Le Général Della Rovere de Roberto Rossellini : jouer, croire, mourir

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Emanuele Bardone (Vittorio de Sica) est un escroc et un profiteur de guerre qui opère à Gênes en 1943 après la chute du régime fasciste italien. Toute la première partie du Général Della Rovere (1959) de Roberto Rossellini le voit tenter d’extorquer des lires à des femmes éplorées, à des pères inquiets, qui espèrent faire libérer par son intermédiaire leurs maris et leurs fils emprisonnés par les nazis. Le colonel Müller (Hannes Messemer), séduit par le talent de bonimenteur de Bardone, le fait arrêter et lui propose, plutôt que d’être déféré devant les tribunaux militaires allemands, d’endosser l’identité du Général Della Rovere qui devait assurer la coordination entre la résistance intérieure italienne et les forces alliées du dehors. Rovere est mort mais la résistance ne le sait pas encore et Müller compte sur Bardone pour lui livrer le nom de son chef.

Ce qui frappe d’emblée dans ce film, c’est le silence qui y règne. Rossellini est un cinéaste du silence et l’on regarde ses films dans une sorte de recueillement que commandent les images. Ce silence a ses murs et ses couleurs ; ici, les murs sont décrépits et humides, et les couleurs grises. C’est comme si Rossellini avait demandé à ses décorateurs de dresser de grands encadrements de gris autour des personnages, sans s’embarrasser d’ailleurs outre mesure du réalisme des décors. Plusieurs fois, ces derniers apparaissent un peu factice (mais un factice voulu) et les décors peints autant que les effets de transparence sont visibles. Rossellini ne filme pas ici dans la rue, il en filme une version de studio dépouillée du paraître et de l’ornement. Cela pourrait sembler paradoxal pour ce maître du néoréalisme, mais c’est peut-être précisément parce qu’il a déjà filmé les stigmates de la guerre telles qu’elles se présentaient à lui dans Rome ville ouverte (1945) et Allemagne année zéro (1948) qu’il ne veut pas les reconstituer ici, qu’il ne veut pas tromper son spectateur, ne veut pas accentuer l’effet de réalisme pouvant provenir d’une reconstitution trop ornée et soignée. Du passé, Rossellini préfère montrer, selon sa manière, d’impressionnantes images d’archives (y compris celles du bombardement de Gênes en 1943) qui s’insèrent plusieurs fois dans la narration pendant la première partie du film. Dans une scène, un raccord habile relie de véritables décombres au plateau de cinéma, reliant les registres d’images, reliant les faits et la fiction, ce qui est juste pour un film qui les mélange. Le décor est nu pour dire aussi que c’est Bardone le sujet du cinéaste et non le cadre autour de lui. Reléguer l’encadrement du décor à l’arrière-plan, c’est faire venir la dignité du personnage au premier plan. Cela aussi, c’est très rossellinien.

Même quand Bardone parle, on a l’impression que le silence perdure, que les murs gris avalent ses paroles. Car cet imposteur est un homme triste. Malgré l’abattage de Vittorio De Sica, Bardone n’appartient pas à cette race d’escroc qui s’enivre de leurs tours. Sur son visage se lit au contraire la lassitude d’être un miroir aux alouettes, un homme aux yeux doux en qui on aurait envie d’avoir confiance mais qui systématiquement vous déçoit. N’affirme-t-il pas lui-même qu’il est devenu escroc sans le vouloir, à force d’avoir trop bien joué son rôle d’intermédiaire auprès de la Kommandatur allemande ? Son seul véritable vice, c’est le jeu et encore joue-t-il « sans tricher ». On pourrait s’étonner que Rossellini consacre tant de temps aux médiocres trafics de Bardone avant d’entrer dans ce que l’on a coutume d’appeler le vif du sujet, à savoir l’emprisonnement de Bardone sous la fausse identité du Général Della Rovere. Mais en réalité, et c’est pourquoi elle est utile, toute cette première partie fait voir les ressorts psychologiques du personnage qui annoncent sa transformation en prison au contact des résistants. Lors de sa rencontre avec son ancienne maitresse (Sandra Milo), Bardone est incapable d’accepter son chèque pour un saphir qu’il sait faux. Il veut bien tromper les autres, mais pas ceux qu’il aime. Il apparait parfois dépassé par les évènements comme s’il avait trop bien joué son rôle. L’habit fait le moine au contraire de ce qu’essaie de faire croire un proverbe usé. Tout homme qui joue trop longtemps un rôle finit par croire à son personnage.

C’est cette capacité à jouer un rôle qui intéresse le colonel Müller. Ce qu’il ne voit pas, cependant, c’est que Bardone, en jouant ce rôle, devient progressivement le personnage. Dans la prison de San Vittore à Milan où il se retrouve incarcéré, entouré de l’affection et de l’admiration des résistants prisonniers qui n’ont jamais vu son visage mais le connaissent de réputation, Bardone devient Della Rovere. Souvenons-nous : son vice c’est le jeu, mais quand il joue, il ne triche pas. On pourrait énumérer les étapes de sa mue, et Rossellini les rend admirables, comme les stations d’une passion, les marches d’une sanctification : les inscriptions des condamnés sur les murs ; la mort du résistant Banchelli, avec cet aller-retour de la caméra du corps à Bardone puis retour au corps, et enfin élévation de la caméra vers une fenêtre obscure qui le plan d’après devient lumière ; la lettre de la femme de Della Rovere lue à haute voix et qui l’émeut tant ; l’extraordinaire scène de bombardements où Bardone-Rovere demande à quitter sa prison, n’en pouvant plus d’avoir peur, d’entendre les autres hurler, et se met soudain, comme possédé, à les exhorter à rester dignes au nom de l’honneur de la patrie ; ou encore, cette nuit au milieu des autres, attendant debout, faisant les cent pas, écoutant le Kaddish (la prière des morts) des prisonniers juifs. Bardone en vient à considérer ses propres turpitudes comme moins importantes que les misères des autres, moins dignes de leur courage. Il n’y a pas une étape décisive de sa mue, toutes le sont et étaient portées en germe par lui depuis le début. Seules les circonstances manquaient à la révélation de ce qu’il était au fond de lui. Peut-être qu’un héros est un homme qui ne « joue » plus.

En somme, Bardone, sous le masque de Della Rovere, devient un de ces héros anonymes dont l’Histoire oublie les noms, pas tout à fait digne du véritable Della Rovere sans doute, mais peut-être pas loin derrière, sans que cela l’exonère de ses fautes passées. Le film fait penser qu’il est toujours difficile de savoir qui sont les véritables héros d’une guerre, quelles sont les véritables faits derrière la légende que l’Histoire raconte. D’ailleurs, Le Général Della Rovere s’inspire du récit de l’écrivain italien Indro Montanelli qui fut emprisonné à San Vittore pendant la seconde guerre mondiale et prétend l’histoire authentique. Plus singulier encore, cette idée d’un imposteur qui remplace une figure connue fut aussi utilisée par Akira Kurosawa dans Kagemusha (1980), lequel s’inspire aussi en partie de faits réels. Un des plus grands films de Roberto Rossellini.

Strum

PS : Il est étonnant que ce soit Vittorio De Sica lui-même (cet autre grand nom du néoréalisme, quoique le sien soit différent de celui de Rossellini), qui incarne Bardone, sortant de son registre habituel d’amuseur gominé et livrant une de ses plus belles interprétation.

PPS : On reconnait Vittorio Caprioli dans le rôle du barbier Banchelli, émouvant ici avant qu’il ne se prête à des apparitions plus comiques dans une série de films français postérieurs (Adieu Philippine, Le Magnifique, L’Aile ou la cuisse, etc.).

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7 commentaires pour Le Général Della Rovere de Roberto Rossellini : jouer, croire, mourir

  1. J.R. dit :

    Petite faute de frappe : Il est étonnant que ce soit Vittorio De Sica lui-même (cet autre grand nom du surréalisme, quoique le sien soit différent de celui de Rossellini)… néoréalisme je suppose!
    Sinon très grand film que celui-ci!

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  2. Strum dit :

    Bien sûr, c’est corrigé, merci. Film impressionnant en effet !

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  3. modrone dit :

    Un grand et beau film souvent un peu délaissé par les admirateurs de Rossellini dont je suis. Peu après ce dernier devait se consacrer à la TV et d’une bien belle façon.

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    • Strum dit :

      Bonjour Edualc, content de te voir de retour. 🙂 Un film qui n’a pas l’aura de certains de ses précédents films en effet, mais qu’il est beau pourtant ! La fin est très émouvante. Les films de Rossellini ont toujours une atmosphère particulière. J’ai tenté de la décrire.

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  4. Ping : Una Questione Privata de Paolo et Vittorio Taviani : parcellaire | Newstrum – Notes sur le cinéma

  5. Maurice Tremblay dit :

    Merci de cet excellent article.

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