Zama de Lucrecia Martel : attente et dissolution

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Zama (2018) de la réalisatrice argentine Lucrecia Martel fait partie de cette catégorie de films qui ne révèlent l’étendue de leur pouvoir d’évocation qu’une fois terminés. Ou, pour le dire autrement, dont les images se fixent dans la mémoire sans que l’on y prenne garde durant la projection. C’est l’histoire d’un magistrat espagnol (le Zama du titre), un corregidor de la fin du XVIIIe siècle qui vit dans le Gran Chaco, colonie espagnole au territoire indéterminé à la jonction de ce qui deviendra l’Argentine, la Bolivie et le Brésil. Il attend une mutation pour Buenos Aires ou l’Espagne qui ne vient pas, autant à cause de l’impéritie de l’administration coloniale que des inimitiés que sa propre attitude génère.

Zama n’est pas un récit d’attente comme peut l’être Le Rivage des Syrtes de Julien Gracq ou Le Désert des Tartares de Dino Buzzati où le voyageur immobile se retrouve captif du destin et du temps mais relativement inchangé. Zama raconte au contraire la désagrégation, la dissolution d’un homme dans son nouvel environnement. Cet environnement, ce sont les tropiques, leurs autochtones, leur chaleur insoutenable, leurs maladies, leur nature hostile. De sorte que Zama est lui-même colonisé par cette nature. Lui le colon devient peu à peu un autochtone pareil à cet indigène que l’on voit au début du film. Car sous les tropiques seules deux voies s’offrent à qui voudrait plier la nature à son désir : soit l’expulsion (le retour au pays natal), soit la dissolution (l’absorption par le génie du lieu). C’est le sens de la parabole qui ouvre le film sur ces poissons confinés aux marges sablonneuses du fleuve en raison de la violence du courant en son milieu : à force de nager dans le fleuve de la colonisation, qui est aussi le fleuve du temps (en l’absence d’hiver, on ne sent plus le temps passer, dit un personnage), le magistrat est irrémédiablement emporté par le courant.

Zama est moins un film sur l’immoralité et l’impossibilité du fait colonial dans sa durée (celle-ci fut d’ailleurs fort longue) que le portrait d’un homme qui disparait, y compris à ses propres yeux. Certes, Lucrecia Martel dépeint un système où les indigènes étaient considérés comme des « biens » (ainsi dans cette scène où Zama accorde une concession de 40 indigènes à des colons parce qu’il trouve leur fille métis à son goût), mais elle s’intéresse davantage à Zama lui-même qu’à la société coloniale. Par la composition des plans, souvent des plans d’intérieurs aux pièces étroites, la mise en scène nous montre Zama empêché, contraint au mélange avec les indigènes d’un côté, soumis au bon vouloir des gouverneurs du Gran Chaco de l’autre. Aussi, le film prend parfois des allures de tableaux immobiles successifs faisant attendre le spectateur. Martel tire le meilleur parti d’un budet restreint qui l’empêche par exemple de reconstituer la grande rue de la ville coloniale.

Zama est lui-même un homme peu digne de confiance, un homme chez lequel la noblesse du port (il se tient très droit) et la mission civilisatrice qui est prétendûment la sienne, sont en contradiction flagrante avec ses actes, lesquels ne se conforment ni avec ses paroles ni avec l’idée qu’il se fait au début de lui-même. S’il accorde cette concession de 40 indigènes, c’est parce qu’il espérait recevoir les faveurs d’une jeune métis. S’il dénonce injustement son secrétaire qui écrit un livre, c’est parce qu’il escomptait que le gouverneur écrive en retour à la Couronne d’Espagne pour obtenir sa mutation. S’il laisse son logeur mourir du choléra, c’est parce qu’il s’est entiché d’une comtesse espagnole au charme trouble (Lola Dueñas). Dans le rôle de Zama, l’acteur Daniel Giménez Cacho est remarquable parce qu’il parvient précisément à nous faire voir à travers ses regards inquiets cette contradiction entre la raideur d’hidalgo du personnage et la conscience qu’il possède de la médiocrité de ses actes.

Plus l’on avance dans le film, plus il devient évident que Zama perd pied, de plus en plus désespéré de ne pouvoir partir, et en même temps de plus en plus fasciné  par ce lieu qui le retient prisonnier et engourdit sa raison et ses sens. De fait, Zama est d’abord trahi par ses sens et ses désirs ; il est incapable de résister aux attraits sensoriels de cet endroit (il devient même père d’un enfant indigène) et lorsqu’il s’en rend compte il est trop tard. La deuxième partie du film le voit partir dans une brigade hâtivement formée pour capturer un mythique bandit dont l’aura de légende participe de l’envoûtement particulier d’un lieu où les enfants parlent comme des oracles. Cette expédition irrationnelle, tant par ses buts que par ses modalités, sanctionne la victoire mentale et physique du Gran Chaco sur Zama et lorsqu’il se retrouve prisonnier des indigènes puis de la nature dans une sorte de nadir mystique, le récit évoque Aguirre, la colère de Dieu de Werner Herzog, un film où déjà les hommes étaient vaincus par l’esprit de la nature. Ce n’est pas un mince compliment.

Strum

PS : Zama est adapté d’un roman de  l’écrivain argentin Antonio Di Benedetto de 1956 publié en France aux éditions José Corti (éditeur de … Julien Gracq ; la coïncidence est amusante).

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14 commentaires pour Zama de Lucrecia Martel : attente et dissolution

  1. Martin dit :

    Ta belle analyse me permet de mieux apprécier ce film que j’ai vu et que je n’ai guère apprécié dans l’instant de sa découverte. Pour le dire vite, j’ai trouvé les images très belles, mais le personnage un peu trop « distant » pour que je me sente lié à lui.

    La poursuite du bandit en pleine nature m’a apporté une ouverture salutaire, même si la fin est d’une dureté peu commune (et toujours comparable à celle d’Aguire ?).

    Tu es sûr que c’est à Buenos Aires que Zama veut être muté ?
    J’avais cru comprendre qu’il voulait rentrer en Espagne…

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    • Strum dit :

      Merci Martin. Ce n’est certes pas un film facile mais c’est peut-être justement parce que Martel a testé notre patience et montré le personnage comme perdu que l’on s’en souvient si bien ensuite. La fin est dure mais logique par rapport au cheminement du personnage. Sûr pour Buenos Aires ? Maintenant que tu le dis, non, effectivement, c’est peut-être bien en Espagne qu’il veut rentrer, je ne me souviens plus bien à vrai dire…

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  2. dasola dit :

    Bonjour Strum, j’ai vu et bien apprécié même si c’est un peu abstrait pour mes petites neurones. Zama n’est pas un personnage très sympathique mais l’époque coloniale le voulait. Son destin est épouvantable. Certains plans sont splendides. Bonne journée.

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  3. eeguab dit :

    J’espère pour la rentrée; Un article qui cite à la fois Le désert…, Le ravage… et Aguirre… ne peut que m’intéresser.

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  4. eeguab dit :

    Errata: le rivage bien sûr et non pas le ravage.

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  5. Charlotte Mondelle dit :

    Coucou,

    Alors là, je ne connaissais absolument rien du cinéma argentin avant de tomber sur ton blog. Je te remercie donc pour ce post, car il m’a permis de découvrir un nouveau film. De plus, j’ai fait la connaissance d’une réalisatrice qui m’était complètement étrangère.

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  6. Carole Darchy dit :

    Bonsoir Strum,
    J’ai beaucoup aimé ce film…. Il y a de l’attente tout de même et de la lenteur (à bon escient)… Vous ne citez pas pour rien Le rivage des Syrtes ou le désert des tartares. Mais c’est vrai qu’il ne s’agit pas de la même attente… J’ai pensé aussi à Kafka : Zama vit dans un système où il dépend de ce gouverneur, de son humeur, de ses caprices… il semble complètement prisonnier et cela en devient absurde, et quoi qu’il fasse, son retour au pays est systématiquement repoussé.
    Et il y a beaucoup de solitude qui semble « retenue », mais finalement, pas tant que cela.
    Mais quelle descente aux enfers, quelle désagrégation ! Et il accepte son sort avec dignité, même si effectivement certains de ses actes ne sont pas irréprochables et son attitude vis à vis de ces femmes occidentales ou indigènes est ambigüe.
    Au début du film son port est si fier, si altier…. à la fin, c’est un vieillard, quasiment mort …. J’ai bien sûr pensé à Aguirre et Fitzcarraldo, même s’il ne tombe pas dans la folie de K.Kinski. Mais on retrouve comme dans Aguirre ou Fitzcarraldo, ce même climat humide, chaud, où tout ce qui est matériel pourrit, où les maladies dégénèrent si vite, où l’humain tombe vite dans l’alcool, la dépravation, les abus, le jeu, la folie….
    Un environnement familial, ou le monde des idées, l’intellect, l’abstraction peuvent seuls sauver d’une perte assurée dans ces contrées. Seul un homme dans le film semble avoir trouvé un échappatoire via l’écriture !
    J’ai bizarrement pensé à un autre film à cause du climat et de la violence : Voyage au bout de l’enfer… (mais autres époque, contrée, contexte, folie…). Mais il y a ce trauma, cet éloignement de chez soi, cette violence….
    Sinon, ai vu deux autres films : « The guilty » et « une pluie sans fin » …. Très différents ! moins réussis même si ces deux films sont intéressants et font passer un bon moment.
    Très bonnes vacances à vous.

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    • Strum dit :

      Bonjour et merci Carole. En effet, il y a quelque chose de kafkaïen aussi, à ceci près que chez Kafka, l’homme prisonnier n’est jamais coupable de rien sauf d’exister, alors que Zama n’est pas ici irréprochable. Vous êtes la deuxième personne à me parler en bien de The Guilty. Bonnes vacances également.

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