La Source d’Ingmar Bergman : croire ou ne pas croire

la source

Histoire d’un meurtre et d’une vengeance, La Source (1960) est un film où Ingmar Bergman interroge sa foi au moment où elle se désagrège. On y aperçoit trois types de religiosité qui sont irréconciliables. D’abord, celle de Töre (Max von Sydow), fermier-gentilhomme possèdant une belle ferme isolée dans la Suède du XIVè siècle ; chez lui, comme chez sa femme Märeta (Birgitta Valberg), la foi en Dieu est vérité autant que coutume, il ne conteste ni sa nécessité, ni l’ordre qu’elle confère au monde, ni les pénitences qu’elle commande. Ensuite, la foi innocente de leur fille chérie Karine (Birgitta Pettersson), vierge blonde mal préparée au monde du dehors. Enfin, la foi vindicative et païenne de leur fille adoptive Ingeri (Gunnel Lindblom), impure aux yeux de Märeta car grosse déjà des oeuvres d’un homme, qui tel le batard Smerdiakov dans Les Frères Karamazov de Dostoïevski, est traitée comme une domestique.

L’histoire du film est aussi simple que cruelle, lointainement inspirée d’un conte suédois : Karine est envoyée par son père porter des cierges à l’église, qui se trouve située de l’autre côté de la forêt. Ingeri, qui l’accompagne, a invoqué le dieu païen Odin pour la venger des humiliations qui lui sont infligées quotidiennement. En chemin, Karine rencontre trois bergers, un enfant et ses deux frères adultes vaguement dégénérés ; ces derniers la violent et la tuent, sous les yeux de l’enfant et d’Ingeri qui n’intervient pas. Par un coup du sort, les bergers demandent ensuite asile pour la nuit chez les parents de Karine, sans savoir qu’ils se jettent ainsi dans la gueule du loup.

A la sortie du film, les critiques reprochèrent à Bergman la brutalité de certaines scènes et son choix de filmer le viol plein champ (on tient d’ailleurs La Source comme l’ancêtre du film dit de rape and revenge). Bergman lui-même en parle avec un certain dédain dans son livre Images. Il déclara également que le film était inspiré par Rashômon, ce qui ne laissa pas de surprendre car il n’y a pas ici plusieurs narrateurs comme dans le film de Kurosawa. Ce que Bergman voulait dire, je crois, c’est la chose suivante : de même que Kurosawa confronte dans son film au moins trois points de vue divergents sur un même évènement (le viol et le meurtre de la femme d’un samouraï), de même Bergman confronte dans La Source trois types de foi différentes. Et dans les deux films, un épilogue a vocation à réconcilier les points de vue, un geste de bonté pure chez l’humaniste Kurosawa, un miracle chez Bergman. C’est l’ambivalence de La Source vis-à-vis de la question de la foi qui rend le film intéressant tout en lui imposant des bornes, ambivalence d’autant plus flagrante si on la compare à l’extrême clarté de la mise en scène, Bergman trouvant comme dans Le Septième Sceau (1957) une manière de rendre expressif le cadre moyenâgeux du film à partir de moyens parcimonieux. On croirait réellement que cette ferme aux allures de gentilhommière a existé, avec sa grande salle à manger éclairée par l’âtre et ses recoins où réside l’ombre ; et la forêt et les clairières environnantes ont cette netteté propre à la lumière du chef-opérateur Sven Nykvist.

Les trois types de foi que le film met en scène sont remis en cause par Bergman l’un après l’autre. La foi païenne ou vitaliste de Ingeri n’apparait que comme un prétexte dont use un ermite dans la forêt pour essayer d’abuser de la jeune fille en lui faisant croire que quelques talismans qu’il possède recèlent un pouvoir magique. La foi naïve et confiante de Karine est mise en pièce par les évènements. Toute la confiance qu’elle pouvait avoir dans le monde est trompée par deux misérables et la morale que l’on pourrait tirer de son destin est que plus l’on croit candidement plus l’on s’expose à en payer le prix. La foi comme coutume et ordre qui est celle de Töre lui vaut l’envoi d’une inexplicable épreuve qui est double : d’abord, la douleur de perdre sa fille, ensuite la tentation terrible de se faire justice lui-même, y compris contre le troisième frère, l’enfant innocent. Töre posera à haute voix la question que Bergman se posait lui-même enfant : s’il existe, pourquoi Dieu permet-il cela ? Lorsque Töre se flagelle pour se punir à l’avance de ses actes, lorsqu’il s’inflige une pénitence pour le reste de sa vie, il démontre que la seule façon pour lui de conserver sa foi après cette épreuve est de la nourrir de davantage de souffrances. Triste consolation que l’homme se trouve contraint de se punir lui-même faute de pouvoir punir Dieu. Qu’attendre d’une foi qui accepte cela ?

Le miracle final n’est permis qu’après un véritable chemin de croix pour ces pauvres hères qui marchent dans la forêt. Oubliée, la joie que l’on percevait (occasionnellement) dans Le Septième Sceau. Ce miracle surgit alors que les évènements qui viennent de se dérouler ont contrecarré l’idée même de foi. Dans ces conditions, parvient-il vraiment à dépasser les fois irréconciliables du film en les fondant dans une foi unique, comme Kurosawa refondait les différentes facettes de la vérité dans la bonté à la fin de Rashômon ? Bergman y croit-il vraiment ? Il n’en est pas certain (c’est la limite du film), en particulier quand on sait qu’il devait seulement un an après La Source représenter Dieu sous la forme d’une immense araignée géante dans un de ses films les plus terribles : A travers le miroir (1961). Reste qu’on trouve ici plusieurs images inoubliables et notamment ce plan inouï où Töre, pareil à un homme aux prises avec la création, arrache un arbre de terre à mains nues.

Strum

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17 commentaires pour La Source d’Ingmar Bergman : croire ou ne pas croire

  1. 100tinelle dit :

    Connaissant un peu le parcours de la pensée de Bergman, pas étonnant qu’il remette en cause les trois types de foi que le film met en scène. C’est curieux car la photo du film que tu as choisie m’a fait penser à une des scènes du film La Sacrifice d’Andreï Tarkovski. Mais la ressemblance n’est qu’apparente car il me semble que les deux scènes sont visiblement à l’opposée l’une de l’autre ?

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    • Strum dit :

      En effet, les deux scènes ont des significations très différentes, à l’opposé l’une de l’autre comme tu dis, mais sinon je suis tout à fait d’accord avec toi : du point de vue de la composition de l’image, cela pourrait être une scène d’un Tarkovski. J’ai choisi cette photo, car c’est le plan le plus étonnant du film.

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    • Strum dit :

      Pour revenir sur le parcours de Bergman, comme il l’explique dans Laterna Magica que tu as lu, il y a vraiment eu une césure dans sa vie où il a cessé (du moins c’est ce qu’il écrit) d’être hanté par les considérations religieuses. Dans La Source, il ne s’en est pas encore toute à fait débarrassé.

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  2. 100tinelle dit :

    à l’opposé (c’est mieux)

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  3. Pascale dit :

    J’ai vu peu de films de Bergman en fait (Sonate d’automne, Cris et chuchotements, La flûte… l’histoire du couple qui se désagrège…). J’ai régulièrement en main le DVD du 7ème Sceau mais je n’arrive pas à le regarder. La photo et le synopsis me refroidissent mais tu dis qu’on y perçoit de la joie (occasionnellement)!!!

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    • Strum dit :

      Tu n’as pas vu les plus drôles (le troisième, c’est Scènes de la vie conjugales). Cris et chuchotement, brr…, j’avais détesté ce film. J’ai vu Le Septième sceau il y a vingt ans mais j’en garde encore un beau souvenir, assez net. Je te le conseille de préférence à La Source. Mais le Bergman que je préfère et de loin, le seul sur lequel je n’ai pas de réserves (car ce n’est pas mon cinéaste favori), c’est le magnifique Fanny et Alexandre.

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      • Pascale dit :

        Je n’ai pas aimé Cris et Chuchotements. Ça m’a refroidie.
        Je vais essayer le Sceau… et revoir Fanny et Alexandre. En fait je l’ai vu récemment (cette année) merci Arte.

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  4. Martin dit :

    Comme Sentinelle, l’image que tu as choisie m’a fait penser au « Sacrifice » de Tarkovski. Le seul film que j’ai vu (pour l’instant) du maître soviétique. Le dernier de sa carrière et qui plus est tourné en Suède… vous avez dit influences ?

    Ce n’est pas ce que j’imagine de sa froideur qui me détournera de « La source ». Malgré la grande dureté du sujet, ce que tu en écris titille mon intérêt. En fait, Bergman est un autre des réalisateurs autour duquel je tourne sans encore plonger. Un peu d’inquiétude et, souvent, l’envie de voir autre chose de plus léger s’impose. Mais je finirais bien par m’y (re)mettre : je prévois un Bergman (au moins) d’ici la fin de l’année, et sans doute également un Tarkovski pour faire bonne mesure.

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    • Strum dit :

      Tarkovski aimait beaucoup Bergman et on peut imaginer des influences en effet. Cela étant dit, je trouve les deux très différents, par leurs thèmes et l’atmosphère de leurs films. D’ailleurs, pour en revenir à l’arbre, il symbolise la vie chez Tarkovski, et la révolte ou la mort chez Bergman. Je suis plus tarkovskien que bergmanien pour autant que cela signifie quelque chose.

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      • Plus tarkovskien que bergmanien également. La filmographie de Bergman n’est pas aisée à appréhender mais très riche et très variée. J’avais démarré avec Cris et chuchotements, qui n’est clairement pas la bonne porte d’entrée. 😉
        Pour s’acclimater, il faut fouiller parmi ses premiers films : Jeux d’été et Monika (qui a beaucoup influencé la Nouvelle Vague).
        Les fraises sauvages, c’est juste magique. Peut-être mon Bergman préféré.
        Après La source que tu chroniques ici, on peut enchaîner sur Les communiants qui est aussi court que sans issue. Puis A travers le miroir pourrait être un bon choix.
        Le 7ème sceau et Cris et chuchotements sont ardus. Et il vaut mieux être en très bonne forme pour voir Sonate d’automne mais la confrontation entre les deux muses du réalisateur est exceptionnelle !
        Enfin, il y a De la vie des marionnettes, film inclassable dans la filmo de Bergman, une véritable curiosité.

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        • Strum dit :

          Hello InCiné. Il y a surtout Fanny et Alexandre qui est pour moi son plus beau film. Tu pourrais y trouver ton compte si tu ne l’as pas déjà vu car on y perçoit une influence de Tarkovski dans un ou deux passages. Sinon, j’aimerais bien voir Les Communiants que tu cites. Et revoir Les Fraises sauvages que j’avais bien aimé, mais que j’ai vu il y a longtemps. A travers le miroir, c’est ardu, un des plus sombres je trouve. Je préfère Persona qui est vraiment étonnant. Dans ses plus « joyeux », il y a aussi Sourires d’une nuit d’été, un de ses premiers succès. Je pense que c’est le premier que j’ai vu. Je confirme que c’est mieux comme porte d’entrée que Cris et chuchotements. 🙂

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          • Comment ai-je pu oublier de citer Persona ? Film incontournable.
            Fanny et Alexandre fait partie de mes lacunes Bergman. Je ne l’ai toujours pas vu !
            Côté plus « joyeux », je place Sourires d’une nuit d’été dans la catégorie marivaudage dramatique. En plus drôle, il y a L’oeil du dable mais en mode sarcastique. Mais surtout, plus ouvertement comédie, Toutes ses femmes (actuellement disponible sur MyCanal). Le personnage principal de ces deux films est interprété par Jarl Kulle.
            Toutes ses femmes est le premier film en couleurs de Bergman. Film assez singulier : ambiance années 30, colorisation types années 50. Comédie assumée empruntant au cinéma muet, au pantomime et… par instants… au burlesque ! Toutes ses femmes présente aussi l’intérêt d’effectuer une revue des effectifs bergmaniens féminins d’alors.

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  5. princecranoir dit :

    Un film impressionnant que j’ai vu il y a fort longtemps. Il faudrait que je me le repasse afin de bien mettre en balance les trois formes de foi que tu décris.
    Étrangement, je garde davantage en mémoire la curieuse lecture qu’en avait fait Wes Craven avec le pouacre « la dernière maison sur la gauche ».

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