La Marseillaise de Jean Renoir : liberté, égalité, fraternité

marseillaise

La Révolution française n’est pas un bloc. Elle est trop pleine de jalons, d’insurrections, de personnages impérieux. Trop contredite en ses grands principes par le détail de ses faits. Trop large dans son étendue temporelle où s’imbriquent plusieurs périodes mêlant l’ancien et le nouveau. Trop tributaire, quant à ses leçons, d’une historiographie évolutive. Trop indiscutable selon les uns, trop discutée selon les autres, sans compter ceux qui proclament qu’elle n’est pas finie. Si davantage de cinéastes français s’y étaient intéressés, elle aurait pu susciter un genre du cinéma français à part entière, riche d’histoires diverses. Aussi Jean Renoir ne grimpe-t-il pas ce massif de front dans La Marseillaise (1938), mais y vient de biais en racontant comment un régiment de volontaires marseillais marche sur Paris en 1792, arrivant à temps pour participer à l’insurrection du 10 août 1792 qui marqua, plus que le 14 juillet ou la nuit du 4 août, la fin de la Monarchie. Faire autrement, raconter chronologiquement l’histoire de la Révolution, aurait relevé de l’illustration à grands traits.

A dire vrai, Renoir ne fait pas que narrer cet épisode. Il évoque aussi au détour de certaines scènes, en creux, la prise de la Bastille, les émigrés de Coblentz, le manifeste de Brunswick, arrêtant le cours de sa narration en septembre 1792, à l’aube de la bataille de Valmy qui sauva la Révolution. Ces références sont tout ce qui reste de son projet initial, d’une immense ambition puisqu’il s’agissait moyennant une souscription nationale (un film « financé par le peuple pour le peuple ») de raconter toute la révolution, en s’arrimant à l’élan du Front Populaire de 1936, fort de la fine fleur des acteurs de l’époque (Gabin, Jouvet). Mais la souscription nationale n’eut pas le succès escompté, obligeant Renoir à remanier son scénario et son découpage tandis que le Front populaire au pouvoir rencontrait ses premières difficultés. Si bien que d’un projet de commande ouvertement « partisan », élaboré sous l’égide de la CGT (certes toujours mentionnée au générique), allait naître un film renoirien où la « bonne foi » et le souhait de donner voix au chapitre à tous les protagonistes du conflit l’emporteraient sur la propagande.

L’Histoire est un rapport au présent. Sans doute, au début du film, les soldats marchent au pas de l’oie dans les couloirs de Versailles au point que l’on pense aux déclarations d’intention de Renoir en 1937, alors que les manifestations anti-parlementaires de février 1934 restaient présentes dans les esprits, lequel affirmait qu’il réaliserait un film sur la révolution pour parler du présent et du danger fasciste, n’hésitant pas à y assimiler l’aristocratie d’ancien régime (voir à ce sujet les citations de Renoir dans l’article consacré au film dans le Positif de septembre 2018). Mais La Marseillaise se révèle fort différent de ce jugement pour le moins polémique et anachronique.

Souvent, les films défendant la liberté n’en laissent guère au libre arbitre du spectateur. Ce n’est pas le cas ici et Renoir reprend à son compte la devise de la nation française pour l’appliquer au film. Le Marquis de Saint-Laurent (Aimé Clariond) exprime suffisamment de réserves quand il s’agit pour la noblesse exilée d’attaquer la France avec une coalition prusso-autrichienne, Louis XVI (Pierre Renoir) est suffisamment critique du manifeste de Brunswick dont il n’aime pas le style vindicatif (et pour cause, citons cette phrase extraordinaire d’arrogance et d’imprudence qui galvanisa les révolutionnaires par son caractère provocateur : « Si le château des Tuileries est forcé ou insulté, s’il est fait la moindre violence, le moindre outrage à Leurs Majestés, le roi, la reine et la famille royale, s’il n’est pas pourvu immédiatement à leur sûreté, à leur conservation et à leur liberté, elles en tireront une vengeance exemplaire et à jamais mémorable en livrant la ville de Paris à une exécution militaire et à une subversion totale, et les révoltés coupables d’attentats aux supplices qu’ils auront mérités ») pour que nous soyons convaincus qu’il n’y a pas là un camp du bien et un camp du mal. Voici assuré par cette équité de traitement le principe d’égalité. Le personnage d’Arnaud (Andrex) qui ne veut pas combattre la garde nationale sans avoir préalablement demandé pourquoi l’on se bat, qui veut fraterniser avec quiconque croise son fer, respecte quant à lui le principe de fraternité. Et le désarroi qui se lit sur le visage rond d’un Louis XVI complètement dépassé par les évènements, quand Roederer (Louis Jouvet dans un petit rôle, hélas, lui qui devait incarner Robespierre dans le projet initial) vient le chercher aux Tuileries, comme s’il devinait la suite, émeut tant que la liberté de jugement du spectateur se trouve là aussi préservée.

C’est surtout par sa mise en scène, toutefois, que Renoir satisfait au désir de fraternité contenu dans notre devise. Dans les scènes de foule du film, les longs travellings latéraux qu’il affectionnait parcourent les rangs et rendent compte de l’énergie et de la joie d’être ensemble qui animent les personnages. Cette confiance du groupe en la solidarité de ses membres, en ses possibilités, c’est sans doute ce que Renoir filmait le mieux. C’est cela qui l’intéresse et non une éventuelle reconstitution de la prise de la Bastille ou des mises à sac des châteaux en province, qui sont hors champ. Il y a ici à l’oeuvre une pédagogie de la fraternité qui excuse quelques longueurs dues aux inévitables harangues révolutionnaires, et explique comment le chant de l’armée du Rhin composé par Rouget de Lisle devint le Chant des marseillais, puis La Marseillaise. Les paroles guerrières de cette dernière ne comptent pas, c’est le sourire du maçon Bomier la chantant qui compte. Comme comptent davantage le plaisir de marcher ensemble des marseillais que leurs objectifs, les moyens que les fins, la vie que l’Histoire.

Bien que cette vision fraternelle de la Révolution déroge à la vérité historique, car les émeutes insurrectionnelles organisées par la Commune de Paris conduisirent à plus d’un massacre arbitraire, de même que fut plus d’une fois piétinée dans les faits cette fameuse devise républicaine au nom de laquelle on se battait, elle est fidèle aux désirs de Renoir, qui vient de réaliser La Grande Illusion, ce chant fraternel, et veut encore croire, candide, que « pour un révolutionnaire, l’action pacifique est plus efficace qu’un fusil » (dixit Arnaud). Ce désir de fraternité répondait, en 1937 comme en 1938, aux nécessités d’un présent déjà trop belliqueux en esprit. Mais les espoirs de Renoir devaient faire long feu. L’expérience du Front Populaire prit fin dans un ressentiment mutuel tandis que la perspective d’une guerre avec l’Allemagne se rapprochait. Bientôt, on sortirait les revolvers en entendant le mot culture, on ouvrirait des camps en entendant le mot liberté, là où ce n’était déjà pas le cas. Aussi, deux films pessimistes devaient suivre : La Bête Humaine, toujours en 1938, et La Règle du jeu en 1939.

Strum

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10 commentaires pour La Marseillaise de Jean Renoir : liberté, égalité, fraternité

  1. princecranoir dit :

    Une chronique bienvenue qui s’invite dans le sillage récent du film de Schoeller. Autre époque, autre problématique en effet, et le film montre bien que notre regard sur cette période fondatrice de notre Nation évolue. Mais, à l’image de la guerre civile qui signa les États desunis, le ciment de notre pays se constitue davantage avec la Grande Guerre, épisode de l’histoire vécu par Renoir dans sa chair et qui servira de base à un autre film formidable que tu évoques dans ce superbe article.

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    • Strum dit :

      Merci. Bien que ne l’ayant pas encore vu, c’est en effet le film de Schoeller qui m’a donné envie de parler de ce Renoir. Sinon, la Grande Guerre suscita aussi beaucoup de débats et l’union nationale ne dura qu’un temps devant ce carnage.

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      • princecranoir dit :

        L’union politique ne dura qu’un temps c’est vrai, mais la mobilisation des hommes venus de toutes les régions de France a favorisé le développement du sentiment français. La Grande Illusion et, dans une certaine mesure également La Marseillaise (il faut que je revoie le film), évoque cette transition d’une époque vers une autre, d’un âge ancien vers une ordre nouveau.

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  2. Pascale dit :

    Vu trop jeune.
    Ton beau texte me persuade que ça doit avoir une autre allure que le récent Un peuple et son roi…

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