Le Christ interdit de Curzio Malaparte : le sacrifice des innocents

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On se surprend à regretter devant Le Christ Interdit (1951) que Curzio Malaparte n’ait pas conduit à son terme le projet de roman qui fut à l’origine du film. Car ce récit aurait dû être un livre portant sur l’après-guerre, comme Kaputt (l’un des plus grands romans du XXe siècle) et La Peau portaient sur la seconde guerre mondiale elle-même. Malaparte en décida finalement autrement, convaincu par les possibilités expressives du cinéma. L’origine littéraire du film est visible. On la décèle moins dans la voix off d’ouverture que dans sa structure narrative s’articulant autour de séquences clés, exactement comme dans un roman : d’une part, d’impressionnantes scènes de foule où le peuple toscan de Montepulciano (lieu du tournage) parait laver ses fautes collectives, sans pouvoir trouver la paix du coeur, dans la ferveur des cérémonies religieuses (le jeu de la croix) et païennes (les vendanges), d’autre part, de grandes scènes de dialogues entre les personnages où se dévoile le thème malapartien par excellence : le sacrifice des innocents tandis que vivent les bourreaux. L’ascendance théâtrale du film est également patente, dans le prologue en forme d’exposition ou le caractère déclamatoire de certains dialogues.

Le film raconte le retour au pays de Bruno (Raf Vallone), un prisonnier de guerre italien longtemps interné dans un camps russe. Il n’a qu’une idée en tête : venger son frère fusillé par les nazis après avoir été dénoncé. Le village entier connait le nom du coupable mais se tait, fatigué des cadavres de la guerre. Même la mère de Bruno a compris qu’il n’est plus temps de verser le sang et qu’il faut pardonner. La sortie du film donna lieu à des règlements de compte initiés par quelques littérateurs accusant Malaparte d’absoudre les bourreaux en les confondant avec les innocents (en France, l’inénarrable critique communiste Georges Sadoul, selon le ton polémique de l’époque, parla de film « néo-fasciste »). Les flèches tirées par la critique visaient Malaparte lui-même au prétexte que sa vie fut aventureuse en oubliant opportunément qu’elle fut aussi héroïque, (fasciste en 1920, antifasciste dans les années 1930-1940, sa dénonciation du danger fasciste lui valant d’être confiné un temps aux îles Lipari, entre autres brimades administratives) et non ce film mésestimé. Si ce dernier affirme que l’on devient facilement bourreau (l’une des leçons de la guerre) il montre aussi que la marche du monde se paie toujours du sacrifice des innocents (vérité interdite), lesquels préviennent l’avènement du bourreau. Bruno l’apprendra à ses dépens. L’auteur de Kaputt qui fut le témoin des atrocités du front de l’Est en savait quelque chose ; ce qu’il nous dit ici, c’est que la vie a plus de valeur que tout et que pardonner sauve des vies.

L’écrivain Malaparte fut un prodigieux styliste. Comment s’en sort le cinéaste dans cette unique intrusion au cinéma ? Avec les honneurs. Certaines scènes de dialogues sont un peu gâtées par des mouvements de caméra intempestifs (ainsi, ce mouvement de balancier dans la cuisine entre le fils et la mère), mais les scènes en extérieur témoignent d’un don inné pour saisir le grondement et l’énergie de la foule et d’une attention non feinte aux décors, que ce soit l’architecture renaissance de Montepulciano ou les intérieurs austères. L’aspect théâtral de certaines scènes (bien dans le caractère de l’auteur) en gênera peut-être certains car il éloigne le film du néo-réalisme, mais il permet d’imaginer ce qu’aurait été le roman sans entraver la noblesse du propos, participant même de l’émotion et de la sincérité qui traversent le film. La grande scène, quasi-dostoïevskienne, de confrontation entre Bruno et le menuisier Antonio (étonnant Alain Cuny), symbole de l’innocent sacrifié, est exemplaire de cette approche. Et ce d’autant plus que Malaparte ne se met cette fois pas en scène. Dans Kaputt et La Peau, son rôle de narrateur participant au récit lui conférait parfois un caractère fantasmagorique : on ne savait pas toujours s’il fallait vraiment croire tout ce que relatait ce narrateur narcissique, ce qui reflétait le sentiment d’incrédulité que devaient susciter les évènements inconcevables de la guerre. Ici, en l’absence de toute intercession de tiers, Bruno est seul face à l’Omerta du village, seul face à son expérience incommunicable de prisonnier de guerre (pareil aux habitants du village que la libération n’a pas libéré d’eux-mêmes et qui faute de pouvoir raconter préfèrent oublier), seul face à la tentation irrépressible de la vengeance. Son combat pour recouvrer véritablement sa liberté d’homme n’en est que plus émouvant.

Strum

PS : Ceux désireux d’en savoir plus sur Malaparte liront en priorité Kaputt et La Peau, deux chefs-d’oeuvre de la littérature (le premier fait partie de mes dix livres préférés) et pourront se référer au Cahier de l’Herne Malaparte paru récemment.

PPS : Je vous invite également à consulter le blog de Carole Darchy, spécialiste de l’écrivain grâce à qui j’ai pu voir le film et que je remercie : Swimming in the space

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14 commentaires pour Le Christ interdit de Curzio Malaparte : le sacrifice des innocents

  1. Goran dit :

    Pas vu ce Christ interdit, mais Kaputt est un très bon roman…

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  2. Ronnie dit :

    Surréaliste est le mot qui me vient immédiatement à l’esprit à propos du méconnu & tortueux Kaputt…
    Pas vu non plus le Christ en question.

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    • Strum dit :

      Surréaliste tellement cela parait inconcevable (les soviétiques congelés utilisés comme panneaux indicateurs, les chevaux pris dans la glace du lac Ladoga, les pogroms, l’officier nazi à l’oeil de verre) sauf que ce que Malaparte écrit est vrai.

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  3. J.R. dit :

    Film très fort, qui ne ressemble vraiment à aucun autre.
    PS : Georges Sadoul a vraiment dit énormément de c…….. Qu’il sombre dans l’oubli!

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    • Strum dit :

      Content que tu aies vu et apprécié le film ! Tu as déjà lu Malaparte ? Oui, Georges Sadoul, c’est l’exemple type du critique de mauvaise foi pour qui seul comptait une idéologie mal placée.

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  4. J.R. dit :

    Eh non! En dehors de ce film, vu il y a environ 5 ans sur Ciné-Classic, pour moi Malaparte c’est un nom d’auteur superbe, c’est le propriétaire d’une villa à Capri – une île magnifique – et c’est à peu près tout… Mais je retiens les titres : Kaputt et La Peau…

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  5. Carole Darchy dit :

    Je ne suis pas une spécialiste de Malaparte ! Ceci étant merci pour cette jolie critique qui sort le film de son oubli. J’ajouterai que les décors et les costumes du film sont du vieux compagnon de route de Curzio : Orféo Tamburi, qui a fait bon nombre des couvertures de ses livres et ses illustrations. Enfin, je renvoie au Cahier de l’Herne « Malaparte » qui consacre un chapitre entier à ce film.

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  6. eeguab dit :

    Film très intéressant, irratachable à quoi que ce soit. Je l’ai chroniqué en 2012. Je suis tout à fait de ton avis sur son originalité. Je suis aussi tout à fait d’accord sur les égarements de Sadoul. Le mot est faible avec le recul. Et même sans trop de recul.

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  7. Pascale dit :

    Le ton théâtral, le mouvement de balancier… j’imagine Raf Valone en victime au dos voûté et Alain Cuny (ou son jeu) me fait peur, mais vraiment peur depuis que je suis gamine…

    Par contre je me laisserais davantage tenter par une lecture extraordinaire et hallucinée.

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    • Strum dit :

      Certes, il y a cela, mais le film vaut le coup quand même ne serait-ce que pour les formidables scènes de foule et la manière dont Malaparte filme la Toscane. Et Alain Cuny (dans un rôle secondaire) est très bien. Les films italiens l’inspirent puisqu’il est également excellent dans La Dolce Vita. Cela dit, s’il fallait choisir entre le Malaparte écrivain et le Malaparte cinéaste, il faudrait évidemment prendre le premier.

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