Le Ciel étoilé au-dessus de ma tête d’Ilan Klipper : réclusion volontaire

ciel étoilé

Parfois, un titre suffit pour donner envie de voir un film. Celui du Ciel étoilé au-dessus de ma tête (2018) d’Ilan Klipper est tiré de la plus belle formule de la philosophie kantienne, que l’on trouve dans Critique de la raison pratique de Kant, l’une des rares ayant une valeur aussi bien littéraire que philosophique : « deux choses remplissent le coeur d’une admiration et d’une vénération toujours nouvelles et toujours croissantes », écrit-il, « le ciel étoilé au-dessus de moi et la loi morale en moi ». C’est l’histoire d’un écrivain de 50 ans dont la crise d’inspiration s’éternise, qui n’a plus rien écrit depuis 20 ans, qui vit reclus, insomniaque, vindicatif, lunaire, mais heureux à sa manière, dans son appartement dont il ne sort jamais. Inquiets, ses parents font venir une psychiatre pour le faire interner quelque temps. Ce canevas d’un ordre d’internement signé par la famille n’est pas sans rappeler Rois et Reine de Desplechin, auquel Klipper empreinte aussi le goût des citations (Pialat, Deleuze, sont cités) et l’usage de jump cuts brisant la continuité de la parole, tout en accentuant le travail sur le montage pour disjoindre la temporalité du récit. La mère juive envahissante et presque castratrice fait penser à celle de New York Stories de Woody Allen, voire au Complexe de Portnoy de Philip Roth qui vient de disparaitre, et le tout a quelque chose d’une farce yiddish.

En dépit de ces mânes dont l’influence est visible, le film distille un charme bien à lui, modeste mais certain, une loufoquerie de littéraire égoïste et insouciant des convenances et du qu’en-dira-t-on. Malgré le titre, le film reprend de Kant non l’idée d’une loi morale (car la seule loi ici, c’est celle que dicte l’inspiration de l’écrivain), mais cet étrange particularisme kantien qui veut que le philosophe de Königsberg qui prétendit fonder un système d’explication global du monde reposant sur des impératifs moraux ne soit pour ainsi dire jamais sorti de chez lui, ne quittant jamais sa région natale sa vie durant. Or, c’est précisément le cas de Bruno, l’écrivain, qui ne sort jamais de chez lui, ne le veut pas, comme si son appartement était devenu la carte de son univers mental, un cerveau devenu étendue et le protégeant de l’extérieur, aux violents éclairages colorés mesurant le décalage de son occupant par rapport à la réalité. Ce faisant, Klipper montre l’écart existant entre la beauté et la noblesse de l’art qui est comme un ciel étoilé (ici, la beauté de la littérature puisque Bruno est l’auteur d’un roman reçu comme un chef-d’oeuvre vingt ans auparavant) et la médiocrité, la modicité, le désordre, des lieux, des pièces, où il naît souvent. Un livre est plus facile à comprendre qu’un écrivain qui n’obéit qu’à ses propres lois, qu’à sa propre morale. Là où naît un écrivain, la famille disparait, a d’ailleurs écrit Philip Roth. Ici, les parents se révoltent contre le fils écrivain qu’ils entendent juger comme au tribunal, mais en pure perte : c’est l’imaginaire fantaisiste et à moitié paranoïaque de l’écrivain qui l’emporte, y compris à travers la mise en image drôlatique du film.

Le récit s’achève lorsque la réclusion volontaire se termine, quand Bruno se retrouve dehors contraint et forcé, mais c’est lui qui choisit le terrain, amoureux, de sa dernière rencontre avec la psychiatre, c’est lui qui gagne à nouveau par la force de son imaginaire décalé d’écrivain. Laurent Poitrenaux, visage pâle et air ahuri, dégaine de marginal aux cheveux en pétard, rend compte à merveille de la folie douce de Bruno, face à Camille Chamoux, très bien en psychiatre peu à peu dépassée par l’indiscipline et l’obstination de son patient anticonformiste. Mineur mais amusant.

Strum

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2 commentaires pour Le Ciel étoilé au-dessus de ma tête d’Ilan Klipper : réclusion volontaire

  1. Salut Strum,
    « Mineur et amusant ». Oui, au regard des moyens mis en œuvre, ce film ne peut viser le statut de film majeur. Je trouve réjouissant que ce type de film, fragile et non formaté, puisse trouver quelques cinémas pour être diffusés.

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    • Strum dit :

      Hello InCine. Oui, c’est bien que ce type de film soit distribué même si c’est dans un tout petit circuit de salles. Le film est sympa et original mais on voit bien ses influences.

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