Agent X 27 de Josef von Sternberg : génie du romanesque

X27

Agent X 27 (1931) est un des exemples les plus frappants du génie romanesque de Josef von Sternberg. Viennois de naissance, il n’a jamais connu la Vienne de la première guerre mondiale. Il peut dès lors d’autant plus facilement lui substituer une version de studio qui s’accorde à son goût pour le baroque et le tragique. La scène où Marlene Dietrich est recrutée comme espionne, se délestant sans regret de son état civil pour devenir l’Agent X 27 (succédané cinématograghique de Mata Hari) témoigne mieux qu’une autre de cette substitution. On trouve dans le bureau du chef des services secrets un laboratoire, détail incongru sous les ors d’un palais impérial, mais qui permet à Sternberg d’introduire dans ses plans toutes sortes d’éprouvettes et de tiges transparentes au travers desquelles se déroule la scène. Plus tard, lors de la séquence de carnaval où l’Agent X 27 doit rencontrer le traître qu’elle doit séduire, des dizaines de serpentins se superposent aux plans, créant un voilage escamotant une partie de l’image. Ce ne sont pas là de simples joliesses, où Sternberg ferait admirer ce sens du détail (pantins suspendus du début, chat noir qui finit par porter malheur) qui est une des marques du romanesque. C’est une manière de nous parler de son héroïne, qui masque ses sentiments.

L’Agent X 27 est une veuve de guerre et l’on peut croire au début que son patriotisme est l’expression d’une ancienne conviction, son corps qui est appât appartenant à l’Autriche-Hongrie avant d’être sien. En réalité, il n’en est rien, nous avions les yeux voilés comme sont voilées les images de la première partie du film. Lorsqu’elle tombe amoureuse d’un espion russe joué par Victor McLaglen, beaucoup plus à l’aise dans ce rôle que ce que ses prestations tonitruantes chez John Ford auraient pu laisser croire, elle n’hésite pas à sacrifier sa patrie par amour pour lui. Or, c’est à partir du moment où elle tombe amoureuse que Sternberg débarrasse son écran de ses serpentins et colifichets, comme s’ils n’étaient là que pour dissimuler qui était réellement l’Agent X 27, une femme amoureuse qui ne protégeait sa patrie que parce qu’elle aimait à travers elle son mari capitaine mort au combat. Aussi le titre original, Dishonored, est-il trompeur. L’Agent X 27 n’est pas une femme qui se déshonore par sa conduite, qui se trahit elle-même en même tant que sa patrie. Elle reste fidèle à ce à quoi elle a toujours cru, à ce langage des sentiments que véhicule la musique romantique du film (Beethoven, Strauss, Liszt). Quand X 27 joue au piano, elle semble s’adresser à quelqu’un attendant dans la pénombre – nul n’est besoin de mots pour parler.

Marlene Dietrich est ici prodigieuse, tour à tour alanguie, effarouchée, mystérieuse, impérieuse. Ses yeux si mobiles paraissent sonder on ne sait quelle vision hors champ. Sternberg est lui au sommet de son art, passant d’un baroque viennois encombré à un expressionnisme épuré et émouvant dans les dernières scènes, ralentissant ses fondus enchainés au fur et à mesure que la fatalité rattrape l’Agent X 27, et faisant voir que l’expressionnisme n’était au fond qu’une expression possible de l’esthétique baroque au cinéma. On a pu reprocher au film son invraisemblance. Reproche par trop terre à terre et oublieux de la nature du récit. Sans doute Sternberg ne s’occupe-t-il guère de vraisemblance, raccourcissant les distances, omettant les plans et les scènes de transition. Mais le vrai romanesque ne se préoccupe pas du vraisemblable, seul lui importe les lois suivant lesquelles les personnages vivent. Probablement mon film préféré du mythique duo Sternberg – Dietrich.

Strum

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8 commentaires pour Agent X 27 de Josef von Sternberg : génie du romanesque

  1. J.R. dit :

    « Probablement mon film préféré du mythique duo Sternberg – Dietrich. »
    Mieux que Cœurs Brulés ? mieux que Shanghai Express ? mieux que l’Impératrice Rouge ? : mes trois préférés du duo – mais je n’ai pas vu X27 et Blonde Venus.
    J’avais jusque-là beaucoup de mal à croire au couple Marlène Dietrich/Victor McLaglen, en me disant que ce dernier était beaucoup mieux à sortie avec Shirley Temple : )

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    • Strum dit :

      Oui, je crois que je l’ai préféré à ces trois-là, même si à ces hauteurs, c’est dur de faire des classements, l’ordre de visionnage des films jouant beaucoup. Blonde Venus est très bien aussi. Si, si, je te jure que McLaglen est bien, je n’ai pas pensé une seule fois à « Red Danaher ». 🙂 Leur couple fonctionne, d’ailleurs, Marlene a eu une liaison avec John Wayne, autre colosse (« je veux ça pour Noël », dit l’anecdote)

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      • J.R. dit :

        En effet j’étais au courant pour la relation Wayne/Dietrich, mais preuve est qu’elle était superficielle : « je veux ça pour Noël ». Cependant elle devait aimer les hommes un peu « rustique », puisqu’on connait aussi sa relation avec Gabin (pardon pour le terme très approximatif, mais j’ai du mal à trouver un autre qualificatif pour qualifier le caractère commun entre John Wayne et Jean Gabin).
        Lorsque je pense à McLaglen, moi, je ne pense pas pas trop à « Red » Danaher mais plutôt à Gypo Nolan.

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        • Strum dit :

          « Je veux ça pour noël », c’est une vraie réplique de film : on peut imaginer que la légende a enjolivé leur rencontre. Quoiqu’il en soit, elle est fantastique dans les films de Sternberg.

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  2. Goran dit :

    Effectivement, très bon film…

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  3. Pascale dit :

    Le sourire idiot de McLaglen va me faire la journée 😂 Les actrices ont vraiment du talent.
    Je l’ai vu… je ne dirais pas « à l’époque »… quand même pas… et je n’en garde pas ton souvenir ébloui et encore moins de toutes ces fanfreluches significatives qui pendouillaient.

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