La Tendre indifférence du monde de Adilkhan Yerzhanov : « aucune de ses certitudes ne valait un cheveu de femme »

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La Tendre indifférence du monde, très beau film kazakh, utilise le langage narratif du conte pour raconter l’histoire d’une lutte inégale. La belle Saltanat (Dinara Baktybayeva) doit rembourser les dettes de son père contractées auprès d’individus peu recommandables. Sur elle veille son ami Kuandyk (Kuandyk Dussenbae), un doux colosse. Saltanat, à la robe rouge éclatante lui donnant l’allure d’une fleur marchant dans les champs de blé, est un personnage de conte issu des Milles et Une Nuits, de même que Kuandyk qui l’aime comme au temps de l’amour courtois. Ils font face à la corruption généralisée de la société kazakh dont les instruments sont les traditions familiales et les liens de vassalité. Saltanat est sommée par sa mère de se rendre en ville auprès de son oncle (lien familial), lequel lui intime par un odieux chantage d’épouser un homme d’affaires véreux le tenant sous sa coupe (lien de vassalité). Ce n’est qu’ainsi qu’elle pourra payer les dettes familiales et éviter la prison à sa mère.

Le titre emprunte aux dernières lignes de l’Etranger de Camus que lit Saltanat, lorsque Meursault comprend le monde au moment où il le quitte. On écrit presque toujours que Meursault est une figure tragique étranger à sa propre vie, une illustration de l’absurde du monde, mais on oublie qu’à la fin du livre, Meursault, purgé de son mal, « s’ouvre pour la première fois à la tendre indifférence du monde ». Il comprend enfin sa mère qui voulait refaire sa vie, il accepte enfin le monde tel qu’il est, il n’en est plus juge. Il devient alors, non plus une figure absurde, mais une figure compréhensive prête à recommencer sa vie. Il en va de même dans ce film. Saltanat et Kuandyk ne sont pas des figures tragiques, ils appartiennent trop bien au conte. Ils finissent par se battre avec fougue, quand bien même leurs armes seraient maladroites et inadaptées. Sans doute, Saltanat se donne à un homme adipeux mais riche pour répondre aux objurgations de sa mère. Sans doute, Kuandyk trahit un ami afin de gagner cet argent dont a besoin Saltanat. Mais c’est parce que celle-ci est si belle, si merveilleuse, si pareille à une fleur, qu’elle vaut tous les sacrifices. C’est une autre phrase de l’Etranger à laquelle Kuandyk se conforme alors : « aucune de ses certitudes ne valait un cheveu de femme ». Pour Kuandyk, aucun principe ne vaut un cheveu de Saltanat a fortiori ceux d’une société gangrénée. Tout est donc une question de « plan », d’organisation de la lutte. Le monde étant ce qu’il est, il ne sert à rien de s’en plaindre, de le dénoncer comme absurde ou d’en imaginer un meilleur. Pour lutter contre la corruption généralisée, il aurait fallu que Kuandyk trouve un meilleur « plan » que celui qu’il improvise in fine.

Adilkhan Yerzhanov raconte son récit avec des plans fixes éblouis de lumière où les lignes horizontales appartiennent aussi au domaine du conte, divisant l’écran en deux parties. Plus d’une fois, il insère un cadre dans le cadre, mettant sa caméra derrière une fenêtre ou une encadrure de porte faisant voir l’espace d’un chemin étroit s’imposant aux personnages ou la révélation d’une plaine au devant de nous. Au début, un plan récurrent revient où les battants d’une fenêtre divisent l’espace en trois, comme ces panneaux racontant latéralement une histoire que l’on utilisait dans la peinture sur bois au moyen-âge. C’est une très judicieuse utilisation du format cinemascope. Il y a très peu de plans de transition (ce qui relève là aussi du conte), lesquels sont parfois remplacés par des tableaux commentant l’histoire. Car Kuandyk est aussi un artiste ; il imagine ainsi dans une belle séquence un voyage à Paris pour lui et Saltanat assis devant un hangar portant ses dessins (l’imagination préserve de tout). Désir d’ailleurs, pour échapper à la prison du film, plutôt qu’européanisme opportun. Enfin, le plan d’une maison au toit de tuiles rouges au fond du cadre apparait comme un inaccessible rêve de foyer. Un film aux images souvent lumineuses et sereines, loin du Bonnie & Clyde kazakh dont parlent certains critiques. Un plan faisant référence à Takeshi Kitano se niche dans les premières minutes du film.

Strum

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13 commentaires pour La Tendre indifférence du monde de Adilkhan Yerzhanov : « aucune de ses certitudes ne valait un cheveu de femme »

  1. lorenztradfin dit :

    La première critique de ce film qui me donne envie de voir…..

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  2. Ronnie dit :

    Le langage narratif !
    Sujet à débat & souvent de blocage pour ce qui me concerne …. Saltanat et Kuandyk, à priori ça le fera pas.

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  3. Pascale dit :

    Ah si seulement ce monde indifférent était tendre !
    Il passe chez moi à un seul horaire impossible… j’espère réussir à le voir. Ah ce titre !
    J’ai lu cette comparaison à Bonnie and Clyde… au vu du synopsis, du theme et de ta note, je ne vois pas le rapport.

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  4. Salut Strum
    Beau film effectivement même si j’ai un soupçon d’un « européanisme opportun ». Un soupçon donc pas de certitude envers ce cinéaste kazakh que je ne connais pas.
    Comme tu sembles avoir apprécié (entre autres) l’esthétique du film. Je me permets de te conseiller le film Aga, distribué aussi par Arizona distribution, en salle à partir du 21/11. Un film du cinéaste hongrois Milko Lazarov tourné dans le grand nord et le grand froid russes. Le récit est ténu mais la beauté des plans et des images est à tomber.

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    • Strum dit :

      Hello InCiné. Merci pour ce conseil. Je n’ai pas toujours le temps de voir ces films moins visibles que tu as le mérite de voir et de chroniquer, mais cet Aga pourrait bien me plaire en effet. J’essaierai de le voir.

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  5. eeguab dit :

    Nous l’avons lundi prochain pour notre ciné-débat 2018. Et comme d’habitude ton billet m’éclaire déjà pas mal sur ce film dont j’attends beaucoup.

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