Remorques de Jean Grémillon : dans les brumes du malheur

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On retrouve dans Remorques (1941) ces personnages aspirant à une autre vie qui caractérisent le cinéma de Jean Grémillon. Dans Le Ciel est à vous (1944), le rêve se matérialise, et c’est ce qui en fait le plus beau film du réalisateur. Mais le plus souvent, la vie rêvée reste inaccessible, mirage stérile et parfois mortel. Grémillon adapte ici un roman de Roger Vercel largement remanié par ses soins et ceux d’André Cayatte, Jacques Prévert ajoutant de beaux dialogues de son cru. Capitaine d’un remorqueur de haute mer, André Laurent (Jean Gabin) vit à Brest avec sa femme Yvonne (Madeleine Renaud) qui lui cache une grave maladie. Laurent s’éprend de Catherine (Michèle Morgan), la femme du capitaine d’un cargo dont il a sauvé l’équipage une nuit de tempête. Ces trois-là ont des rêves qui ne concordent pas et c’est l’origine de leur malheur. Laurent croit n’aimer que la mer mais lorsqu’il rencontre Catherine, l’amour le fait rêver à autre chose. Yvonne n’a qu’un souhait : que Laurent quitte sa charge et qu’ils s’inventent tous deux une autre vie, loin de Brest, où elle pourra soigner sa maladie. Le rêve de Catherine est simple : trouver l’homme auquel elle pourra révéler son nom secret.

Dans ce film, le malheur et le bonheur sont mélangés mais c’est toujours le premier qui finit par l’emporter. Yvonne, la femme heureuse, est triste, tandis que Catherine, la femme perdue, a un sourire de sirène (d’ailleurs c’est la mer qui l’amène). Si Yvonne est triste c’est parce que l’inquiétude de perdre son mari la dévore. L’inquiétude est un des avatars de l’amour. La fatalité qui pèse sur le film comme un couvercle se lit dans les brumes et la pluie qui envahissent l’écran la nuit, fatalité qui est celle de la France de 1939 à l’aube de la guerre. « Ceux qui sont malheureux se reconnaissent entre eux », écrit Prévert et ils sont ici légions. Plusieurs scènes sont très belles, notamment celle entre Gabin et Morgan entrant dans une maison abandonnée qui aurait pu être la leur dans une autre vie. Et la scène finale, noyée dans la brume, le malheur et une prière de marins, compte parmi ce que Grémillon a filmé de plus beau.

Deux circonstances, cependant, portèrent préjudice au film et l’empêchent de figurer parmi les meilleurs du réalisateur. D’abord, un tournage débuté en 1939 interrompu deux fois par la guerre, Remorques étant finalement terminé et monté en 1941 sans la présence de Gabin et Morgan réfugiés à Hollywood. Sans doute est-ce la raison pour laquelle au milieu du film, le récit perd sa fluidité, devient un peu heurté, la romance entre Gabin et Morgan arrivant d’un coup comme s’il manquait des scènes dans le découpage. Ensuite, l’impossibilité technique de tourner en extérieurs à Brest la scène de tempête du début, lorque le Cyclone (le bateau de Laurent) s’élance au secours du cargo en perdition. Malgré son goût pour les scènes en extérieurs, visible dans plusieurs de ses films (par exemple Gueule d’amour ou Pattes Blanches), Grémillon dut se rabattre sur une solution de fortune, qui est à son film ce qu’une voile rapiécée est à un navire : utiliser un bassin dans les studios de Boulogne-Billancourt. Le résultat est cruel, même quand on attache peu d’importance aux effets spéciaux. Malgré les efforts de Trauner aux décors et d’Armand Thirard à la photographie, la scène de sauvetage du cargo est gâchée par l’insertion répétitive dans le montage de plans d’une maquette entourée d’un bouillonnement qui semble d’une baignoire. C’est d’autant plus dommage que lorsque Grémillon filme en extérieurs le retour au port après la tempête, le film retrouve immédiatement sa tenue. Gabin est parfait en homme sûr de son fait perdant soudain pied.

Strum

PS : Le film est à voir en ce moment même dans le cadre d’une rétrospective consacrée au cinéma français classique par le cinéma Ecole 21 à Paris.

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10 commentaires pour Remorques de Jean Grémillon : dans les brumes du malheur

  1. J.R dit :

    Pour moi un chef-d’oeuvre! et le film absolu sur la condition du couple. Concernant la scène de remorquage du début , je pense que même si elle avait été tournée dans de bonnes conditions, elle ne nous aurez pas épargnée les maquettes et les transparences… La beauté du film, à mes yeux transcendent les aspérités de la forme… Gabin, comme John Wayne, pour moi, sont des acteurs qui incarnent plus qu’ils ne jouent, ils sont absolument indépassables (bon j’ajoute un millimètre au dessous : Raimu, Simon, Sordi, Gassman, et Fonda). Certains critiques sont allés jusqu’à imaginer que le personnage incarné par Morgan était un travesti… et je ne plaisante pas (je ne connais pas les préférences sexuelles, disons-le comme ça, de Gremillion). Merci de proposer des films chaque fois inattendus… vraiment Newstrum c’est le meilleur blog de cinéma de tout l’hexagone… Je suis sincère (mais je ne les connais pas tous : ))

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    • Strum dit :

      C’est quand même une vision du couple déprimante et une vision de la femme assez binaire (la femme légitime triste d’un côté, la femme perdue qui n’a pas de seconde chance). Concernant la scène de remorquage, j’avais été moins gêné par les trucages quand j’avais découvert le film la première fois il y a longtemps. Mais cela n’enlève rien à la beauté de la scène finale. Morgan en travesti, une plaisanterie bien sûr. Passons. Et merci pour les compliments (même si je ne les mérite pas !) 🙂

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  2. Martin dit :

    Merci, Strum, de raviver ma flamme encore récente pour le cinéma de Jean Grémillon, que j’ai découvert un peu par hasard cette année. J’avais justement retenu « Remorques » comme l’un des films à voir encore, ainsi que « Le ciel est à vous ». Je crois qu’il y a là tout ce qu’il faut pour me plaire. Tu sais que je ne rechigne bien à un vrai mélodrame de temps en temps…

    Juste un mot supplémentaire pour Jean Gabin. J’aimais bien cet acteur, mais c’est vraiment Bertrand Tavernier (et son documentaire de trois heures) qui m’a ouvert les yeux sur son talent et la diversité de ses expressions – et des genres qu’il a pu aborder. J’ai l’impression de le connaître mieux depuis, surtout grâce à ces films des années 30 et 40. Si tu en as d’autres à conseiller…

    Bonne journée.

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    • Strum dit :

      De rien Martin. Je te conseille en priorité Le Ciel est à vous. Jean Gabin est excellent dans Remorques (dans les films des années 30, il joue quand même souvent des personnages proches pour qui les choses finissent mal). Bonne journée aussi.

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  3. eeguab dit :

    J’aime bien Remorques que je n’ai pas revu depuis longtemps. J’avais remarqué aussi la pauvreté des effets spéciaux, bien compréhensibles. Mais quel (très beau) fatalisme dans pas mal de films de ces années-là. Pour Grémillon j’ai une préférence pour Pattes blanches et pour Lumière d’été.

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    • Strum dit :

      Bonjour Edualc. Les films sont beaux, mais je ne suis pas sûr de trouver leur fatalisme systématique (quelques films y échappent cependant) beau par lui-même. Mon préféré de tous c’est Le Ciel est à vous précisément parce qu’il échappe à la fatalité, mais Pattes Blanches est très bien effet (je n’ai pas encore vu Lumière d’été).

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  4. 100tinelle dit :

    Bonjour Strum,

    Je n’ai pas encore vu Remorques, mais bizarrement, il ne fait pas partie de mes priorités concernant le réalisateur. J’ai vu très récemment Le ciel est à vous, qui fut un coup de cœur. Rarement vu au cinéma un tel éloge de l’amour conjugal, sujet si souvent maltraité au cinéma. Et qui se termine bien ! Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai également l’impression que c’est une exception à la règle et que Grémillon privilégie souvent une fin plus ambiguë, mais je peux me tromper, n’ayant pas encore une bonne connaissance des films du réalisateur. Mes prochains seront L’amour d’une femme, Gueule d’amour et Lumière d’été, tous commandés en DVD. Je me régale à l’avance 😊

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    • Strum dit :

      Bonjour Sentinelle, ravi que tu aies aimé Le Ciel est à vous ! 🙂 J’avais adoré ce film que je classe encore aujourd’hui parmi mes 100 films préférés. Concernant les fins pessimistes, en effet, Le Ciel est à vous est une exception, avec quelques autres films, à ce fatalisme qui mine le cinéma français classique de la fin des années 1930, du début des années 1940, en particulier chez Grémillon.

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  5. Heureux sont qui n’ont pas encore vu les meilleurs films de Jean Grémillon. Le ciel est à vous,Gueule d’amour (le couple sublime (et sublimé par la photo) Gabin-Balin), Pattes blanches, Lumières d’été, et n’oublions pas l’étrange Mr Victor… Je n’ai pas revu Remorques depuis trés longtemps..Une curiosité Dainah la métisse avec son étrange soirée « masquée »…

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