Le Fanfaron de Dino Risi : excès de cynisme

le fanfaron

Dans la filmographie de Dino Risi, Le Fanfaron (1962) se situe juste après son chef-d’oeuvre Une Vie difficile (1961) et bien que sa notoriété en France soit supérieure à ce dernier, la comparaison entre ces deux classiques tourne à l’avantage du film de 1961. Expliquons-nous. Une Vie difficile racontait la perte des illusions de l’Italie d’après-guerre à travers le portrait d’un homme déjà fanfaron mais qui résistait malgré tout au cynisme ambiant. Dans Le Fanfaron, non seulement Bruno Cortona (Vittorio Gassman) ne résiste à rien, cédant à la moindre de ses envies, mais il a embrassé à bras le corps un cynisme contagieux, traversant Rome et ses alentours au volant de son bolide au mépris de toutes les règles de bienséance, manquant causer des accidents de la circulation, faisant preuve en toutes circonstances d’un sans-gêne extraordinaire, poursuivant avec une lourde insistance la gente féminine de ses assiduités, vivant des emprunts d’argent que réclament ses sourires.

Sans doute ce bellâtre est-il au fond malheureux, seul et sans vrai ami, comme il l’affirme à Roberto Mariani (Jean-Louis Trintignant), étudiant en droit qu’il emmène un 15 août dans une folle équipée de 24 heures. Malheureux parce qu’il ne croit plus à rien, s’étant défait de tous les principes, ne s’étant fixé aucune limite, jouisseur impénitent prêt à saisir toutes les occasions que lui offre l’Italie bigarrée des années 1960, où se côtoient les prêtres parlant encore latin et les filles en bikini. C’est ce que ce film-portrait fait voir au fur et à mesure qu’on apprend à connaitre Bruno. Au début, son bagout et son charme semblent exercer un attrait irrésistible, sur Roberto, qui se laisse accaparer contre son gré faute de pouvoir lui opposer une personnalité aussi affirmée, comme sur l’oncle et la tante du jeune homme. Mais bien vite, on mesure les limites du mode de vie de Bruno, alors que s’enchainent les rebuffades, les humiliations publiques de tel de ses créanciers qui lui avait fait crédit pour une affaire, les bagarres entre chauffards dans les boites de nuit. La femme de Bruno, que l’on finit par rencontrer, est le personnage qui nous fait le mieux voir son égoïsme. Son visage est las. Elle ne peut plus supporter son sourire faux, ses gestes intéressés, sa veulerie d’homme sans principes qui n’a pas vu sa femme et sa fille depuis des années et resurgit à l’improviste car il a besoin d’argent.

Pourtant, et le film butte là sur ses propres contradictions, alors même que Bruno se révèle pour ce qu’il est, Risi comme Roberto continuent d’être fascinés par lui, puisqu’il demeure le centre vers lequel tout converge, tout en le plaignant. Cela tient certes à l’abattage prodigieux de Gassman autant qu’au regard tendre et compréhensif que Risi porte habituellement sur ses personnages principaux même les plus veules (on peut imaginer que chez Monicelli le même personnage aurait fait l’objet d’un portrait plus ridicule, plus drôle, moins ambivalent aussi). Mais cet attrait emporte une autre conséquence plus discutable. Roberto est un jeune homme introverti et plein d’illusions. Or, la présence de Bruno semble avoir sur lui un effet libérateur. Il parvient enfin à appeler au téléphone sa voisine à laquelle sa timidité lui interdisait de parler. Il sourit de plus en plus, rit même à la fin du film (Trintignant est remarquable dans ce rôle et son visage se modifie progressivement pendant le film). De spectateur, de sa vie autant que des simagrées de Bruno, il devient enfin acteur. Si bien que l’attitude de Roberto apparait presque comme justifiée par cette transformation du jeune homme, validée aussi par sa propre fille (Catherine Spaak) qui lui dit « papa, ne change pas ». Sauf que le cynisme de Bruno, ou son absence de conscience si l’on préfère, est si épouvantable qu’il laisse entrevoir seulement deux voies possibles à Roberto pour tirer parti du « miracle économique » italien des années 1960 (décrit par Risi avec son habituel sens de l’observation) : soit devenir comme son cousin avocat, un notable de province gras et suant ayant des sympathies pour les fascistes, comme si mener une vie bourgeoise signifiait forcément adhérer aux principes les plus nauséabonds, soit devenir un fanfaron pouvant se permettre d’être cynique puisque ce monde rutilant est faux. A cet égard, la scène où Roberto et Bruno rendent visitent à la tante et l’oncle du jeune homme est pénible car en cinq minutes, Bruno fait perdre toutes ses illusions d’enfance à Roberto, en lui faisant voir que son cousin est en fait le fils du jardinier et que l’amour sans nuages entre sa tante et son oncle qu’il s’imaginait enfant était un leurre. Bruno serait un grand démystificateur, autre manière de se justifier d’autant que lui-même est lucide sur ses propres faiblesses. Si le monde est faux, si tous les principes inculqués pendant l’enfance ne reposent que sur du vide, pourquoi serais-je moi-même vrai ? De fait, le cynisme conscient ou inconscient de Bruno menace parfois de contaminer tout le film.

Risi, également scénariste avec Ettore Scola et Ruggero Maccari, était certainement conscient de l’ornière dans laquelle il mettait son récit à force de rendre Bruno à moitié-sympathique malgré tous ses défauts. On peut voir la fin cruelle comme un retour de balancier, devenu narrativement nécessaire pour résoudre l’ambivalence du film, nous rappelant que Bruno, aussi charismatique soit-il, reste un sale type irresponsable. Dans le genre de la « comédie à l’italienne », terme fourre-tout impropre à décrire des films aussi différents que ceux de Risi, Monicelli et Comencini, et plus tard Scola, Le Fanfaron fut un jalon et marqua l’introduction d’une dose de cynisme supplémentaire qui allait s’intégrer au genre jusqu’à l’excès parfois. Risi lui-même n’alla sans doute jamais aussi loin dans la fascination pour un personnage cynique qu’ici et devait, peut-être par compensation, réaliser deux ans plus tard l’un de ses plus films les plus tendres, le très beau et méconnu Il Giovedi, où un père de famille divorcé s’efforce cette fois de recouvrer sa dignité pour se montrer à la hauteur de son enfant candide.

Strum

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11 commentaires pour Le Fanfaron de Dino Risi : excès de cynisme

  1. Goran dit :

    J’ai beaucoup aimé, mais pour moi il n’y a jamais trop de cynisme…

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    • Strum dit :

      Je n’aime pas le cynisme. 🙂 Cela dit, le film reste un classique et est à voir évidemment, ne serait-ce que pour l’interprétation formidable de Gassman et Trintignant et la manière dont Risi filme l’Italie.

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  2. J.R dit :

    Je ne vois pas, moi, en Bruno un cynique, c’est un sentiment trop intellectuel pour lui… Bruno n’est pas un homme de qualité, mais il a, en revanche, celles qui manquent à Roberto – qui en a beaucoup mais qui est falot. C’est une belle opposition des contraires, très classique, et qui fonctionne à merveille. L’accident est à mon avis significatif… Et c’est Bruno qui survit! Un chef-d’oeuvre même si je découvre encore des Sordi comme L’Agent qui est une merveille plus confidentielle. Mais Sordi si est pour moi un traditionnaliste opportuniste, tandis que Gassman est plus moderne, plus « vantard ». Deux acteurs immenses. J’ai beaucoup moins d’affinités avec Trintignant…

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    • Strum dit :

      On peut en effet en discuter d’autant que mon appréciation du film diffère de celle de pas mal de critiques. Je pense que l’attitude de Bruno qui ne croit à rien conduit nécessairement au cynisme (pour lui comme pour son entourage) qui à mon avis n’est pas réservé aux intellectuels. On parle quand même d’un homme qui sermonne sa fille car elle veut épouser un homme beaucoup plus âgé qu’elle mais riche pour juste après emprunter de l’argent à ce dernier ! Difficile de faire plus cynique et hypocrite pour moi. De Risi, je préfère de loin Une Vie difficile avec un Sordi prodigieux (il y joue un autre fanfaron mais dénué de cynisme pour le coup). PS : attention aux spoilers pour ceux qui n’ont pas vu le film, il vaut mieux ne pas parler de la fin. 🙂

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      • J.R dit :

        « On parle quand même d’un homme qui sermonne sa fille car elle veut épouser un homme beaucoup plus âgé qu’elle mais riche pour juste après emprunter de l’argent à ce dernier !  »
        Cela démontre que toi tu es un intellectuel, et que tu te soucis de cohérence morale ou idéologique… Pas Bruno, lui il pourrait je crois sans difficulté insulter un migrant à midi et en même temps l’inviter à dîner chez lui le soir… Jurer contre Dieu toute la semaine et aller à la messe le dimanche… Il croit surtout en lui, et dans sa macchina.

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        • Strum dit :

          Peut-être… Tu est plus indulgent avec le personnage que moi. Un inconscient avant d’être un cynique alors, même s’il est cynique aussi puisque pour lui tout le monde est comme lui, tout le monde triche, et personne n’est honnête c’est pourquoi il n’éprouve aucun scrupule à tromper les autres sachant très bien qu’il a du charisme. PS : on n’a pas besoin d’être un intellectuel pour se soucier de morale, de respect des autres et de savoir-vivre, dieu merci.

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  3. J.R. dit :

    J’espère bien que les intellectuels ne sont pas les seuls à se soucier de moral, mais de la cohérence, sans doute qu’ils s’en soucient plus que les autres; ce n’est pas la même chose ; ) Bruno n’est pas pour autant, pour moi, un personnage positif, il ne l’est pas… c’est dans son rapport à Roberto qu’il est intéressant. Bon on pourrait en discuter longtemps, mais c’est que les personnages arrivent à exister au-delà de la fiction.

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    • Strum dit :

      Oui, c’est d’ailleurs l’intérêt de ce genre de film et du cinéma en général : nous faire discuter des interactions entre les personnages, de leur crédibité humaine, de leur rapport à la réalité, même s’il est certain que Risi force à dessein son trait ici, etc. 🙂

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