Une Vie difficile de Dino Risi : visages d’un homme et d’un pays, histoire d’un couple

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Raconter l’Histoire de l’Italie d’après-guerre à travers les différents visage d’un homme, voilà l’ambition qui préside à Une Vie difficile (1961) de Dino Risi, l’un des fleurons de la « comédie à l’italienne » sinon son plus beau représentant. Ce qui distingue ce film, et Risi de manière générale, c’est la tendresse de son regard, qui se porte ici sur un romain (Silvio Magnozzi) incarné par un extraordinaire Alberto Sordi. Le début du récit surprend Silvio dans une situation a priori héroïque. C’est un partisan qui a pris le maquis près de Côme et s’occupe d’un journal clandestin pendant la deuxième guerre mondiale. Débusqué par un allemand qui s’apprête à l’exécuter (il faut voir l’angoisse qui se lit sur le visage de Sordi à cet instant – premier visage), il est sauvé par la belle Elena (Lea Massari) qui le cache dans un vieux moulin servant de remise. Au lieu de continuer ses activités de résistant, Silvio vit trois mois d’amour avec Elena, prenant racine dans un grand lit qui trône sous des jambons et des salamis suspendus au plafond. Il aimerait bien être un héros, il parle avec exaltation de ce qu’il devrait faire, mais c’est plus fort que lui, quelque chose le retient, et ce quelque chose que chacun peut comprendre, ce sont les baisers, les tendres soins d’Elena qui veut le retenir dans le confort d’un foyer. Son visage a déjà changé, partagé entre le sentiment du devoir et la conscience de ses propres faiblesses (deuxième visage, qui semble s’excuser). Cette ouverture nous révèle déjà, schématiquement, les ressorts de l’intrigue : celle qui a accompli l’action héroïque, c’est Elena, en tuant au péril de sa vie un soldat allemand, celui qui ne cesse de se vanter de ses activités de résistant et en fait une raison de vivre, c’est Silvio ; celle qui désire s’établir et vivre maritalement, confortablement, c’est Elena, celui qui ne rêve que d’idéaux et de combats, c’est Silvio. En même temps, sa sincérité ne peut être mise en cause, ni son courage de résistant quand tant d’autres acceptèrent les évènements, et elles font la beauté de ce personnage de comédie plongé dans la tragédie de l’Histoire. Car il y a dans ce film une prodigieuse capacité à aborder en même temps les registres de la comédie et du tragique qui relève de l’essence même de la comédie à l’italienne.

A la libération, devenu journaliste, Silvio vit à crédit auprès de plusieurs restaurateurs, qui n’en peuvent plus de ses promesses non tenues, ne manquant jamais une occasion de rappeler son glorieux passé de résistant, ce qui n’inclut pas l’épisode du moulin prudemment passé sous silence. Le visage de Silvio arbore toujours une assurance satisfaite d’elle-même. Il fait montre d’une certaine foi dans l’avenir et dans ses dons, quoique la réalité déçoive à chaque fois ses attentes (troisième visage, qui commence à exprimer la perplexité). Envoyé faire un reportage au lac de Côme, il retrouve Elena qu’il avait abandonnée après la guerre. La jeune fille l’agonit d’injures mais fait immédiatement sa valise et part avec lui à Rome : il est à la fois heureux comme un enfant et consterné de cette charge imprévue – son visage est comme tiraillée entre deux pôles, entre la conscience qu’il doit réparer sa lâcheté passée et l’appel de l’avenir (quatrième visage).

C’est peu après, alors que les images d’archives et les références explicites aux évènements historiques de l’après-guerre italien se succèdent, que l’on comprend que les différents visages de Silvio reflètent les différents visages de l’Italie qui affronte au sortir de la guerre de dures réalités économiques qui priment ou primeront sur le politique. Mais ce film n’est pas seulement le récit d’un pays. C’est aussi celui du couple formé par Silvio et Elena ; de là, cette tendresse qui imprègne chaque image. Voyez la scène où Elena voit pour la première fois l’appartement délabré de Silvio. Elle, la provinciale naïve, qui s’attendait à l’on ne sait quelle rutilante demeure, découvre un lieu humide, sombre, mal rangé. Où est la cuisine, demande-t-elle, candide ? Je n’en ai pas, répond l’autre. Et la voici qui regarde interdite autour d’elle tandis que Silvio, qui sait sa déception, attend son verdict. Scène intime, d’une beauté terrible, où le goût de l’idéal rencontre de nouveau la réalité, confrontation qui est le sujet même du film. Autre scène géniale et célèbre : Silvio et Elena, affamés, sont invités au hasard d’une rencontre chez une famille de la vieille noblesse italienne le soir du referendum de juin 1946 devant décider si l’Italie deviendra république ou restera monarchie. Alors que les autres parlent de « Sa Majesté », Silvio et Elena, les yeux arrondis par la stupéfaction, désespèrent de pouvoir commencer leur repas et il ne tient qu’à un fil que Silvio ne gâche tout lorsqu’il accuse le roi Victor-Emmanuel III de s’être « enfui » en septembre 1943. Le résultat est annoncé, l’Italie sera une République : Silvio et Elena, toute gêne envolée, dévorent alors leur plat, servis par un majordome en livrée blanche et lunettes noires (quel sens du détail !)

Ce qui suit raconte une histoire vieille comme le monde, celle de rêves candides se fracassant contre le mur de la réalité, une histoire que Risi relate tout en faisant le portrait de l’Italie d’après-guerre et réciproquement car Silvio et l’Italie ne font ici qu’un. Risi nous fait voir le tourisme de masse et nous emmène même à Cinecittà où Silvio, qui recherche un financement pour un scénario racontant sa vie (titre : Une Vie Difficile), poursuit de ses assiduités l’acteur Vittorio Gassman lui-même – mise en abyme qui élargit encore un peu plus le champ d’investigation du film. Ce cinéma regarde la vie de beaucoup trop près pour être simplement frivole. Continuant de suivre les idéaux démocratiques qui le guidaient résistant (idéaux que Risi ne définit pas, seul l’intéressent son personnage et l’histoire de sa désillusion), Silvio s’avère trop honnête, pas assez opportuniste, pour faire carrière. Il préfère refuser la fortune que lui offre un industriel italien coupable d’évasion fiscale (un Commendatore sûr de son fait) plutôt que de renoncer à publier un article (ce qui lui vaut une première condamnation pour diffamation). Il participe ensuite à une émeute (ce qui lui vaut une peine de prison ferme). A force de vouloir se conformer à ses principes, il se retrouve incapable de faire vivre son foyer. Admirable d’obstination candide, on rit de lui autant qu’on l’aime. Il ne peut résoudre ce dilemme qui lui commande de choisir entre sa conscience et Elena, comme d’autres ont à choisir entre le devoir et l’amour. Le film fait occasionnellement preuve de schématisme (le personnage du Commendatore est une caricature de capitaliste arrogant) mais il est sans cesse dépassé par l’humanité de Risi, l’élégance et la clarté de sa mise en scène, qui s’appuie sur un scénario formidable de Rodolfo Sonego tirant de chaque épisode une synthèse faisant office d’état des lieux.

La scène de l’examen d’architecture, encore une séquence d’anthologie, est la scène clé de cette dialectique entre principes et réalité. Silvio, roulant les yeux devant quelque Golgotha intérieur, est incapable de répondre aux questions de ses examinateurs (pourtant prêts à l’aider) mais il ne peut supporter l’idée de devoir annoncer son échec à sa femme. Le visage de Sordi se défait alors sous nos yeux, exhalant une détresse de clown triste (cinquième visage) qui ne le quittera jamais tout à fait jusqu’à la fin du film. Ce qu’on y lit, c’est l’angoisse du vide, angoisse qui diffère de l’angoisse de la mort du début du film. Si les principes de la Résistance et les problèmes sociaux n’ont « aucune valeur » dans le cadre de cet examen comme le proclame le jury de Silvio, alors cela signifie que la réalité a gagné, et que les principes sur lesquels Silvio croyait avoir bâti sa vie ont été effacés. On ne peut construire une maison avec des idées. Ce que l’on demande à un architecte, c’est un savoir-faire technique, non un savoir-vivre ; Silvio prend à cet instant conscience de sa défaite, comme si l’élastique mental qui tiraillait son visage depuis le début venait de rompre. Pour ne pas sombrer dans le vide de la désillusion qui s’est ouvert sous ses pieds, il s’en remet à Elena, et pour la reconquérir il ne lui reste que la ressource du masque. Le masque de l’acceptation, le masque de la renonciation, dans l’espoir de faire vivre sa famille dignement. Cet avant dernier visage cèdera la place à celui de la révolte. Mais Risi est trop lucide, trop honnête cinéaste, pour nous faire croire que Silvio et Elena sont sauvés. Nous savons que jusqu’au bout ce sera pour eux « une vie difficile ». Décidément, voici le chef-d’oeuvre de « la comédie à l’italienne » (terme impropre tant il recouvre de cinéastes aux sensibilités différentes), laquelle atteint ici un point d’équilibre défiant l’entendement entre tendresse, réflexion et drôlerie cruelle, sans le cynisme qui allait souvent envahir le genre.

Strum

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13 commentaires pour Une Vie difficile de Dino Risi : visages d’un homme et d’un pays, histoire d’un couple

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  2. eeguab dit :

    Un film admirable. Il est là sur mes étagères. Je n’ai qu’un geste à faire car tu m’as vraiment donné d’y goûter à nouveau. Merci.

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    • Strum dit :

      Ah, tu me fais plaisir, merci à toi. C’est un film tellement clair et beau qu’il se suffit à lui-même, et en écrivant ma critique, j’avais l’impression de paraphraser lourdement ce que Risi dit si finement.

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  3. Trés belle analyse et trés beau film en effet. Un des meilleurs Risi.

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  4. Je préfère le Fanfaron mais il est dans mon top 3… Aprés quel est le troisième. Je n’ai pas revu Parfum de Femme depuis sa sortie, je ne me souviens plus trop de Au nom du peuple italien… J’aime beaucoup Il Giovedi.

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    • Strum dit :

      J’aime énormément Il Giovedi aussi. Le Fanfaron me parait un peu en deçà, moins fresque qu’Une vie difficile, peut-être parce que je préfère Sordi à Gassman (il faut dire que je tiens Sordi pour l’un des plus grands acteurs du XXe siècle). Mais j’aimerais bien le revoir. Au nom du peuple italien est très bien. Parfum de femme est bien mais je crois que j’avais été un peu déçu.

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      • J.R. dit :

        Salut,
        Moi aussi je tiens Sordi pour l’un des plus grands acteurs du cinéma, mais j’aime de plus en plus Gassman, que je mets maintenant à égalité. Mastroianni c’est autre chose, il est moins comédien, c’est juste une star… Gassman est sublime dans Parfum de femme, qui pour moi est un film important. Il faut encore citer L’homme aux cent visages qui est jouissif. Gassman et Sordi étaient dans la vie comme dans leurs films : Sordi a vécu, je crois, toute sa vie avec sa sœur : )
        Gassman sur le tournage de Quintet, du sinistre Robert Altman, faisait semblant de ne pas comprendre les hommages particuliers que Paul Newman recevait des autochtones, considérant qu’il avait joué dans plus de grands films que lui. Et Comment ne pas lui donner raison!

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        • Strum dit :

          Hello, Gassman, un très grand acteur lui aussi. Qui a d’ailleurs longtemps eu une réputation supérieure à celle de Sordi en France. Sordi me fait plus rire et a ma préférence, mais dans un registre purement dramatique, Gassman est sans doute meilleur. Il faut les voir tous les deux dans La Grande Guerre de Monicelli, un des plus fabuleux films italiens : ils sont géniaux.

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  5. Revu récemment celui-ci. Belle fresque sur une quinzaine d’années de l’Italie de l’après-guerre. Une vie difficile passe comme une lettre à la poste tellement le film tape juste. Cerise sur le gâteau, on a droit à un Alberto Sordi des grands jours, comme à l’accoutumé serais-je tenté de dire. Immense acteur, parmi les plus grands de son époque à mes yeux mais assez méconnu de ce côté-ci des Alpes, ce qui m’a toujours surpris.

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    • Strum dit :

      En effet, Sordi est prodigieux comme souvent. C’est le plus grand acteur italien avec Mastroianni. Sa réputation grandit de plus en plus de notre côté des Alpes quand même.

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  6. eeguab dit :

    Je ne sépare pas les cinq colonels (leur surnom en Italie) de mon cinéma préféré, par ordre alphabétique, Alberto, Marcello. Nino, Ugo, Vittorio. J’ai depuis longtemps le projet d’écrire un opuscule où je leur déclarerais mon admiration et ma gratitude pour l’émotion et le bonheur qu’ils m’ont procurés. Ce projet est à ce jour resté au stade de projet.

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    • Strum dit :

      Il n’est pas trop tard pour l’écrire ! 🙂 (même s’ils font eux aussi partie intégrante du cinéma italien de cette époque, je mets Manfredi et Tognazzi assez loin des trois autres en termes de préférence)

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