Seconds : l’opération diabolique de John Frankenheimer : unidimensionnel

seconds_11

Je signale la diffusion ce soir sur ARTE à 22h45 de Seconds : l’opération diabolique (1966) de John Frankenheimer. Sans nécessairement le recommander : on trouvera cet avis sévère mais c’est un film qui m’a fait l’effet d’un épisode de la Quatrième Dimension étiré jusqu’au long métrage, quoique dénué de l’ironie qui faisait le sel de la série. Formellement, c’est un film très maitrisé, ce qui est habituel chez Frankenheimer, les grands angles, la photographie contrastée et la caméra portée plongeant le spectateur dans un malaise reflétant celui d’Arthur Hamilton (Rock Hudson), un banquier auquel une mystérieuse organisation propose de changer de vie. Hudson, acteur mésestimé, est parfait en homme perdant pied, voyant se défaire, sans qu’il puisse rien y faire, les liens l’unissant à la société.

On peut admirer ce travail bien fait, où oeuvrent les grands James Wong Howe et Jerry Goldsmith, respectivement à la photographie et à la musique, et du reste le film impressionne par la vigueur de son trait, tendu jusqu’à tordre les diagonales des images d’une réalité qui semble se dissoudre sous nos yeux. Mais une fois que l’on a compris où Frankenheimer veut en venir, et on le comprend dès les premières images du film qui montrent le malaise existentiel du protagoniste principal, ce film à la tonalité unique n’a plus grand-chose à offrir sinon certaines scènes chocs (la fin est atroce et complaisante), qui font office de répétition ad nauseam d’un discours quasi-nihiliste sur la fausseté du rêve américain. Quasi-nihiliste car non content de renverser le mythe américain de la « seconde chance », Seconds ne suggère aucune alternative, aucun remède à l’angoisse suicidaire de son personnage, qui a perdu le goût de vivre, quel que soit son environnement, pavillon de banlieue ou luxueuse villa, pour lui de plus en plus factice. Et ce n’est pas le contre-modèle Hippie en vogue dans les années 1960 qui trouvera grâce à ses yeux ; il est filmé comme une mêlée humaine imitant misérablement les mystères orphiques.

C’est une spirale infernale dans laquelle se trouve pris Hamilton et elle est si unidimensionnelle par sa dimension de cauchemar sans fin que j’ai fini par me demander, bien malgré moi, si ce film maudit longtemps invisible (ce fut un échec commercial sans appel) présentait vraiment l’intérêt que la critique lui trouve aujourd’hui tant ce cri d’angoisse donne de l’existence une vision désespérée, du moins autre que celui d’avoir initié une lignée de films angoissés. Car Seconds participe d’un mouvement général de remise en cause des valeurs américaines, et plus globalement de la société de consommation, dans les années 1960. On lui préférera de loin un film qui lui est contemporain : The Swimmer (1968), chef-d’oeuvre de Frank Perry avec un prodigieux Burt Lancaster, qui a cette même ambition de montrer un homme dont le monde se défait mais le désigne, avec plus de réflexion, encore sujet à certaines illusions sur sa famille et sa vie sociale. On y trouve la compassion et l’attention au personnage qui sont absentes de ce film.

Strum

Cet article, publié dans cinéma, cinéma américain, critique de film, Frankenheimer (John), est tagué , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

15 commentaires pour Seconds : l’opération diabolique de John Frankenheimer : unidimensionnel

  1. lorenztradfin dit :

    Merci pour l’info !

    J'aime

  2. Strum dit :

    De rien, j’espère que cela te plaira plus qu’à moi. Si tu aimes les ambiances cauchemardesques tu seras servi car c’est très bien fait.

    J'aime

  3. Goran dit :

    J’en avais parlé sur mon blog. J’avais beaucoup aimé…

    J'aime

  4. Melchior dit :

    Je comprends le rapprochement entre The Swimmer et Seconds. Pour ma part, j’aime les deux films, très différents sur la forme (celle de Seconds me fascine davantage, sans rien enlever à la grandeur de The Swimmer).

    J'aime

    • Strum dit :

      Bonjour. Deux films très différents quant à leur forme en effet. Pour ma part, je suis un inconditionnel de The Swimmer, un film qui ne cesse de surprendre et ne révèle la vérité que progressivement là où Seconds ne fait que répéter son concept de départ (c’est pourquoi j’y vois surtout un épisode de la quatrième dimension étiré en longueur)

      J'aime

  5. Bonsoir Strum. je vous trouve très sévère, et injuste avec « Seconds » que j’estime être un trés grand film de Frankenheimer. Que vous ne le recommandiez pas est d’ailleurs dommage, ne serait-ce que pour chacun se fasse son opinion.. Et pourquoi en parler alors…Le comparer à The Swimmer, que j’aime beaucoup également, ne me semble pas pertinent. On peut aimer les deux comme l’a écrit quelqu’un. Vous dites « le film n’a plus rien à offrir sinon certaines scènes chocs » ce n’est déjà pas si mal non.. Le film reste dans les mémoires d’une manière indélébile, une fois qu’on l’a vu. Ce n’est pas donné à beaucoup de films de marquer ainsi d’une empreinte aussi forte le spectateur. Pour ma part, j’ai été fasciné, époustouflé, bluffé (mais j’étais jeune alors) par le choc visuel extraordinaire du film. Cauchemar, grand-Guignol direz-vous ..Frankenheimer oeuvre en virtuose avec l’aide de son chef op’ usant de toutes les techniques du cinéma et de la photo pour plonger le spectateur dans une ambiance trouble, chaotique, perturbante. Il en fait certainement trop mais tant pis, ce n’est pas l’amateur de Welles que je suis qui s’en plaindrait, cela me va. Le plaisir purement forme, visuel d’un film ne compterait plus donc pour rien…parfois cela tourne à vide mais pas ici..Et puis, le film est prémonitoire, visionnaire ,annonçant tout ce courant du film paranoïaque et du complot qui vont arriver à Hollywood (A cause d’un assassinat, 3 jours du Condor) Je suis déçu par votre avis Strum, vous êtes bien plus tolérant d’habitude.. je ne vous reconnais pas..Je ne vous en veux pas mais quand même, car ce film maudit, méconnu mérite plus que tout d’être enfin reconnu et d’être vu surtout. Je conclue en disant à tous ceux qui ne le connaissent pas de regarder à tout prix…le sensationnel SECONDS.

    J'aime

    • Melchior dit :

      Tout à fait d’accord avec Jean-Sylvain

      J'aime

    • Strum dit :

      Et bien merci beaucoup pour votre avis Jean-Sylvain et cette défense passionnée du film. J’aime toujours quand on est d’un avis contraire, cela fait partie du charme des discussions cinéphiliques avec ce qu’elles comportent de polémique. Il fallait bien cela pour compenser la sévérité de mon avis. Il va de soit que celui-ci n’engage que moi. D’ailleurs, le caractère assez radical de mon jugement peut être porté au crédit de ce film, si bien fait qu’il m’a rendu extrêmement mal à l’aise lorsque je l’ai vu il y a deux, trois ans. Il peut m’arriver d’avoir des réactions assez émotionnelles devant certains films. J’ai eu l’impression en le voyant d’un film quasi-nihiliste, désespéré, heurtant peut-être certaines de mes convictions. Je ne sais pas si cela signifie que je suis « intolérant » comme vous dites, encore que je ne me reconnaisse pas forcément la vertu de la tolérance, mais il me semble que j’ai essayé dans cette petite notule, sans doute hâtivement, de faire transparaitre ce qui m’avait gêné dans le film afin que l’on puisse en comprendre la raison. Le film est sans doute prémonitoire d’une série de films mais je l’ai trouvé un peu complaisant par sa longueur et ses effets pour ce qu’il avait à dire (bon, je ne vais pas non plus aggraver mon cas…). Peut-être que j’aurais dû le voir plus jeune. Par ailleurs, vous m’accorderez qu’il est difficile de « nécessairement recommander » (puisque j’ai aussi écrit le mot « nécessairement » afin de qualifier mon avis) un film qui m’a apporté si peu de plaisir (je ne considère pas qu’une scène choquante m’apporte du plaisir), sauf à faire preuve d’un peu de malhonnêteté intellectuelle. Sinon, « pourquoi en parler alors » ? Uniquement pour donner mon avis sur un film sur lequel vous trouverez aujourd’hui très peu d’opinions défavorables chez les critiques, de sorte qu’il a été aujourd’hui largement réhabilité, mon avis n’ayant d’ailleurs pas tellement d’importance (je ne suis qu’un amateur, pas un critique établi). Bref, vous « ne m’en voulez pas dites-vous » mais à vous lire vous m’en voulez quand même un petit peu. 🙂 Ce n’est pas grave, on ne peut pas être d’accord sur tout et il faut bien que je commence par être d’accord avec moi-même. Je le reverrai peut-être un jour. PS : la comparaison avec The Swimmer, c’est parce que les deux films évoquent un mal de vivre et le caractère factice, éphémère, du modèle social de réussite à l’américaine. Et puis, j’adore tellement The Swimmer que c’était l’occasion d’en parler avant une future chronique certainement.

      J'aime

  6. roijoyeux dit :

    merci pour l’info j’adore Rock Hudson !! et j’ai vu « The swimmer » récemment, l’occasion de comparer

    J'aime

  7. Je ne vous en veux pas tant que ça Strum, rassurez-vous. j’ai un peu réagi à chaud, et c’est plutôt rare de ma part, mais surtout parce que c’est tombé sur un film que j’adore..pas de chance. ( je vais vous dresser une liste de films sur lesquels il ne faut pas dire du mal..(lol) . Plutôt que tolérant j’aurais du dire « objectif » car vous savez toujours faire d’habitude l’équilibre entre les défauts et les qualités d’un film et c’est ce discours toujours intéressant, pertinent et subjectif aussi forcément, mais qui sait rester discret, qui donne (ou pas) envie de voir ou revoir un film, ce qui montre l’impact de vos analyses dont certaines mériteraient d’être publiées dans un vrai magazine de cinéma, comme Positif par exemple (si,si, vous en avez l’étoffe). Ce que je reproche à votre analyse de Seconds, c’est qu’on y sent une critique « d’humeur » …ce qui n’est pas votre style. Nous avons tous le droit, heureusement, de ne pas aimer un film ou de succomber à l’emballement critique moutonnier ..
    Je pense toutefois que si le film, comme vous dites, a été réhabilité, je ne pense pas que John Frankenheimer soit si encensé que çà par les critiques et soit devenu « inattaquable »). Je veux dire, Il a encore besoin d’être défendu et ce n’est pas facile car nombre de ses films sont difficiles à voir (même en dvd) comme les Parachutistes attaquent ; le Pays de la violence, ou les cavaliers. Il est moins connu que Sidney Lumet et il n’a pas fait, c’est vrai, que des bons films, les années 60 sont sa meilleure période, et les années 70 sont plutôt catastrophiques…C’est un de ces « wonder boy » doué, plein d’ambition, inventif et audacieux, qui n’a pas hélas tenu toutes ses promesses, malgré une demi-douzaine de films marquants. Et cependant, j’ai une affection pour ce cinéaste et vous l’aurez compris, et cette générations de réalisateurs de la fin des années 50, issus de la télévision, me passionne. Lumet, Ritt, Mulligan, Altman, Pollack, Schaffner…et Frankenheimer dont je viens de trouver « Grand Prix » q u’il va falloir que je visionne un jour prochain…. Sans rancune. Bonne soirée.

    J'aime

    • Strum dit :

      Je défendrai volontiers Frankenheimer mais pour d’autres films, pas celui-ci. J’ai signalé sa diffusion pas si fréquente, pour que chacun se fasse sa propre opinion sur le film, mais en effet c’était une « critique d’humeur » comme il m’arrive parfois d’en donner. J’attends votre liste de films dont il ne faut pas dire du mal. 🙂 (et merci pour les compliments)

      J'aime

Répondre à Jean-Sylvain Cabot Annuler la réponse.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s