’il voulait en explorer l’intériorité derrière les appartenances de classe et de sexe. La lumière du film, diffuse, éclaire de près les personnages sans rien en cacher. Les choix de musique s’accordent également très bien aux scènes. Outre Aïda de Verdi, Zurlini utilise le El Deguello de Dimitri Tiomkin et sa trompette du destin lors d’une séquence où Lorenzo observe Aida danser avec un homme plus âgé et prend conscience de son impuissance à agir face à une société patriarcale qui n’a pour la jeune femme aucune forme de respect. « Qui me défendra ? » dit-elle au prêtre (Romolo Valli dans un de ces rôles qui lui allaient si bien) venu défendre les intérêts de Lorenzo. « Personne » lui fait comprendre l’ecclésiaste en ne répondant pas. Il prétend représenter un porteur de croix face à une femme soit-disant impure ; en réalité, c’est elle qui porte une croix, la croix de sa beauté, de son corps de déesse, la croix de sa candeur aussi. Car bien qu’elle ait déjà beaucoup vécu, bien qu’elle soit mère déjà, bien qu’elle sache ce que ces brutes qui l’entourent attendent d’elle, ses gestes témoignent d’une candeur qui résiste à sa vie difficile.

Belle comme un soleil, pouvant faire voir la profondeur de sa détresse ou la source cachée de sa joie par la simple inflexion de son sourire, Claude Cardinale est magnifique dans le rôle-titre et le film lui doit beaucoup. Peu d’actrices auraient pu incarner avec un tel naturel ce mélange de candeur et de sensualité latine où la résignation l’emporte sur l’espoir. Jacques Perrin, dans ce qui est peut-être son meilleur rôle, est lui aussi digne d’éloges. Dans La Fille à la valise, tout s’achète, et pour tous, hormis Aida et Lorenzo, l’argent est la mesure du respect. Aida n’est qu’une « fille » désargentée avec une valise et le titre du film, volontairement condescendant (et familier dans sa traduction française), lui refuse même le droit à un prénom. Quelques misérables billets de banque en guise de lettre d’adieu symboliseront d’ailleurs son futur destin. Un film splendide et émouvant.

Strum

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16 commentaires pour La Fille à la valise de Valerio Zurlini : belle, trop belle

  1. Goran dit :

    Super film pour une superbe Claudia…

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  2. Ronnie dit :

    Molto bella Claudia !

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  3. modrone dit :

    Le peu prolifique Zurlini a signé quelques merveilles comme ce film et aussi Journal intime et Eté violent. Et son Désert des Tartares avec la complicité de Jacques Perrin est honorable (c’était une tache impossible). Goran et Ronnie ont bon goût.

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  4. modrone dit :

    Oui j’aime beaucoup Journal intime, Cronaca familiare, où la fratrie aîné-cadet Mastroianni-Perrin fonctionne bien, aux lisières du mélo, mais tellement sensible. J’aime moins Le professeur, un peu sentencieux à mon avis.

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  5. Pascale dit :

    Ah je l’ai toujours raté même lors des diffusions dans les festivals. Je crois que je vais essayer de le trouver en DVD.
    Ils sont magnifiques tous les 2.
    Jacques Perrin est un acteur sous estimé je trouve.

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    • Strum dit :

      Ah oui, essaie de le voir, cela te plaira beaucoup. Perrin (que je trouve un peu mou d’habitude) est vraiment bien ici et n’est pas ridicule face à une Claudia Cardinale qui emporte tout sur son passage.

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  6. Pascale dit :

    Ça y est c’est commandé 🙂

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  7. Pascale dit :

    Vu ce soir. D’une tristesse…
    Quel destin ! Tout ça parce qu’elle est belle.
    Et elle a eu un enfant :-(‘
    C’est très beau.
    Dommage qu’ils ne puissent partir ensembke. Ils s’aiment.
    Quelle sinistre « lettre » d’adieu…
    La musique j’étais persuadée que c’était celle d’un western.

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    • Strum dit :

      C’est beau, hein ! Mais très triste, oui. Claudia Cardinale a elle aussi eu un enfant très jeune et s’était peut-être identifiée au personnage. Le morceau à la trompette de Tiomkin fut utilisé par Hawks dans Rio Bravo.

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  8. Pascale dit :

    Ah ok il me semblait bien que c’était la musique de Rio Bravo. Je voyais des images de western pendant le film 🙂

    Moralité: dans la vie vaut mieux être moche.

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