L’Homme de nulle part de Pierre Chenal : sans identité

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Ce film fort divertissant de Pierre Chenal est un bon exemple d’adaptation cherchant à tirer le meilleur parti des idées d’un livre sans aucunement restituer la voix de l’auteur. Feu Mathias Pascal (ou Feu Mattia Pascal) de Pirandello raconte l’histoire d’un homme que l’on croit mort et qui, entreprenant de vivre sous une nouvelle identité, fait l’expérience de la « tyrannie de la liberté ». On y décèle sous l’humour noir et la faconde du conteur cette angoisse existentielle à laquelle Pirandello donna une forme plus heureuse dans ses pièces de théâtre que dans ce roman repu d’idées mais verbeux. Pierre Chenal et Christian Stengel (producteur et co-réalisateur) ont éliminé de leur adaptation les monologues intérieurs et les interrogations philosophiques de Mathias pour ne retenir du récit que ses principaux jalons. Mathias Pascal n’est plus le bonhomme caustique et plaisant aux femmes du livre mais un de ces personnages naïfs que le cinéma français des années 1930 affectionnait. C’est d’ailleurs Pierre Blanchar, avec son visage d’idiot dostoïevskien, qui l’incarne et il est parfait dans ce rôle de candide.

Forte d’un découpage rapide, la première demi-heure de L’Homme de nulle part (1937) résume synthétiquement les 150 premières pages du roman : Mathias Pascal, qui vit en Ligurie, a fait un mariage malheureux, un mariage de dupe. Il est l’objet de moqueries et sa femme et sa belle-mère lui mènent la vie dure. Lorsque sa mère meurt, il décide de s’enfuir en Amérique, mais en chemin, tout à fait par hasard, il gagne une belle somme au Casino de Monte-Carlo. Renonçant à son voyage, il revient dans son village juste à temps pour assister à son propre enterrement, car un vagabond lui ressemblant s’est noyé et l’on croit qu’il s’est suicidé (idée géniale et typiquement pirandellienne). Le voilà doublement favorisé par la fortune. Il est libre, libre de recommencer sa vie sous une nouvelle identité en s’inventant un passé qui est fiction : il s’appellera dorénavant Adrien Meis et vivra à Rome. Il y rencontre dans une pension de famille la charmante Louise (Isa Miranda), que poursuit de ses assiduités le comte Papiano (Robert Le Vigan). Il tombe amoureux d’elle. Mais comment Adrien pourrait-il épouser Louise, lui qui n’a plus d’existence légale administrativement parlant  ?

Quiconque s’imagine que la fidélité d’une adaptation dépend de sa lettre et a déjà lu Pirandello devrait voir ce film pour constater que seul compte en matière de fidélité le respect de l’esprit, du ton, du livre. Alors même que Chenal suit peu ou prou les nombreux rebondissements du roman, on a l’impression qu’il s’agit d’une histoire totalement différente car il a retiré du récit tout l’humour noir, tout le vertige existentiel, de Pirandello. C’est comme si l’Italie incertaine et satirique de 1904 (date du livre) avait été francisée et assimilée par la France encore optimiste (optimisme forcé ?) de 1936 (date du tournage). Ce qui faisait de Mathias Pascal un personnage pirandellien, c’était son incapacité à vivre dans une réalité aux allures de farce, sa propre incertitude sur son identité, et d’ailleurs le livre finit dans un espèce de no man’s land identitaire, un entre-deux kafkaïen, Mathias Pascal n’étant plus tout à fait lui-même (il est administrativement mort) ni tout à fait un autre (il n’est jamais vraiment devenu Adrien Meis). Il en va tout autrement dans le film plus linéaire de Chenal qui trouve une autre chute au récit. Bien qu’elle trahisse complètement Pirandello, cette nouvelle fin est excellente car cohérente avec le reste du film et la vision pleine de bons sentiments qu’avaient Chenal et Stengel du personnage. En réglant définitivement les problèmes d’identité de feu Mathias Pascal, ils assurent un triomphe complet à Adrien Meis qui révèle un aplomb insoupçonné et à vrai dire insoupçonnable. Pour lui, la fortune n’est décidément pas pingre. Dans le rôle du « méchant » Papiano face au « bon » Adrien, Le Vigan est égal à lui-même, presque un personnage de théâtre (le seul personnage pirandellien du récit en fait), arborant ces sourires sournois qu’on lui connait et qui annonçaient ses accointances collaborationnistes sous l’occupation. Une réussite à la narration bien conduite (à défaut de style affirmé), qui chagrinera les amateurs du livre (que l’on n’y cherche pas le fantôme de Pirandello) mais plaira au plus grand nombre.

Strum

PS : Monicelli adapta également le livre de Pirandello dans un film tardif avec Mastroianni. Je n’ai pas eu la chance de le voir.

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