Cold War de Pawel Pawlikowski : un amour fragmenté

cold war

Du propre aveu de Pawel Pawlikowski, Cold War (2018) s’inspire en partie de l’histoire de ses parents. Aussi éprouve-t-on quelques scrupules a écrire que le souffle et les émotions du romanesque font souvent défaut au film. Critique paradoxale car Cold War raconte une histoire d’amour se déployant sur une quinzaine d’années, contrariée par la guerre froide mais aussi par les différences de tempérament et de principes entre Wiktor et Zula. Fille de la campagne fuyant un père abusif, Zula est engagée par Wiktor, un musicien de Varsovie, dans une troupe de musique folklorique polonaise qui sera son tremplin vers une carrière de chanteuse. Quand Wiktor passe à l’Ouest sans Zula, les deux amants se trouvent séparés. Ils se retrouveront à intervalles réguliers, toujours amoureux, toujours désunis.

Le récit nous emmène de la campagne polonaise à Varsovie, de Varsovie à Berlin, de Berlin à Paris, en passant par la Yougoslavie. Mais à cet espace géographique qui s’élargit au fur et à mesure répond un temps fragmenté, une série de temps courts, séparés par des fondus au noir, béances où disparaissent des années de récit. C’est comme s’il y avait ici un refus aussi bien du mélodrame dans sa mise à nu des sentiments que de la fresque dans sa capacité à faire ressentir l’écoulement du temps. La critique élogieuse y a vu une épure (le film fait à peine 1h30) servant d’écrin à l’amour des protagonistes. J’ai eu au contraire l’impression que ce choix narratif impressionniste créait un éloignement vis-à-vis de Wiktor et Zula, une forme de survol musical de leur destin, emprisonnait leur amour dans un cadre étroit où les règles imposées du récit prennent le pas sur les épanchements des personnages. Chaque segment de leur histoire est trop court pour que nous les connaissions suffisamment. Ainsi, la décision de Wiktor de passer à l’Ouest est soudaine, à peine préparée par un silence du personnage quand la propagande se fait plus pressante dans la troupe dont il a la charge, mais ce qu’il pense vraiment au fond de lui, nous n’en savons guère. Peut-être cette pudeur est-elle voulue, peut-être est-ce le lot de quiconque veut faire un film sur ses parents, qui lui sont par définition inconnus.

Les choix esthétiques présidant au film participent également de cet éloignement. Le noir et blanc n’est pas en cause, mais plutôt les compositions de plan élaborées par Pawlikowski. Le réalisateur a choisi pour son film l’ancien format 1,37:1 du cinéma classique, ce format presque carré qui se prêtait si bien aux gros plans de visages ou aux plans rapprochés. Or, il l’utilise dans le sens de la verticale, moins pour filmer des visages que pour emplir souvent le cadre jusqu’en haut (y compris en attirant parfois notre attention sur du vide). C’est particulièrement vrai dans la première partie du film où les lignes verticales des plans (arbres, colonnes, danseurs) créent une certaine froideur, une certaine dureté, qui a certes le mérite de donner une idée de l’atmosphère de la Pologne derrière le rideau de fer. Mais le film peine à se remettre de cette dureté initiale et celle-ci perdure même lorsque Pawlikowski cite Tarkovski (l’église abandonnée est un emprunt à Nostalghia). Au terme de cette critique, peut-être avons-nous élucidé notre paradoxe de départ : c’est le trop plein de maitrise, le surcroît d’encadrement, qui semblent faire obstacle à la pleine restitution de la passion de cet amour impossible. Pourtant, Johanna Kulig et Tomasz Kot sont très bien choisis dans les rôles de Zula et Wiktor. Même dans les temps courts qui leur sont impartis, ils parviennent à rendre crédible leur relation, elle tumultueuse et exigeante, lui introverti et incertain.

Strum

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22 commentaires pour Cold War de Pawel Pawlikowski : un amour fragmenté

  1. lorenztradfin dit :

    Grâce à ton analyse je comprends pourquoi je n’étais pas touché…..

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  2. Carole Darchy dit :

    Bonjour Strum,
    Autant j’avais aimé Ida (que je te recommande vivement), autant ce film m’a laissée perplexe. Vues toutes les critiques élogieuses et le bien qu’on m’en avait dit, j’avais sans doute des attentes trop élevées. Cela me rassure de ne pas être seule ! J’avoue que je ne connais pas comme toi les techniques cinématographiques, mais en ce qui me concerne, je n’ai pas accroché à l’histoire et de surcroît je n’aime pas vraiment la musique folklorique ou politique ! La fuite à l’ouest de Wiktor semble si facile, Zula ne le suit pas (? ) et apparaît brusquement à Paris puis repart pour la Pologne … Bref, je ne vais pas tout raconter. Ces rapprochements et éloignements qui rendent cet amour compliqué et impossible m’ont désorientée, jusqu’à la fin qui se termine pour moi par un suicide, mais les derniers plans m’en font douter.
    Les acteurs sont excellents néanmoins.

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  3. Sylvain J. dit :

    Hello Strum, merci pour cette analyse, dans laquelle je retrouve complétement ma déception. Je croyais au départ qu’elle était due à ma forte attente du film : je tiens en effet Ida pour un chef-d’œuvre. L’esthétique y était totalement maîtrisée et allait parfaitement avec le sujet. Ici il y a un manque d’adéquation en effet entre l’esthétique n&b 4/3, certes très belle, mais empêchant de m’impliquer dans l’histoire à partir d’un certain point.
    Très joli film malgré tout, histoire touchante (mais pas assez) avec des acteurs sublimes.
    Je pense lui redonner une chance un jour.

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    • Strum dit :

      Hello Sylvain, de rien et merci à toi. Les partis-pris esthétiques du film sont un obstacle à l’émotion on est d’accord, malgré les acteurs qui sont excellents. Je doute de lui redonner une chance un jour, mais j’essaierai de voir Ida.

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  4. Jean-Sylvain Cabot dit :

    Merci Strum pour cette chronique qui m’évitera d’aller voir ce film qui m’a l’air aussi prétentieux et chichiteux que le précédent IDA, plat et ennuyeux exercice de style déjà austère, voire figé, et déjà dénué d’émotions., et dont tout le monde loua l’usage du noir et blanc fait par le réalisateur..C’est à croire que personne n’a jamais vu, ou ne voit plus, de films en noir et blanc trop poseur pour être honnête bien lancé par une critique paresseuse,exténuée, qui a oublié de relire son histoire du cinéma de l’Europe de l’Est.

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  5. Jean-Sylvain Cabot dit :

    il faut lire « ’c’est à croire que personne n’a jamais vu, ou ne voit plus, de films en noir et blanc, pour ainsi s’extasier devant un film trop poseur pour être honnête  »
    Pourquoi ne peut-on pas corriger ses commentaires ?

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  6. Pascale dit :

    Ah j’ai aimé moi (Ida mavait profondément ennuyée, la religion, la mollesse du personnage, les cadrages ratés selon moi… seul un personnage secondaire m’avait intéressée… et pourtant il y a un beau garcon).

    Je trouve qu’il y a au contraire énormément de gros plans ici et qu’il utiise mieux son format carré. Qu’il place mieux sa caméra.
    Je suis d’accord par contre, c’est froid ( mais on est en Pologne 😊) et on ne sort pas en larmes comme on devrait. Enfin une midinette comme moi devrait…
    Je n’ai pas compris cette obstination à être malheureux ou plutôt j’étais triste pour eux mais je l’explique par un mystère qui nous reste insondable : l’énigmatique âme slave !
    Et surtout j’ai pensé au contexte du film (1950 et après), à tout ce que la Pologne a subi et au fait que ces personnages doivent avoir à surmonter d’épreuves, de drames, d’horreurs, de deuils puis d’oppression encore pour tenter de continuer à vivre.
    Mais oui il y a trop d »ellipses.
    Parfois il faut donner un petit coup de main au spectateur.
    En voulant être top « pudique » le réalisateur casse l’émotion dont on a besoin.
    Les séquences musicales sont extras je touve.

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    • Strum dit :

      Les séquences musicales sont bien, oui. Mais je n’ai pas aimé son utilisation du format 1,37:1 (en fait, il y a très peu de gros plan par rapport à son utilisation classique, peut-être même aucun) et s’il est vrai que la Pologne derrière le rideau de fer devait être un endroit froid et dur, les segments qui suivent, y compris en dehors de la Pologne, continuent à nous tenir à l’écart du destin des personnages, notamment par leur caractère fragmenté. Le refus de la fresque devient ici survol.

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  7. Moi j’ai trouvé la cinématographie magnifique. Le jeu sur la profondeur de champ dans les séquences d’audition du début, la lumière sur certains plans sur le visage de Wiktor lors des séquences à Paris, c’est très beau je trouve.

    En revanche, parfaitement d’accord avec Strum, le scénario n’est pas à la hauteur et l’émotion y est absente.

    Et jaggrave encore mon cas car je n’ai pas pu m’empêcher de juger le film à l’aune de Ida qui est à mon avis, un vrai chef d’œuvre. Je ne pouvais être que déçu.

    Je considère cependant Pawlikowski comme un grand réalisateur, c’est à mon avis Cold War qui est un ratage (et non Ida qui est une réussite. J’avais aussi vu My summer of love qui est aussi très bien)

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    • Strum dit :

      Bonjour. Oui, il y a une belle lumière, c’est vrai. C’est plutôt la composition de certains cadrages dans le sens de la verticale que j’ai trouvé parfois froide. Je n’ai pas vu Ida, mais il faudra que je le vois pour redonner une chance au réalisateur.

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  8. Vincent dit :

    Et bien moi je fais partie des ardents défenseurs. Je l’ai vu à Cannes, donc sans rien en savoir, je n’avais pas vu « Ida » et j’ignorais qu’il parlait de ses parents. Tout cela ne m’a pas empêché de trouver le film magnifique et prenant. Je me suis bien identifié avec l’homme, question de caractère je pense 🙂 Je suis un grand amateur du format « carré » classique et j’aime ce que le réalisateur en fait. Ce n’est pas un format particulièrement lié aux gros plans pour moi, ça c’est un truc de la télé. On trouve des compositions très complexes, en hauteur et en profondeur chez tous les grands maîtres, Ford en tête, et cette utilisation du décadrage vient de la tradition des cinémas de l’Est. Pour moi, Pawlikowski s’inscrit dans cette lignée et c’est adapté à son récit. Les ellipses, les rares dialogues, comme l’utilisation de la musique pour marquer le temps, tout ceci me semble très cinématographique et c’est un bonheur dans le cinéma actuel qui pré-mâche tout. Ça sera intéressant de comparer avec « Leto » de Kirill Serebrennikov, film « horizontal » en noir et blanc lui aussi, vu juste avant « Cold war » et tout aussi magnifique.

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    • Strum dit :

      Merci Vincent pour cette belle défense du film. Effectivement, s’il est une chose qu’on ne peut pas lui reprocher c’est de pré-macher le travail du spectateur. Pour le reste, les gros plans et plans rapprochés du cinéma classique précèdent la télé. J’ai en tête en particulier les gros plans et plans rapprochés du cinéma classique de studio des années 40, qui permettaient notamment aux éclairagistes de pointer un projecteur sur les yeux des protagonistes pour y faire apparaitre une lueur, par exemple à la fin de Casablanca de Curtiz. Des compositions complexes utilisant la profondeur de champ oui, bien sûr, il y en a beaucoup dans le cinéma classique. En revanche des compositions en plans d’ensemble utilisant à ce point des lignes verticales et le haut du cadre comme dans Cold War (Ford que tu cites utilisait surtout des diagonales), je ne crois pas (les lignes verticales dans les plans rapprochés de l’époque, c’était les personnages, ce qui créait plus de vie). J’entends que Pawlikowski s’inscrit dans une tradition du cinéma de l’Est que je connais moins bien, mais par exemple je suis extrêmement ému par la mise en scène des films de Tarkovski alors qu’ici je n’ai pas ressenti grand chose. J’ai donc recherché les causes de cette froideur dans la mise en scène et les choix du récit. Ces partis pris ne sont en rien « anti-cinématographiques » bien sûr, mais le résultat ne m’a pas permis d’éprouver les émotions que le récit promettait sur le papier.

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  9. Vincent dit :

    Pour moi, le gros plan classique est toujours utilisé avec parcimonie et, comme vous le dites justement, pour créer un effet particulier. « Si je fais un gros plan là, ils (le studio) vont l’utiliser » c’est une phrase de Ford. Il ne fout pas oublier qu’il a été très influencé par LMurnau et l’expressionnisme allemand. Je ne peux pas insérer d’images, mais il faut revoir « Les hommes de la mer », « Le Mouchard », « The black Watch »… pour avoir des compositions très variées chez lui et des cadres parfois tordus, même si (c’est surtout vrai dans ses westerns et ses films plus tardifs) la diagonale domine. Ceci dit, ce n’est pas non plus un « homme de l’est » :).
    La télévision qui doit travailler vite et simple a banalisé ce type de plans. Donc ça fait plaisir de voir un peu une autre façon de filmer. Après, si ça ne touche pas, ça ne touche pas. J’apprécie les mises en scène de Tarkovski mais, mis à par ses deux premiers films il ne me touche pas beaucoup, il est un peu trop mystique pour moi !

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    • Strum dit :

      Ford est un cas particulier. Son style avec souvent peu de gros plans n’est pas représentatif du style classique du Hollywood des années 1940 où il y avait pas mal de plans rapprochés ou de gros plans dans les scènes amoureuses ou mélodramatiques, mais c’était fait sans usage excessif en effet. Sinon, le style de Ford a évolué. Le Ford des années 1950 ne filme plus comme le Ford expressionniste des années 1930. Tarkovski est un mystique, c’est sûr, mais je trouve ses films absolument hypnotiques avec une mise en scène d’une sensibilité incroyable (dans Cold War, toutes les scènes dans l’église abandonnée sont des empreints à Tarkovski mais ça ne marche pas bien pour moi). A contrario, je trouve le style de Pawlikowski froid et distant.

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