Ni le ciel ni la terre de Clément Cogitore : inexplicable

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Ni le ciel ni la terre (2015) de Clément Cogitore est un premier long métrage qui donne envie de regarder de près la future carrière de son réalisateur. On y décèle une ambition formelle autant que thématique qui fait trop souvent défaut au cinéma français contemporain, a fortiori dans un premier film. D’un point de vue formel, ce récit évoquant le désarroi d’une brigade française face à de mystérieuses disparitions lors de l’intervention occidentale en Afghanistan au début des années 2000, se distingue à la fois par des cadres fixes très bien composés disant l’immensité et le silence des lieux et la volonté de représenter la dimension logistique et technologique d’une intervention militaire aujourd’hui. Cogitore organise ainsi une confrontation formelle entre l’ancien (ces paysages de granit aux formes immuables) et le moderne (l’équipement ultra-sophistiqué et mobile du fantassin du XXIè siècle). Aux images de montagnes baignant dans une lumière d’aube répondent les images à distance des lunettes infrarouges dont les couleurs verdâtres semblent marquer la frontière de quelque contrée fantastique. Cogitore s’avère aussi à l’aise dans l’exercice de mise en scène d’une scène de traque caméra à l’épaule que dans celui plus ancien (mais dont l’art semble s’être parfois perdu) consistant à contempler la nature immobile.

Cette opposition formelle n’est pas une simple coquetterie stylistique. Elle est au principe même du film puisque celui-ci fait se rencontrer le rationalisme du capitaine Antares Bonnassieu (Jérémie Renier, convaincant) et le mystère irrésolu de la disparition progressive de ses hommes enlevés un à un au coeur de la nuit. Ce ne sont pas des désertions. Ce mal mystérieux frappe aussi bien les soldats français que les talibans qui sont de l’autre côté de la frontière afghano-pakistanaise. Selon les habitants d’un petit village afghan proche du camp français, l’auteur de ce forfait ne serait autre qu’Allah, qui s’emparerait des hommes s’endormant sur un territoire sacré auquel se référerait une sourate du Coran, reprenant la vie qu’il a donnée. Il n’y aurait plus d’adversaires se faisant face selon la convention habituelle du film de guerre, plus de guerre de civilisations ou de religions,  mais des hommes également démunis face à la puissance de dieu. Ce n’est pas un hasard sans doute si les habitants du village sont des sunnites se réclamant du soufisme, une branche mystique et pacifique de l’islam.

La scène où un jeune berger afghan explique à Antares pourquoi ses hommes disparaissent est une des plus fortes du film. L’officier français ne peut évidemment croire ce qu’il considère comme une superstition sinon une mystification destinée à le tromper. Sa propre croyance en la supériorité de la technologie occidentale sur les rites de ces bergers qui offrent des chèvres à leur dieu ne peut souffrir d’être ainsi mise en échec par ces inexplicables disparitions. Pourtant, la civilisation occidentale est à l’origine bâtie précisément sur des récits mystiques où des hommes sacrifiaient des chèvres à leur dieu. Mais si l’on en croit les guerres technologiques qu’elle livre, elle a substitué à cette ancienne foi une croyance dans un nouveau dieu, sécularisé celui-ci, le dieu de la technique. Sauf qu’ici, la croyance dans la supériorité technologique achoppe sur une croyance plus ancienne dans un mystère divin que la technologie ne peut ni domestiquer ni expliquer. Voit-on vraiment mieux avec des lunettes infrarouges ? Le dieu de la technique sera impuissant à faire revenir les soldats qui se sont dissous dans ce paysage de pierre et de poussière. Le scandale de la mort que les religions prétendent expliquer reste toujours cela : un scandale, dont ni le ciel ni la terre ne peuvent rendre compte, que la mort vienne des mains de la guerre ou des mains d’un dieu. Au fond, peu importe ce qui est mis dans le cercueil d’un disparu. Voilà du moins ce à quoi Cogitore semble vouloir nous faire réfléchir sans jamais le formuler explicitement. C’est que le cinéma aussi est affaire de croyance et un film réussi est un film où l’on peut croire à tout.

La résolution n’est pas tout à fait à la hauteur des questions que le film met en jeu. Plus exactement, on ressent une certaine précipitation à la fin du récit alors que l’on aurait bien aimé continuer à accompagner Antares un peu plus longtemps vers on ne sait quel rivage inconnu. Comme l’ont dit quelques sages, peu importe le but, l’important c’est le chemin. L’épilogue, avares de mots et d’images, laisse l’inexplicable sans réponse, nous laissant seul avec la nature silencieuse. Mais pouvait-il en être autrement ? Un premier film hautement recommandable et l’éclosion d’un talent – si le ciel et la terre le veulent bien.

Strum

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8 commentaires pour Ni le ciel ni la terre de Clément Cogitore : inexplicable

  1. princecranoir dit :

    Superbe chronique pour célébrer un jeune artiste dont le talent m’avait ébloui à l’occasion d’une exposition au musée d’art moderne de Strasbourg. Ses photos sur la nature mystique des agissements de nos contemporains du XXIème siècle trouvent un lointain écho dans cette vallée de tous les mystères, où règnent des forces contre lesquelles les armes ne peuvent rien. La magie est encore de ce monde, quoiqu’on en dise.

    Regardez-moi cette « déposition » (2014)

    Très envie de voir son film « Braguino ».

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    • Strum dit :

      Très beau, merci ! C’est chouette d’avoir vu cette exposition. Et comme toi, j’ai maintenant très envie de voir son Braguino. J’espère qu’il trouvera des producteurs audacieux pour l’épauler dans de prochains films de fiction.

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  2. Pascale dit :

    Ah ce film, quelle expérience !!!
    Espérons que ce jeune réalisateur s’attèle à un nouveau long.
    Son Braguino vu en février au Festival d’Annonay m’a mise littéralement KO. J’espère que tu trouveras ce court ou moyen métrage que j’ai vu quasiment en apnée, les yeux écarquillés entre beauté, incrédulité et terreur.
    Cogitore ne doit pas être un humain comme les autres.
    http://www.surlarouteducinema.com/archive/2018/02/09/annonay-2018-braguino-6024997.html

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    • Strum dit :

      Merci pour le lien. En effet, j’aimerais bien voir Braguino maintenant, d’autant que Cogitore indique qu’une de ses sources d’inspiration, ou un des films qui lui a donnés l’idée de ce documentaire, a été Dersou Ouzala de Kurosawa, chef-d’oeuvre absolu et l’un de mes films préférés.

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  3. 100tinelle dit :

    Bonsoir Strum,

    L’inexplicable ou l’importance du sacré. Très bon premier film, effectivement. Je ne résiste pas à te confier une anecdote à ce sujet, même si nous nous éloignons du cinéma, tout en partageant les thématiques du film. Je suis gestionnaire système (unix et linux), et je savais que mon collègue avait une délicate intervention à faire sur les serveurs Solaris. Je suis venue le voir dans la salle informatique, pour le soutenir et voir où il en était dans son intervention. J’ai ouvert la porte de la salle, je me suis dirigée vers lui et je lui ai demandé comment cela se passait. Assis, il a levé les yeux sur moi, la bouche ouverte et les yeux écarquillés, au point où j’ai eu l’impression d’être un instant la réincarnation de la vierge Marie redescendue sur terre le temps d’une apparition. Cela faisait une demi-heure que le serveur ne redémarrait pas pour une raison inconnue, mais il a suffi que je franchisse le seuil de la salle pour que le système redémarre. Il n’a jamais cru au hasard et a soutenu mordicus que c’était moi qui avait déclenché quelque chose. Que veux-tu que je répodnre à cela ? Le recours au sacré, c’est plus fort que nous.

    J’attends aussi avec impatience son deuxième film 🙂

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    • Strum dit :

      Bonsoir Sentinelle. Le recours au sacré ou alors ton collègue a plus prosaïquement le béguin pour toi ! 😉 Merci pour cette anecdote d’autant plus savoureuse que les serveurs s’appellent… Solaris comme chez Tarkovski, le grand cinéaste du sacré.

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      • 100tinelle dit :

        Ah tiens oui, je n’avais même pas fait le lien avec Tarkovski, c’est effectivement d’autant plus savoureux 🙂

        Je persiste et signe : le recours au sacré et pas autre chose. Ceci dit, après cette anecdote, il voulait ma présence auprès de lui pour toutes ses interventions ultérieures… je plaisante (euh en fait non, mais il l’a dit sur le ton de la plaisanterie, enfin je crois) 😀

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