L’Homme tranquille de John Ford : ballade irlandaise

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Dans L’Homme tranquille (1952), John Ford, né en 1894 dans le Maine, aux Etats-Unis, de parents irlandais immigrés, chante le pays de ses ancêtres en sublimant ses paysages et en réconciliant ses croyances. Cette magnifique histoire d’amour est aussi l’histoire de l’amour d’un pays, non pas les Etats-Unis où Ford vivait, mais une Irlande qui est pour lui à la fois le pays d’origine de sa famille (le film fut tourné dans le Comté de Mayo limitrophe de celui de Galway d’où est originaire son père), avec ce que cela comporte de légendes familiales, et le pays semi-imaginaire d’un possible retour au pays du fils prodigue exilé.

John Wayne y incarne Sean Thornton, un américain qui revient dans son pays natal à la suite d’un drame. Ce que Sean vient oublier, c’est la violence de l’Amérique, pas seulement celle des américains, la sienne. Ce qu’il vient chercher, vient entretenir comme la flamme d’un feu qui ne doit pas s’éteindre, c’est le souvenir de sa mère, et dans une très belle scène au début du film, il entend sa voix surgir du passé alors qu’il contemple de verts bocages. De même, la première rencontre entre Sean et Mary Kate Danaher est filmée par Ford comme une apparition : Mary Kate traverse l’écran de droite à gauche et semble naître d’un paysage de forêt, mi-dryade mythologique, mi-bergère au rouge jupon, souvenir d’une Irlande idéalisée parce que lointaine tout autant que promesse d’un bonheur terrestre et présent. Ford la filme ensuite en contre-plongée, sa silhouette se découpant contre le ciel derrière elle, un ciel pareil à une aube dorée. Icône en même temps que femme désirable, Maureen O’Hara est la splendide incarnation de cette image rêvée, et Mary Kate l’un des personnages féminins les plus vivants et attachants de l’oeuvre de Ford. C’est comme si Sean voyait un rêve se matérialiser devant lui. Son regard se fige, s’illumine, tandis que Mary Kate semble saisie elle aussi par la magie de cet instant. Dès cette apparition, elle devient pour Sean l’image même de cette Irlande à laquelle il rêvait et tout le récit se déroule à partir de cette rencontre, qui raconte comment en tâchant d’apprivoiser Mary Kate pour la faire sienne, Sean apprivoise l’Irlande.

Ce à quoi aspire Sean, c’est de vivre « tranquille », d’où ce surnom de « quiet man » que les habitants du village d’Inisfree lui donnent. L’Irlande du film s’oppose par sa beauté bucolique aux Etats-Unis qu’a connu Sean, pays de la violence et des hauts fourneaux de Pittsburgh qui brûlent les poumons. Mais cette opposition n’est pas aussi mièvre ou simpliste qu’on pourrait le croire de prime abord. Le début de conte de fées cède bientôt la place à des complications liées aux coutumes irlandaise contre lesquelles Sean, enfant de l’exil qui se représente l’Irlande comme un pays de folklore innocent, n’est pas en mesure de lutter. A travers ce Sean si candide, Ford, autre enfant de l’exil, évoque son propre désir d’une Irlande plus belle, plus pure, qu’elle ne l’est en réalité. Lui aussi, peut-être, veut oublier à travers cette escapade irlandaise, la guerre et la violence physique et symbolique de l’Amérique du maccarthysme comme le suggère Joseph McBride dans sa biographie sur le cinéaste. Toujours est-il que l’Irlande du film est un pays de traditions, et l’on sait le traitement parfois ambivalent que Ford leur réserve derrière les scènes de danse et de liesse de ses films, tout en reconnaissant leur importance et leur source de joies pour la communauté. L’Homme tranquille n’échappe pas à ce questionnement fordien sur leur joug. Bien que Sean et Mary Kate s’aiment, ils ne sont pas autorisés à se prendre pour mari et femme faute du consentement du frère, le terrible « Red » Will Danaher, colosse incarné par un Victor McLaglen plus vrai que nature qui voue une rancune tenace à Sean à cause d’un de ces différends immobiliers où mûrissent les passions campagnardes. Face à cette tradition trop rigide, et alors que Sean attend impuissant, Ford imagine un complot où trempent de concert les autorités ecclésiastiques, qu’elles soient catholiques ou protestantes (car L’Homme tranquille est un film de réconciliations). Red se laisse convaincre qu’il doit laisser sa soeur quitter son foyer s’il veut épouser la riche veuve Tillane, laquelle aurait fait savoir qu’il ne lui était pas indifférent. Lorsqu’il se rend compte de la supercherie, car la veuve n’est au courant de rien, il assomme Sean d’un direct du droit et refuse de céder à Mary Kate la dot qui lui revient. S’estimant humiliée, et bien que déjà mariée, elle intime Sean d’aller récupérer sa dot en affrontant son frère. Mais Sean, ancien boxeur, homme tranquille qui rêve maintenant de la paix qu’accorde l’oubli, a juré de ne plus se battre. Impossible réconciliation entre un serment individuel et une coutume collective et en effet, il faudra que l’une ou l’autre cède par amour.

Parce que Ford a auparavant désigné une certaine tradition comme une chaîne pouvant entraver la liberté de la femme irlandaise, il peut ensuite filmer cette si célèbre séquence où Sean va chercher Mary Kate à la gare et la traîne à travers champs avec tout le village derrière lui. Cette scène ne pourrait plus être filmée telle quelle aujourd’hui, car il se trouverait toujours quelqu’un pour mal l’interpréter, mais ce que Ford malmène ici, c’est moins une femme que la tradition de la dot qui emprisonnait les femmes. Le scandale, c’était la manière dont Red prétendait diriger la vie de sa soeur, privée de droits civiques, sans même la consulter, et non pas le fait que Sean veuille chercher la femme qu’il aime à la gare pour confronter une coutume discutable. D’ailleurs, si l’on suit la logique, le mouvement, de cette grande séquence champêtre, on observe qu’elle se termine avec ladite dot jetée au feu par le couple Sean-Mary Kate uni. C’était la dot qui était l’objet de dissension de la séquence. Libéré de cette passion mauvaise, leur couple triomphe, Mary Kate peut repartir la tête haute, et Red Danaher recevoir la raclée qu’il mérite, Ford culbutant là-aussi la tradition puisque Red est un Squire, un de ces gentlemen-farmer anglais abusant parfois de leurs droits dans les romans de Thomas Hardy ou George Eliot. On comprend alors les encouragements de la foule qui se venge peut-être par procuration d’années d’humiliations infligées par Danaher. La même logique de correspondance visuelle et narrative préside à la scène comique du baton que tend une villageoise de l’ancienne génération à Sean en disant ces mots infâmes pris au pied de la lettre: « here is a good stick to beat the lady! ». Car dans la dernière scène du film, on voit furtivement Mary Kate prendre des mains de Sean un baton et le jeter par terre en riant avant de prendre son mari par la main et de l’entraîner vers la maison, écho visuel du premier baton, qui clôt une subtile boucle narrative et dialectique : le baton n’est plus l’instrument d’un trait d’humour douteux de Ford, mais son rejet un symbole de l’émancipation de la femme irlandaise, qui en la personne de Mary Kate repousse tout asservissement. Tout cela est dit par l’image, sans aucun mot d’explication, voire avec une certaine malice, approche du cinéma typique de l’art fordien.

Ford filme ici Inisfree comme une communauté, comme une famille, et l’on retrouve plusieurs acteurs et actrices de sa troupe parmi les seconds rôles du film : Ward Bond en curé de village, Barry Fitzgerald dans un personnage d’ivrogne magnifique tel que Ford les affectionnait, Arthur Shields en pasteur compréhensif, Mildred Natwik en veuve Tillane, Francis Ford, le frère aîné, même, qui joue le patriarche. Plusieurs séquences qui font tout le charme de ce film aux mille détails drôles et pittoresques le démontrent : dans Inisfree, chaque lieu est lieu d’habitudes, pareil aux lieux familiaux : alors le cheval s’arrête par habitude devant le pub où sera bue la Guinness, le chef de gare retarde le train par solidarité, et le village se rassemble tout entier pour voir la bagarre entre Sean et Red Danaher, jusqu’au patriarche déjà sur le seuil de la mort qui ressuscite miraculeusement pour assister au combat et communier avec le reste du village dans cette célébration de leur unité. Sous cet aspect, le film raconte une histoire inverse de celle de Qu’elle était verte ma vallée, où l’on partait d’une unité familiale pour arriver à une communauté dissoute. Cette unité, cette victoire de l’amour et du souvenir sur toute autre considération, Ford l’a voulue, et ce film superbe et chaleureux est pareil à une trève dans la longue lutte pour l’indépendance du pays entre catholiques et protestants qui s’entraident ici. Ford a volontairement expurgé du récit d’origine, une nouvelle de Maurice Walsh, toute référence directe à la guerre d’indépendance irlandaise, changeant d’époque et ne conservant qu’une allusion sybilline à l’Armée Républicaine Irlandaise (I.R.A), alors qu’il n’avait pas hésité à aborder le sujet dans Le Mouchard qui se déroulait pendant la guerre civile irlandaise au début des années 1920. Frank S. Nugent, scénariste attitré du cinéaste, a fait un formidable travail d’adaptation en ne retenant de la nouvelle que ce qui convenait à Ford, à l’instar de son adaptation du roman d’Alan Le May pour La Prisonnière du désert .

Du point de vue de la mise en scène, la maitrise de Ford est éclatante et la force expressive des images fait de L’Homme tranquille un film que l’on peut voir et revoir. Il n’y a pas un plan de trop, les diagonales des images et un Technicolor alors au faîte de ses pouvoirs évocateurs rendent presque palpable la beauté de cette campagne irlandaise aux dégradés de vert. Tout coule, tout semble évident, tout est lyrique, mais un lyrisme où le sentiment ne se dévoile qu’avec pudeur. La mise en scène mêle influences expressionnistes (visibles dans les jeux d’ombre), empreintes romantiques (le son du vent, la pluie qui tombe lors de la promenade) et gestuelles délicates transformant certaines scènes en lent ballet (ainsi ce plan inoubliable où Sean retient Mary Kate par la main le soir de son arrivée, comme s’ils dansaient, et l’enroule ensuite dans ses bras pour un baiser). La musique de Victor Young, inspirée de motifs musicaux irlandais et tirant parti d’un beau thème de Richard Farrelly (The Isle of Innisfree) apporte au film une énergie supplémentaire. L’Homme tranquille fut un des plus grands succès commerciaux de Ford après une très longue gestation car aucun studio ne croyait au film. Il est difficile d’imaginer un autre couple que John Wayne et Maureen O’Hara pour jouer Sean et Mary Kate : ils sont tous les deux sensationnels.

Strum

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16 commentaires pour L’Homme tranquille de John Ford : ballade irlandaise

  1. J.R. dit :

    J’aurais plein de choses à dire sur ce film, l’un de mes préférés, et certes on peut le voir sur l’angle de la tradition contre le libéralisme, mais le thème de la violence (le court flashback influença l’esthétisme de Scorcese pour son Raging Bull) est pour moi plus central, avec un travail admirable autour des archétypes du Masculin et du Féminin… Je cite pour le plaisir Jean Collet (qui a écrit un texte essentiel sur ce film dans John Ford : La Violence et la loi) au sujet de la scène du cimetière : « La (douce) violence qui les a réunis, la puissance tellurique à l’œuvre en ce lieu, traverse le royaume de morts et celui des vivants. Elle relie – comme dirait Aimée Agnel – tous les contraires,elle est en-deça et au-delà des mots, l’expression la plus pure, la plus élémentaire, la plus palpable du sacré […] ». Le génie de Ford est cette capacité à l’intérieur de films de genre de nous subjuguer par la beauté et des idées à la limite de l’assimilable.

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    • Strum dit :

      John Ford nous « subjugue » par la beauté de ses images, je suis bien d’accord avec ce terme. Un film très riche que l’on peut voir sous différents angles en effet.

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  2. Pascale dit :

    C’est en effet un film que jai vu et revu avec toujours le même plaisir. Même si je ne lui accordais pas toute cette profondeur.
    Bien sûr je voyais bien l’émancipation d’une femme quasi asservie par sa famille et surtout son frère. Mais je ne pouvais m’empêcher de sourire lorsque Sean la tire par les cheveux.
    Ce qui en effet ne se fait pas (d’en sourire).

    J’ai revu E.T. récemment. On y voit la scène où Mary Kate et Sean se tirent le bras alors que la porte s’ouvre et se ferme à cause de la tempête et qu’ils finissent par s’embrasser.
    Bref…

    J’ai toujours trouvé ce film très drôle mais un peu naïf et désuet. Et même si c’est impossible d’imaginer d’autres acteurs que Maureen O’Hara et John Wayne (et je trouvais génial qu’il sorte enfin un peu de ses rôles de cow-boy pour aller dans ce pays qui me fait rêver et avec un rôle et des tenues différents), j’ai toujours eu un peu de mal à croire que ces 2 personnages largement adultes jouent aux ados, empêchés dans leur projet par la famille.
    J’ADORE vraiment ce film mais je le verrai sans doute sous un autre angle la prochaine fois (il est tjs programmé sur Paramount Channel actuellement) et non plus comme une gentille comédie à la réalisation parfaite et virevoltante et au technicolor flamboyant (un peu comme Johnny Guitar, pour l’aspect couleurs, revu récemment).
    Merci pour cet éclairage.

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    • Strum dit :

      Oui, E.T. voit la scène et communique par la pensée à l’enfant l’idée de prendre dans ses bras sa copine de la même manière. C’est un film qu’on voit et revoit avec un immense plaisir et on peut le voir sans forcément réfléchir à tout ce que Ford raconte. Je dirais même que c’est la manière la plus naturelle de voir le film, en se laissant subjuguer par la beauté des images le sourire aux lèvres.

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  3. modrone dit :

    Trop ancien pour émettre une vraie critique fondée mais il reste un très bon souvenir et cette bataille homérique devenue référence. A coupler avec Le mouchard pour un versant dramatique de l’histoire de l’Irlande.

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  4. Un des films de notre enfance vu et revu (en VF) sur le petit écran. Un très grand Ford ! A revoir mais pas de raison d’être déçu à mon avis.

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  5. 100tinelle dit :

    J’ai voyagé en Irlande, il y a quelques années, et je peux te dire que le film est toujours bien vivant dans la région du Connemera. Tant et si bien qu’on le retrouve décliné dans tous les formats : tasse, calendrier, poster etc. Une bien belle photographie, par ailleurs.

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    • Strum dit :

      Merci pour l’anecdote. C’est ce qu’indique également Joseph McBride dans sa biographie de Ford. J’ai moi aussi voyagé dans la campagne irlandaise, mais plus au sud, vers Dingle. C’est très beau et très vert, comme dans le film.

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  6. 100tinelle dit :

    Je rectifie : le Connemara, of course.

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  7. Olivier Henry dit :

    Les personnages de Maureen O’Hara et John Wayne se plient volontiers à jouer la comédie des traditions, tous deux semblent ne pas douter de parvenir à leur fin d’une vie de couple, et ils sont tellement sûrs de leur fait, qu’ils échangent constamment regards et sourires complices. Leurs jeux puisent une grande vitalité dans ce consentement aux coutumes.

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    • Strum dit :

      Hello Olivier. Le film raconte leur amour, mais tout n’est pas un chemin de roses pour eux, il y a aussi des disputes et des incompréhensions et elle manque le quitter. Elle se plie à la tradition par habitude, mais à un moment la coutume la rend malheureuse, et lui joue le jeu de la tradition parce qu’il l’aime mais il n’est pas toujours à son aise. Après, effectivement, le film puise une grande vitalité, une grande source de joie aussi, dans ces us et coutumes.

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